Les silences du colonel Bramble / I. La Brigade Écossaise fit disputer des championnats

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La Brigade Écossaise fit disputer ses championnats de boxe dans une belle grange flamande voisine de Poperinghe.

Quand tout fut fini, le général monta sur une chaise et d’une voix qui portait bien :

— Gentlemen, dit-il, nous avons vu aujourd’hui des combats remarquables, et je crois que, de ce spectacle, nous pouvons retenir quelques leçons utiles pour la lutte plus importante que nous allons bientôt reprendre. Restons calmes ; gardons nos yeux ouverts ; frappons peu, mais fort, et combattons jusqu’à la fin.

Trois hourras firent trembler la vieilli grange ; les moteurs des voitures ronronnèrent à la porte. Le colonel Bramble, le major Parker et l’interprète Aurelle s’en allèrent à pied vers leur cantonnement parmi les houblonnières et les champs de betteraves.

— Nous sommes un drôle de peuple, dit le major Parker. Pour intéresser un Français à un match de boxe, il faut lui dire que son honneur national y est engagé ; pour intéresser un Anglais à une guerre, rien de tel que de lui suggérer qu’elle ressemble à un match de boxe. Dites-nous que le Hun est un barbare, nous approuverons poliment, mais dites-nous qu’il est mauvais sportsman et vous soulèverez l’Empire britannique.

— Par la faute du Hun, dit tristement le colonel, la guerre n’est plus un jeu de gentlemen.

— Nous n’imaginions pas, reprit le major, qu’il pût exister au monde de pareils goujats. Bombarder des villes ouvertes, c’est presque aussi impardonnable que de pêcher une truite avec un ver, ou de tuer un renard d’un coup de fusil.

— Il ne faut pas exagérer, Parker, dit le colonel froidement, ils n’ont pas encore été jusque là.

Puis il demanda poliment à Aurelle si la boxe l’avait diverti.

— J’ai surtout admiré, sir, la discipline sportive de vos hommes ; les Highlanders, pendant les combats, se tenaient comme à l’église.

— Le véritable esprit sportif, dit le major, participe toujours de l’esprit religieux. Quand, il y a quelques années, l’équipe de football néo-zélandaise vint en Angleterre et que, dès son premier match, elle battit l’équipe nationale anglaise, le pays fut consterné comme si nous avions perdu cette guerre. Les gens dans la rue, dans les trains, montraient des visages longs. Puis les Zélandais battirent l’Écosse, puis l’Irlande : la fin du monde était arrivée.

Cependant restaient les Gallois. Le jour du match, cent mille personnes étaient réunies sur le terrain. Vous savez que les Gallois sont profondément religieux et que leur chant national, « Pays de nos pères », est en même temps une prière. Quand les deux équipes arrivèrent, toute la foule, hommes et femmes, exaltés et confiants, chantèrent avant la bataille cette hymne au Seigneur, et les Zélandais furent battus. Ah ! nous sommes un grand peuple.

— Mais oui, dit Aurelle, ému ; vous êtes un grand peuple.

Il ajouta après un instant de silence :

— Mais vous aviez raison tout à l’heure aussi : vous êtes un drôle de peuple, par certains côtés, et vos jugements sur les hommes ne laissent pas parfois de nous surprendre « Browne ? dites-vous, on le croirait idiot, mais c’est une erreur : il a joué au cricket pour Essex. » Ou encore : « A Eton, nous l’avions pris pour un imbécile, mais à Oxford, il nous a bien surpris ; figurez-vous qu’il est « + quatre » au golf, et qu’il fait cinquante-trois pieds en plongée ! »

— Eh bien ? dit le colonel.

— Ne croyez-vous pas, sir, que l’intelligence…

— Je hais les gens intelligents… Oh ! je vous demande pardon, messiou.

— Ça, c’est très gentil, sir, dit Aurelle.

— Heureux que vous le preniez ainsi grogna le colonel dans sa moustache.

Il parlait rarement et toujours par phrase brèves, mais Aurelle avait appris à goûter son humour sec et rigoureux et le sourire charmant qui fleurissait parfois dans ce visage rude.

— Mais ne trouvez-vous pas vous-même, Aurelle, reprit le major Parker, que l’intelligence soit estimée chez vous au-dessus de sa valeur réelle ? Il est certes plus utile dans la vie de savoir boxer que de savoir écrire. Vous voudriez voir Eton respecter les forts en thème ? C’est comme si vous demandiez à un entraîneur de chevaux de courses de s’intéresser aux chevaux de cirque. Nous n’allons pas au collège pour nous instruire, mais pour nous imprégner des préjugés de notre classe sans lesquels nous serions dangereux et malheureux.

Nous sommes comme ces jeunes Perses dont parle Hérodote et qui, jusqu’à l’âge de vingt ans, n’apprenaient que trois sciences : monter à cheval, tirer à l’arc et ne pas mentir.

— Soit, dit Aurelle, mais voyez pourtant, major, comme vous êtes des êtres imprévus. Vous méprisez les forts en thème et vous citez Hérodote. Bien mieux, je vous ai pris l’autre jour en flagrant délit, lisant dans votre abri une traduction de Xénophon. Bien peu de Français, je vous assure…

— C’est tout différent, dit le major. Les Grecs et les Romains nous intéressent, non comme objet d’études, mais comme ancêtres et comme sportsmen. Nous sommes les héritiers directs du mode de vie des Grecs et de l’empire des Romains. Xénophon m’amuse parce que c’est le type parfait du gentleman britannique : grand diseur d’histoires de chasse à courre, de pêche et de guerre. Quand je lis dans Cicéron : « Un scandale dans la haute administration coloniale. Graves accusations contre sir Marcus Varron, gouverneur général de Sicile », vous comprenez bien que cela sonne à mes oreilles comme une vieille histoire de famille ; et qu’était-ce que votre Alcibiade, je vous prie, sinon un Winston Churchill, moins les chapeaux ? »

Le paysage autour d’eux était très doux aux yeux : le mont des Cats, le mont Rouge, le mont Noir encadraient de leurs lignes souples les nuages immobiles et lourds d’un ciel de maître hollandais. Les maisons des paysans, coiffées d’un chaume poli par le temps, se confondaient avec les champs voisins : leurs briques ternes avaient pris la couleur de la glaise jaunâtre. Seuls les volets gris bordés de vert mettaient une note vive et humaine dans ce royaume de la terre.

Le colonel montra du bout de sa canne un entonnoir tout frais, mais le major Parker, tenace dans ses propos, continua son discours favori :

— Le plus grand service que nous ont rendu les sports, c’est justement de nous préserver de la culture intellectuelle. On n’a heureusement pas le temps de tout faire : le golf et le tennis excluent la lecture. Nous sommes stupides…

— Quelle coquetterie, major ! dit Aurelle.

— Nous sommes stupides, répéta avec vigueur le major Parker, qui n’aimait pas à être contredit, c’est une bien grande force. Quand nous nous trouvons en danger, nous ne nous en apercevons pas, parce que nous réfléchissons peu : cela fait que nous restons calmes et que nous en sortons presque toujours à notre honneur.

— Toujours, rectifia le colonel Bramble, avec une brièveté tout écossaise, et Aurelle, bondissant allègrement sur les crêtes des sillons aux côtés de ces deux colosses, comprit plus clairement que jamais que cette guerre finirait bien.