Les silences du colonel Bramble/IV. Lettre d’Aurelle

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Lettre d’Aurelle.

      Quelque part en France…
Les soldats passent en chantant :
« Mets tes soucis dans ta musette ».
Il pleut, il vente, il fait un temps
A ne pas suivre une grisette.
Les soldats passent en chantant,
Moi, je fais des vers pour Josette
Les soldats passent en chantant :
« Mets tes soucis dans ta musette ».

Un planton va dans un instant
M’apporter de vieilles gazettes :

Vieux discours de vieux charlatans,
« Mets tes soucis dans ta musette ».
Nous passons nos plus beaux printemps
A ces royales amusettes
Les soldats passent en chantant :
« Mets tes soucis dans ta musette ».

La pluie, sur les vitres battant
Orchestre, comme une mazette,
Quelque prélude de Tristan,
« Mets tes soucis dans ta musette ».
Demain sans doute un percutant
M’enverra faire la causette
Aux petits soupers de Satan.
« Mets tes soucis dans ta musette ».
Les soldats passent en chantant.

Un matin gris se lève sur la plaine spongieuse. Aujourd’hui sera ce qu’a été hier, demain ce qu’aujourd’hui aura été. Le docteur me dira, en agitant les bras : « Très triste, messiou », et il ne saura pas ce qui est triste, moi non plus. Puis il me fera une conférence humoristique dans un style intermédiaire entre celui de M. Shaw et celui de la Bible.

Le Padre écrira des lettres, étalera des réussites et montera à cheval. Le canon tonnera : des Boches seront tués, des nôtres aussi. Nous aurons au lunch du bœuf conservé et des pommes de terre bouillies, la bière sera détestable et le colonel me dira : « Bière française no bonne, messiou ».

Le soir, après un dîner de mouton mal cuit (sauce à la menthe) et de pommes de terre bouillies, viendra l’heure auguste du gramophone. Nous entendrons les Arcadians, le Mikado, puis Destiny Waltz, « pour vous, messiou », et Mistress Finzi Magrini, pour le colonel, puis enfin Lancashire Ramble. J’ai pour mon malheur, lorsque pour la première fois j’entendis cet air de cirque, imité un jongleur rattrapant ses boules en mesure. Cette petite comédie a désormais sa place dans les traditions du mess et si, ce soir, j’oubliais, aux premières notes du Ramble, de jouer mon rôle, le colonel me dirait : « Allons, messiou, allons », en esquissant des jongleries, mais je sais mes devoirs et je n’oublierai pas.

Car le colonel Bramble n’aime que les spectacles familiers et les plaisanteries qui on de la bouteille.

Son numéro favori est le récit par O’Grady d’un départ en permission. Quand il est de mauvaise humeur, quand un de ses vieux amis a été nommé brigadier général ou fait compagnon de l’Ordre du Bain, ce récit peut seul lui arracher un sourire. Il le sait par cœur et, comme les enfants, arrête le docteur si celui-ci passe une phrase ou change la forme d’une réplique.

« Non docteur, non ; l’officier de marine vous a dit :

— Quand vous entendrez quatre violents, courts, coups de sifflet, c’est que le bateau aura été torpillé — et vous avez répondu :

— Et si la torpille enlève le sifflet ? »

Le docteur, ayant retrouvé sa page, continue.

Parker, lui aussi, a découvert un jour une phrase qui connaît désormais les plus brillants succès ; il l’a cueillie dans une lettre adressée au Times par un chapelain.

« La vie du soldat, écrivait cet excellent homme, est une vie très dure, parfois mêlée de réels dangers. »

Le colonel goûte profondément l’humour inconscient de cette formule et la cite volontiers quand un obus le cingle de cailloux. Mais sa grande ressource, si la conversation se spécialise et l’ennuie, est de contre-attaquer le Padre sur un de ses deux points faibles : les évêques et les Écossais.

Le Padre, qui vient des Highlands, montre un patriotisme local farouche et exclusif. Il est convaincu que seuls les Écossais jouent le jeu et se font réellement tuer.

« Si l’histoire est juste, dit-il, cette guerre ne s’appellera pas la guerre européenne, mais la guerre de l’Ecosse contre l’Allemagne »

Le colonel est Écossais lui-même, mais il est juste et toutes les fois qu’il trouve dans les journaux des listes de pertes de la Garde irlandaise ou des Fusiliers gallois, il les lit à haute voix au Padre qui pour défendre ses positions doit soutenir que les fusiliers gallois et la Garde irlandaise se recrutent à Aberdeen : il n’y manque pas.

Tout cela doit vous paraître un peu puéril, mon amie, mais ces enfantillages éclairent seuls notre triste vie de Robinsons bombardés. Oui, ces hommes admirables sont par certains côtés demeurés des enfants : ils en ont le teint rose, le goût profond des jeux, et notre abri rustique m’apparait bien souvent comme une nursery de héros.

Mais j’ai en eux une confiance infinie : leur métier de constructeurs d’empire leur a inspiré une haute idée de leurs devoirs d’hommes blancs. Le colonel, Parker sont des « sahibs » que rien ne fera dévier de la route qu’ils auront choisie. Mépriser le danger, tenir sous le feu, ce n’est même pas à leurs yeux un acte de courage, cela fait simplement partie d’une bonne éducation. D’un petit bouledogue qui tient tête à un gros chien, ils disent gravement : « C’est un gentleman ».

Et un gentleman, un vrai, c’est bien près d’être, voyez-vous, le type le plus sympathique qu’ait encore produit l’évolution du pitoyable groupe de mammifères qui fait en ce moment quelque bruit sur la terre. Dans l’effroyable méchanceté de l’espèce, les Anglais établissent une oasis de courtoisie et d’indifférence. Les hommes se détestent ; les Anglais s’ignorent. Je les aime beaucoup.

Ajoutez que c’est une bien sotte erreur que de les croire moins intelligents que nous, quelque vif plaisir que mon ami le major Parker semble trouver à l’affirmer. La vérité est que leur intelligence suit des méthodes différentes des nôtres : également éloignée de notre rationalisme classique et du lyrisme pédant des Allemands, elle se complaît dans un bon sens vigoureux et dans l’absence de tout système. De là un ton simple et naturel que rend plus charmant encore le goût de ce peuple pour l’humour.

Mais je vois par la fenêtre que l’on amène mon cheval : il me faut donc aller chez des fermiers grinchus et obtenir de la paille pour le quartermaster, qui prétend bâtir des écuries. Vous, cependant, vous meublez des boudoirs et choisissez, ô guerrière, des soies doucement pékinées :

Dans votre salon directoire
(Bleu lavande et jaune citron)
De vieux fauteuils voisineront
Dans un style contradictoire
Avec un divan sans histoire
(Bleu lavande et jaune citron).


A des merveilleuses notoires
(Bleu lavande et jaune citron)
Des muscadins à cinq chevrons
Diront la prochaine victoire,
En des dolmans ostentatoires
(Bleu lavande et jaune citron).

Les murs nus comme un mur d’église
(Bleu lavande et jaune citron)
Quelque temps encore attendront
Qu’un premier consul brutalise
Leur calme et notre Directoire
De son visage péremptoire
(Œil bleu lavande et teint citron).

— Êtes-vous un poète ? m’a dit avec méfiance le colonel Bramble, qui me voit aligner des phrases courtes et de longueur égale.

Je proteste.