Les silences du colonel Bramble/II. Ce gramophone était l’orgueil du Colonel

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— Débarrassez la table, dît le colonel Bramble aux ordonnances, donnez-nous le rhum, un citron, du sucre, et renouvelez continuellement l’eau bouillante… Puis dites au planton de m’apporter le gramophone et la boîte de disques.

Ce gramophone, don d’une vieille dame chauvine aux highlanders, était l’orgueil du colonel. Il s’en faisait suivre partout, traitait l’instrument avec des soins délicats et le nourrissait chaque mois de disques nouveaux.

— Messiou, dit-il à Aurelle, que voulez-vous entendre ? Les Bing Boys, Destiny Waltz ou Caruso ?

Le major Parker et le docteur O’Grady vouèrent solennellement Edison aux enfers ; le Padre leva les yeux au ciel.

— Tout ce que vous voudrez, sir, dit Aurelle, sauf Caruso.

— Pourquoi ? dit le colonel. C’est un très beau disque : il coûte vingt-deux shillings. Mais je veux d’abord vous faire entendre ma chère mistress Finzi-Magrini dans la Tosca… Docteur, je vous prie, réglez-le… Je ne vois pas très bien… Vitesse : 61… N’égratignez pas le disque, pour l’amour de Dieu !

Il se laissa retomber sur sa caisse à biscuits, s’adossa confortablement à la paroi de sacs et ferma les yeux. Son rude visage se détendit.

Le Padre et le docteur jouaient aux échecs ; Parker remplissait pour l’état-major de la brigade de longs questionnaires imprimés. En avant du petit bois dentelé par les obus, des flocons blancs, autour d’un avion, piquaient un ciel adorable, lac vert pâle bordé de bruyères. Aurelle commença une lettre.

— Padre, dit le docteur, si vous allez demain à la division, demandez-leur de m’envoyer des couvertures pour nos cadavres boches. Vous avez vu celui que nous avons enterré ce matin ? Les rats en avaient mangé la moitié : c’est indécent… Echec au roi.

— Oui, dit le Padre, ce qui est curieux, c’est qu’ils commencent toujours par le nez !…

Par-dessus leurs têtes une batterie lourde anglaise se mit à pilonner la ligne allemande ; le Padre sourit largement :

— Il y aura du vilain ce soir aux carrefours, dit-il avec satisfaction.

— Padre, dit le docteur, n’êtes-vous pas le ministre d’une religion de paix et d’amour ?

— My boy, le Maître a dit que nous devons aimer les hommes ; il n’a jamais dit que nous devons aimer les Allemands… Je vous prends votre cavalier.

Le Révérend Mac Ivor, vieux chapelain militaire, au visage recuit par le soleil des colonies, acceptait cette vie guerrière et douloureuse avec l’enthousiasme d’un enfant. Quand les hommes étaient aux tranchées, il les visitait chaque matin, les poches bourrées de livres d’hymnes et de paquets de cigarettes. A l’arrière, il s’essayait au lancement de grenades et déplorait que son ministère lui interdît les cibles humaines.

Le major Parker interrompit brusquement son travail pour maudire les états-majors à visières dorées et leurs questionnaires saugrenus.

— Lorsque j’étais dans l’Himalaya, à Chitral, dit-il, quelque casquette rouge lointaine nous assigna un thème de manœuvres échevelé en vertu duquel, entre autres détails, l’artillerie devait traverser un défilé de rochers calcaires à peine assez large pour un homme très mince.

Je télégraphiai : « Reçu thème : expédiez immédiatement cent tonneaux de vinaigre. »

— Prière vous présenter à médecin chef de service pour examen mental, remarqua courtoisement l’état-major.

— Relisez campagne Hannibal, leur répondis-je.

— Vous avez réellement envoyé ce télégramme ? dit Aurelle… Dans l’armée française, vous auriez passé en conseil de guerre.

— C’est, dit le major, que nos deux nations ne se font pas la même idée de la liberté… Pour nous, les « droits imprescriptibles de l’homme » sont le droit à l’humour, le droit aux sports et le droit d’aînesse.

— Il y a, à l’état-major de la brigade, dit le Padre, un capitaine qui doit avoir reçu de vous des leçons de correspondance militaire.

L’autre jour, étant sans nouvelles d’un de mes jeunes chapelains qui nous avait quittés depuis plus d’un mois, j’adressai une note à la brigade. « Le Révérend Carlisle a été évacué le 12 septembre ; je désirerais savoir s’il va mieux et si une nouvelle affectation lui a été donnée. »

La réponse de l’hôpital disait simplement :

« 1) Etat stationnaire.

« 2) Destination ultérieure inconnue. »

La brigade, en me la transmettant, avait ajouté : « On ne comprend pas clairement si ce dernier paragraphe se rapporte à l’unité à laquelle sera éventuellement attaché le révérend Carlisle ou à son salut éternel. »

L’air italien s’achevait en roulades victorieuses.

— Quelle voix ! dit le colonel, entr’ouvrant les yeux avec regret.

Il arrêta soigneusement le disque et le coucha avec amour dans son étui :

— Maintenant, messiou, je vais jouer Destiny Waltz.

On devinait au dehors les lueurs des fusées qui montaient et descendaient doucement ; le Padre et le docteur décrivaient encore leurs cadavres tout en manœuvrant prudemment les pièces d’ivoire du petit échiquier ; le canon et la mitrailleuse, coupant le rythme voluptueux de la valse, en firent une sorte de symphonie fantastique qu’Aurelle goûta assez vivement. Il continua sa lettre en vers faciles.

« La Mort passe ; le Destin chante

Vite, oublie-moi.
Tes robes noires sont charmantes :
Mets-les six mois.

Garde-toi de venir en pleurs
M’offrir des roses
Aux vivants réserve tes fleurs

Et toutes choses.

Il ne faut pas m’en vouloir, mon amie, si je tourne au plus plat des romantismes : un clergyman et un médecin, à côte de moi, s’obstinent à jouer les fossoyeurs d’Hamlet…

Ne me plains pas, je dormirai
Sans barcaroles,
Et de mon corps je nourrirai
Des herbes folles…

Mais si, par quelque soir d’automne
Ou de brouillard,
Pour ton visage de madone
Tu veux le fard

De cet air de mélancolie
Que j’aimais tant,
Alors oublie que tu m’oublies

Pour un instant.


— Messiou, dit le colonel, vous aimez ma valse ?

— Je l’aime infiniment, sir, dit Aurelle, sincère.

Le colonel lui adressa un sourire reconnaissant :

— Je vais la rejouer pour vous, messiou… Docteur, réglez le gramophone plus doucement… Vitesse : 59. N’égratignez pas le disque… Pour vous cette fois, messiou.