Les silences du colonel Bramble/III. Et le Docteur O’Grady parla de la Révolution Russe

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Boswell. — Why then, sir, did he talk so ?
Johnson. — Why, sir, to make you answer as you did.

Les batteries s’endorment, le major Parker répond à des questionnaires de la brigade ; les ordonnances apportent le rhum, le sucre et l’eau bouillante ; le colonel met le gramophone à la vitesse 61 et le docteur O’Grady parle de la Révolution Russe.

— Il est sans exemple, dit-il, qu’une révolution ait laissé au pouvoir après elle les hommes qui l’avaient faite. On trouve cependant encore des révolutionnaires : cela prouve combien l’histoire est mal enseignée.

— Parker, dit le colonel, faites passer le porto.

— L’ambition, dit Aurelle, n’est tout de même pas le seul mobile qui fasse agir les hommes ; on peut être révolutionnaire par haine du tyran, par jalousie, et même par amour de l’humanité.

Le major Parker abandonna ses papiers.

— J’ai beaucoup d’admiration pour la France, Aurelle, surtout depuis cette guerre, mais une chose me choque dans votre pays, si vous me permettez de vous parler sincèrement, c’est votre jalousie égalitaire. Quand je lis l’histoire de votre Révolution, je regrette de n’avoir pas été là pour boxer Robespierre et cet horrible fellow Hébert. Et vos sans-culottes… Well, cela me donne envie de m’habiller de satin pourpre brodé d’or et d’aller me promener sur la place de la Concorde.

Le docteur laissa passer une crise de délire particulièrement aiguë de Mistress Finzi-Magrini et reprit :

— L’amour de l’humanité est un état pathologique d’origine sexuelle qui se produit fréquemment à l’époque de la puberté chez les intellectuels timides : le phosphore en excès dans l’organisme doit s’éliminer d’une façon quelconque. Quant à la haine du tyran, c’est un sentiment plus humain et qui a beau jeu en temps de guerre, alors que la force et la foule coïncident. Il faut que les empereurs soient fous furieux quand ils se décident à déclarer ces guerres qui substituent le peuple armé à leurs gardes prétoriennes. Cette sottise faite, le despotisme produit nécessairement la révolution jusqu’à ce que le terrorisme amène la réaction.

— Vous nous condamnez donc, docteur, à osciller sans cesse de l’émeute au coup d’État ?

— Non, dit le docteur, car le peuple anglais, qui avait déjà donné au monde le fromage de Stilton et des fauteuils confortables, a inventé pour notre salut à tous la soupape parlementaire. Des champions élus font désormais pour nous émeutes et coups d’État en chambre, ce qui laisse au reste de la nation le loisir de jouer au cricket. La presse complète le système en nous permettant de jouir de ces tumultes par procuration. Tout cela fait partie du confort moderne et dans cent ans tout homme blanc, jaune, rouge ou noir refusera d’habiter un appartement sans eau courante et un pays sans parlement.

— J’espère que vous vous trompez, dit le major Parker ; je hais les politiciens et je veux, après la guerre, aller vivre en Orient, parce que le gouvernement des bavards y est ignoré.

— My dear major, pourquoi diable mêler à ces questions vos sentiments personnels ? La politique est soumise à des lois aussi nécessaires que le mouvement des astres. Vous indignez-vous qu’il y ait des nuits obscures parce que vous aimez le clair de lune ? L’humanité repose sur un lit incommode. Quand le dormeur est trop meurtri, il se retourne, c’est la guerre ou l’émeute. Puis il se rendort pour quelques siècles. Tout cela est bien naturel et se ferait sans trop de souffrances si l’on n’y mêlait point d’idées morales. Les crampes ne sont pas des vertus. Mais chaque changement trouve, hélas, ses prophètes, qui, par amour de l’humanité, comme dit Aurelle, mettent à feu et à sang ce globe misérable !

— Cela est fort bien dit, docteur, dit Aurelle, mais je vous retourne le compliment : pourquoi, si tel est votre sentiment, vous donnez-vous la peine d’être vous-même homme de parti ? Car vous êtes un damné socialiste.

— Docteur, dit le colonel, faites passer le porto.

— Hé ! dit le docteur, c’est que j’aime encore mieux être persécuteur que persécuté. Il faut savoir reconnaître l’arrivée de ces bouleversements périodiques et s’y préparer. Cette guerre amène le socialisme, c’est-à-dire le sacrifice total de l’individu d’élite au Léviathan. Ce n’est en soi ni un bien, ni un mal : c’est une crampe. Tournons-nous donc de bon gré jusqu’à ce que nous sentions à nouveau que nous serons mieux de l’autre côté.

— C’est une théorie parfaitement absurde, dit le major Parker, en avançant avec colère son menton carré et puissant, et si vous l’adoptez, docteur, il faut renoncer à la médecine ! Pourquoi intervenir pour arrêter le cours des maladies ? Ce sont, elles aussi, pour parler comme vous, des bouleversements périodiques et nécessaires. Mais si vous prétendez combattre la tuberculose, ne me refusez pas le droit d’attaquer le suffrage universel.

Le sergent infirmier entra et pria le docteur O’Grady de venir voir un blessé : le major Parker resta seul maître du champ de bataille. Le colonel, qui avait horreur des conflits d’opinions, voulut en profiter pour parler, d’autre chose.

