Les silences du colonel Bramble / V. Il pleuvait depuis quatre jours

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Il pleuvait depuis quatre jours. Les gouttes massives tambourinaient en un trémolo monotone la toile incurvée de la tente. Au dehors, dans la prairie, l’herbe avait disparu sous la boue jaunâtre, où les pas des hommes imitaient les claquements d’une langue de géant.

« Et la terre était corrompue, récita le Padre, et Dieu dit à Noé : Fais-toi une arche de bois ; tu feras l’arche par compartiments et tu l’enduiras de bitume par dedans et par dehors.

« Et en ce jour-là toutes les fontaines du grand abîme furent rompues et les bondes des cieux furent ouvertes », continua le docteur.

« Ce déluge, ajouta-t-il, fut un événement réel, car sa description est commune à toutes les mythologies orientales. Ce fut sans doute un raz de marée de l’Euphrate ; c’est pourquoi l’arche fut repoussée vers l’intérieur des terres et vint échouer sur une colline. Des catastrophes semblables se produisent souvent en Mésopotamie et aux Indes, mais elles sont rares en Belgique. »

— Le cyclone de 1876 a tué 215 000 personnes au Bengale, dit le colonel. Messiou, faites circuler le porto, s’il vous plaît.

Le colonel adorait les renseignements numériques pour le grand malheur d’Aurelle qui, incapable de se rappeler un chiffre, était chaque jour interrogé sur le nombre d’habitants d’un village, les effectifs de l’armée serbe ou la vitesse initiale de la balle française.

Il prévit avec terreur que le colonel allait lui demander la hauteur moyenne des pluies en pieds et pouces dans les Flandres et se hâta de tenter une diversion.

— J’ai trouvé à Poperinghe, dit-il en montrant le livre qu’il lisait, un vieux bouquin bien curieux. C’est une description de l’Angleterre et de l’Ecosse par le Français Etienne Perlin, Paris, 1558.

— Hoûûgh, que dit ce mister Perlin ? dit le colonel, qui avait pour les vieilles choses la même estime que pour les vieux soldats.

Aurelle ouvrit au hasard et traduisit : « … Après le dîner, on enlève la nappe et les dames se retirent. La table est de beau bois des Indes bien lisse et des récipients de même bois supportent les bouteilles. Le nom de chaque vin est gravé sur une plaque d’argent attachée au col de la bouteille ; les convives choisissent chacun le vin qu’ils désirent et boivent avec le même sérieux que s’ils faisaient pénitence, tout en proposant la santé de personnages éminents ou de beautés à la mode : c’est ce qu’ils appellent des toasts. »

— J’aime les « beautés à la mode », dit le docteur ; le porto prendrait peut-être quelque charme pour Aurelle, il pourrait l’offrir en libation à Gaby Deslys ou à Gladys Cooper.

— Les toasts, dit le colonel, sont fixés pour chaque jour de la semaine : lundi, nos hommes ; mardi, nous-mêmes ; mercredi, nos épées ; jeudi, nos sports ; vendredi, notre religion ; samedi, nos fiancées ou nos femmes, et dimanche, nos amis absents et les vaisseaux en mer.

Aurelle continua sa lecture :

« L’origine de ces toasts est entièrement barbare et l’on m’a dit que les highlanders de l’Ecosse, peuplades demi-sauvages qui vivent dans un état de perpétuelle discorde… »

— Écoutez cela, Padre, dit le colonel, relisez, messiou, pour le Padre. L’on m’a dit que les highlanders de l’Écosse…

« — …peuplades demi-sauvages qui vivent dans un état de perpétuelle discorde, ont gardé à cette coutume son caractère original. Boire à la santé de quelqu’un, c’est le prier de veiller sur vous pendant que vous buvez et que vous vous trouvez sans défense. Aussi la personne à laquelle vous buvez répond-elle : « Iplaigiu », ce qui veut dire en leur langage : « Je vous garantis » ; puis elle tire son poignard, en place la pointe sur la table et vous protège jusqu’à ce que votre verre soit vide… »

— Voilà donc pourquoi, dit le major Parker, les pots d’étain que l’on donne comme prix de golf et d’escrime ont toujours un pied en verre à travers lequel on peut voir venir le fer des assassins.

— Faites circuler le porto, messiou, dit le colonel, je veux boire un second verre à la santé du Padre pour l’entendre répondre : « Iplaigiu » et le voir placer sur la table la pointe de son poignard.

— Je n’ai qu’un couteau suisse, dit le Padre.

— Cela fera l’affaire, dit le colonel.

