Les silences du colonel Bramble / IX. Aurelle ne trouva au mess que le Padre

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The Ideal of the English Church has been to provide a resident gentleman for every parish in the Kingdom, and there have been worse ideals.
SHANE LESLIE.


Aurelle, arrivant au mess pour le thé, n’y trouva que le révérend Griggs, qui réparait une lanterne à projections.

— Hullo, messiou, dit celui-ci, bien content de vous voir. Je prépare ma lanterne pour faire un sermon sportif aux hommes de B Company quand ils sortiront des tranchées.

— Comment, Padre, vous faites maintenant des sermons avec projections ?

— My boy, j’essaye de faire venir les hommes : il y en a trop qui s’abstiennent. Je sais bien que le régiment compte beaucoup de Presbytériens, mais si vous voyiez les régiments irlandais, messiou, pas un homme ne manque la messe… Ah ! messiou, les padres catholiques ont plus de prestige que nous : je me demande pourquoi. Je vais pourtant aux tranchées tous les jours, et si les hommes peuvent penser que je suis un vieux fou, ils doivent reconnaître que je suis un sportsman.

— Le régiment vous aime beaucoup, Padre… Mais, si vous me permettez d’être franc, je crois qu’en effet les padres catholiques ont un prestige particulier. La confession y est pour quelque chose et surtout le vœu de chasteté les soustrait dans une certaine mesure à l’humanité. Le docteur lui-même voile pudiquement ses histoires favorites quand le Père Murphy dîne avec nous.

— Mais, my boy, j’aime les histoires d’O’Grady, moi : je suis un vieux soldat, j’ai vu le monde et je connais la vie. Au temps où je chassais en Afrique, une reine nègre me fit cadeau de trois négresses vierges…

— Padre !

— Oh ! je les remis en liberté le jour même : cela les vexa d’ailleurs beaucoup. Mais je ne vois pas pourquoi, après cela, je viendrais jouer les Mistress Grundy dans ce mess.

Un des ordonnances apporta de l’eau bouillante et le Padre pria Aurelle de faire le thé.

— Quand je me suis marié… Pas comme cela, messiou : c’est curieux, aucun Français ne sait faire le thé. Chauffez la théière d’abord, my boy, vous ne pouvez pas obtenir un thé convenable dans une théière froide.

— Vous parliez de votre mariage, Padre…

— Oui, je voulais vous raconter comment tous ces Pharisiens qui voudraient que je fusse prude au milieu des jeunes gens se sont indignés quand j’ai voulu l’être raisonnablement.

Quand je me suis marié, j’ai dû, naturellement, demander à un de mes collègues de se charger de la cérémonie. Après avoir réglé les points importants : « Il y a, lui dis-je, dans l’office du mariage, tel que le célèbre l’Église d’Angleterre, un passage que je trouve tout à fait indécent… Oui, oui, je sais bien qu’il est de saint Paul : well, il est probable que de son temps il avait parfaitement raison de dire ces choses et qu’elles étaient adaptées aux mœurs des Corinthiens. Mais il est non moins certain qu’elles ne sont pas faites pour les oreilles d’une jeune fille d’Aberdeen en mil neuf cent six. Ma fiancée est pure et gare à qui la scandalisera ! »

Le jeune homme, un petit vicaire mondain, alla se plaindre au bishop[1], qui me fit venir et me dit avec hauteur :

— C’est vous qui prétendez interdire la lecture de l’épître aux Corinthiens ? Sachez que je ne suis pas homme à supporter ces « sottises ».

— All right, lui dis-je, sachez que je ne suis pas homme à supporter que l’on offense ma femme. Si ce fellow se permet de lire le passage, je ne dirai rien dans l’église, par respect pour le lieu sacré ; mais je vous promets qu’aussitôt après la cérémonie je lui boxerai les oreilles.

Well, messiou, le bishop me regarda avec beaucoup d’attention pour voir si j’étais sérieux. Puis il se souvint de ma campagne du Transvaal, de la reine nègre et des dangers du scandale, et il me répondit avec onction :

— Je ne vois pas, après tout, que le passage qui vous choque soit absolument essentiel à la cérémonie du mariage.

Le docteur O’Grady entra et demanda une tasse de thé.

— Qui a fait ce thé ? demanda-t-il. C’est vous, Aurelle ? Combien avez-vous mis de thé ?

— Une cuiller par tasse.

— Écoutez un axiome : une cuiller par tasse, plus une pour le pot. C’est un fait curieux que pas un Français ne sache faire le thé.

Aurelle parla d’autre chose.

— Le Padre me racontait son mariage.

— Un Padre ne devrait pas être marié, dit le docteur. Vous savez ce qu’a dit saint Paul : « Un homme marié cherche à plaire à sa femme et non à Dieu. »

— Vous tombez mal, dit Aurelle ; ne lui parlez pas de saint Paul, il vient de le strafer[2] vigoureusement.

— Excusez-moi, dit le Padre, je n’ai strafé qu’un bishop.

— Padre, dit le docteur, vous ne jugerez point.

— Oh ! je sais, dit le padre ; le Maître a dit cela, mais il ne connaissait pas les bishops. Puis il revint au sujet qui le préoccupait :

— Dites-moi, O’Grady, vous qui êtes Irlandais, pourquoi les chapelains catholiques ont-ils plus de prestige que nous ?

— Padre, dit le docteur, écoutez une parabole : c’est bien votre tour.

Un gentleman avait tué un homme : la justice ne le soupçonnait pas, mais les remords le faisaient errer tristement.

Un jour, comme il passait devant une église anglicane, il lui sembla que le secret serait moins lourd s’il pouvait le partager ; il entra donc et demanda au vicaire d’écouter sa confession.

Ce vicaire était un jeune homme fort bien élevé, ancien élève d’Éton et d’Oxford ; enchanté de cette rare aubaine, il s’empressa.

— Mais certainement : ouvrez-moi votre cœur, vous pouvez tout me dire comme à un père.

L’autre commença :

— J’ai tué un homme.

Le vicaire bondit.

— Et c’est à moi que vous venez dire cela ! Misérable assassin ! Je ne sais pas si mon devoir de citoyen ne serait pas de vous conduire au poste de police le plus proche… En tout cas, c’est mon devoir de gentleman de ne pas vous garder une minute de plus sous mon toit !

Et l’homme s’en alla. Quelques kilomètres plus loin, il vit, près de la route qu’il suivait, une église catholique. Un dernier espoir le fit entrer, et il s’agenouilla derrière quelques vieilles femmes qui attendaient près d’un confessionnal. Quand vint son tour, il devina dans l’ombre le prêtre qui priait, la tête dans ses mains.

— Mon père, dit-il, je ne suis pas catholique, mais je voudrais me confesser à vous.

— Mon fils, je vous écoute.

— Mon père, j’ai assassiné.

Il attendit l’effet de l’épouvantable révélation. Dans le silence auguste de l’église, la voix du prêtre dit simplement :

— Combien de fois, mon fils ?

— Docteur, dit le Padre, vous savez que je suis Écossais. Je ne comprends les histoires que huit jours après qu’on me les a dites.

— Celle-là vous demandera plus longtemps, Padre, dit le docteur.


  1. Evêque.
  2. Punir, attaquer.