— Messiou, dit-il, quel est le déplacement de votre plus grand cuirassé ?

— Soixante mille tonnes, sir, risqua Aurelle à tout hasard.

Ce choc imprévu mit le colonel hors de combat et Aurelle demanda au major Parker ce qu’il reprochait au suffrage universel.

— Mais ne voyez-vous pas, mon pauvre Aurelle, que c’est une des idées les plus extravagantes que l’humanité ait jamais conçues ? Notre régime politique sera dans mille ans universellement considéré comme plus monstrueux que l’esclavage. Un bulletin de vote par homme, quel que soit l’homme ! Payez-vous un bon cheval le même prix qu’un carcan ?

— Connaissez-vous, interrompit Aurelle, l’immortel raisonnement de notre Courteline ? Pourquoi donnerais-je douze francs pour un parapluie quand je puis avoir un bock pour six sous ?

— Les hommes égaux en droits ! continua le major, véhément. Pourquoi pas en courage et en suc gastrique, pendant que vous y êtes ?

Aurelle aimait les discours passionnés et plaisants du major et, pour nourrir la discussion, dit qu’il ne voyait guère comment on pouvait refuser à un peuple le droit de choisir ses chefs.

— De les contrôler, Aurelle, soit, mais de les choisir, jamais ! Une aristocratie ne peut pas être élue : elle est, ou elle n’est pas. Comment ? Si je prétendais choisir le commandant en chef ou le directeur de Guy’s Hospital, on m’enfermerait ; mais si je désire avoir une voix pour l’élection du chancelier de l’Échiquier ou du premier lord de l’Amirauté, je suis un bon citoyen !

— Ceci n’est pas tout à fait exact, major ; les ministres ne sont pas élus. Notez bien que je trouve avec vous notre système politique imparfait, mais toutes les choses humaines le sont. Et puis, « la pire des Chambres vaut mieux que la meilleure des antichambres ».

— J’ai jadis piloté à Londres, répondit le major, un chef arabe qui m’honorait de son amitié, et comme je lui avais montré la Chambre des Communes et expliqué son fonctionnement : « Cela doit vous donner bien du mal, me dit-il, de couper ces six cents têtes quand vous n’êtes pas contents du Gouvernement. »

— Messiou, dit le colonel excédé, je vais jouer Destiny Waltz pour vous.


***

Le major Parker garda le silence tandis que la valse déroulait ses phrases balancées, mais il ruminait des rancunes anciennes contre « cet horrible fellow Hébert » et, dès que le disque fit entendre le grincement final, il lança contre Aurelle une nouvelle attaque

— Quel avantage, dit-il, les Français ont-ils pu trouver à changer de gouvernement huit fois en un siècle ? L’émeute était devenue chez vous une institution nationale. En Angleterre, il serait impossible de faire une révolution. Si des gens s’assemblaient près de Westminster en poussant des cris, le policeman leur dirait de s’en aller et ils s’en iraient.

— En voilà une histoire ! dit Aurelle, qui n’aimait guère la Révolution, mais qui croyait devoir défendre une vieille dame française contre cet ardent Normand ; il ne faudrait pourtant pas oublier, major, que vous aussi vous avez coupé la tête à votre roi : aucun policeman n’est intervenu pour sauver Charles Stuart, que je sache.

— L’assassinat de Charles Ier, dit le major, a été le fait du seul Cromwell ; cet homme Olivier était un excellent colonel de cavalerie, mais il ne comprenait rien aux sentiments du peuple anglais : on le lui fit bien voir au moment de la Restauration.

Sa tête, qui avait été embaumée, fut plantée sur une pique au-dessus de Westminster, où on l’oublia jusqu’au jour où le vent, brisant le bois de la pique, fit rouler la tête aux pieds d’une sentinelle. Le soldat la rapporta à sa femme, qui la conserva dans une boite. L’héritier actuel de ce soldat est un de mes amis et j’ai souvent pris le thé en face de la tête du Protecteur, emmanchée sur un bois de pique. On reconnaît très bien la cicatrice qu’il avait sur la joue gauche.

— Houugh, grogna le colonel, intéressé pour la première fois par cette conversation.

— D’ailleurs, continua le major, la révolte anglaise n’avait ressemblé en rien à la Révolution française : elle n’a pas affaibli les classes dirigeantes. Au fond, toute la mauvaise besogne de 1789 avait été préparée par Louis XIV. Au lieu de laisser à votre pays l’armature forte d’une noblesse résidente, il a fait de ses grands les pantins ridicules de Versailles, chargés de lui passer sa chemise et d’avancer sa chaise percée. En détruisant le prestige d’une classe qui devait être le soutien naturel de la monarchie, il a ruiné celle-ci sans remède, et c’est dommage.

— Il vous est bien facile de nous critiquer, dit Aurelle, nous avons fait votre Révolution pour vous : l’événement le plus important de l’histoire d’Angleterre a été la prise de la Bastille. Et vous le savez bien.

— Bravo, messiou, dit le colonel, défendez votre pays : il faut toujours défendre son pays… Et maintenant faites passer le porto ; je vais vous jouer le Mikado