— Cette théorie de l’origine des toasts est très vraisemblable, dit le docteur ; nous répétons sans cesse des gestes ancestraux qui sont pour nous dépourvus de toute utilité. Quand la grande actrice veut exprimer la haine, elle retrousse ses lèvres charmantes et montre ses canines, en souvenir inconscient d’instincts anthropophagiques. Nous serrons la main à nos amis pour éviter qu’ils ne l’emploient à nous frapper et nous ôtons notre chapeau pour saluer parce que nos aïeux offraient humblement aux gradés du temps des têtes toutes prêtes à être coupées.

A ce moment on entendit un craquement et le colonel Bramble tomba bruyamment en arrière : un des pieds de sa chaise venait de se casser. Le docteur et Parker l’aidèrent à se relever, tandis qu’Aurelle et le Padre regardaient la scène en se laissant aller aux convulsions d’un fou rire délicieux.

— Voilà, dit le major, intervenant généreusement pour excuser Aurelle qui se mordait en vain la langue, voilà un bon exemple de survivances ancestrales : j’imagine que la chute provoque le rire parce que la mort d’un homme était pour nos ancêtres un spectacle des plus plaisants. Elle les délivrait d’un adversaire et diminuait le nombre de ceux qui partageaient la nourriture et les femelles.

— Nous voilà fixés sur votre compte, messiou, dit le Padre.

— Un philosophe français, dit Aurelle plus calme, a construit une théorie du rire toute différente : il se nomme Bergson et…

— J’ai entendu parler de lui, dit le Padre ; c’est un clergyman, n’est-ce pas ?

— J’ai, moi aussi, une théorie du rire, dit le docteur, et elle est beaucoup plus édifiante que la vôtre, major. Je le crois simplement produit par la brusque succession d’une impression de stupeur et d’une impression de soulagement. Un jeune singe qui a la plus profonde affection pour le vieux mâle de la tribu voit celui-ci glisser sur une pelure de banane ; il craint un accident et sa poitrine se gonfle d’horreur, puis il découvre que ce n’est rien et tous ses muscles se détendent agréablement. Telle fut la première plaisanterie. Et cela explique le mouvement convulsif du rire. Aurelle est secoué physiquement parce qu’il est secoué moralement entre deux sentiments puissants : son affection inquiète et respectueuse pour le colonel…

— Houugh, fit le colonel.

— … et la consolante certitude que celui-ci ne s’est pas fait mal. C’est pourquoi les meilleurs sujets de plaisanterie sont ceux qui nous inspirent une terreur sacrée. Quels sont les thèmes favoris des histoires comiques ? L’Enfer, le Paradis, les grands de ce monde et le mystère redoutable entre tous de la génération. Nous sentons à la fois que nous abordons des sujets tabous dont l’évocation seule pourrait déchaîner la colère céleste et que nous commettons ce sacrilège dans une confortable sécurité. C’est une forme de sadisme intellectuel.

— Je voudrais que vous parliez d’autre chose, dit le colonel… Lisez-nous encore un peu de ce livre, messiou.

Aurelle tourna quelques pages.

« Les autres peuples, lut-il, accusent les Anglais d’incivilité parce qu’ils s’abordent et se quittent sans porter la main à leur chapeau et sans ce flot de compliments dont ont coutume de s’accueillir les gens de France ou d’Italie.

« Mais ceux qui jugent ainsi voient les choses sous une fausse lumière. Le sentiment des Anglais, c’est que la politesse ne consiste pas en gestes ou en mots, souvent hypocrites ou trompeurs, mais dans une disposition d’esprit égale et courtoise à l’égard de tous ceux qui surviennent. Ils ont leurs défauts comme toutes les nations, mais, tout examiné, je suis persuadé que plus on les connaît, plus on les estime et on les aime. »

— Ce vieux mister Perlin me plaît, dit le colonel ; et vous, messiou, êtes-vous de son avis ?

— Toute la France est maintenant de son avis, sir, dit Aurelle avec chaleur.

— Vous êtes partial, Aurelle, dit le major Parker, car vous devenez Anglais vous-même : vous sifflez dans votre bain, vous buvez du whisky et vous commencez à aimer les discussions ; si vous en veniez à manger des tomates et des côtelettes crues pour votre petit déjeuner, vous seriez tout à fait parfait.

— Si vous le permettez, major, je préfère rester Français, dit Aurelle ; je ne savais d’ailleurs pas que siffler dans le bain fût un des rites de l’Angleterre.

— C’en est tellement un, dit le docteur, que j’ai demandé que l’on grave sur ma tombe : « Ici gît un citoyen britannique qui n’a jamais sifflé dans son bain et qui n’a jamais prétendu être un détective amateur. »