Les silences du colonel Bramble / VI. La conversation britannique est un jeu

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Info icon 001.svg
Ce texte est dans le domaine public aux États-Unis, mais encore soumis aux droits d’auteur dans certains pays, notamment en Europe. Les téléchargements sont faits sous votre responsabilité.



La conversation britannique est un jeu comme le cricket ou la boxe : les allusions personnelles sont interdites comme les coups au-dessous de la ceinture, et quiconque discute avec passion est aussitôt disqualifié.

Aurelle vit au mess des Lennox des vétérinaires et des généraux, des marchands et des ducs ; à tous on donnait d’excellent whisky et une attention légère qui marquait ce qu’on devait à l’hôte sans le fatiguer d’une déférence pesante.

— Il pleut beaucoup dans votre pays, lui dit un major du génie, son voisin d’un soir.

— En Angleterre aussi, dit Aurelle.

— Je voudrais, dit le major, que cette damnée guerre fût finie, pour quitter l’armée et aller vivre en Nouvelle-Zélande.

— Vous y avez des amis ?

— Non, mais la pêche au saumon y est excellente.

— Faites venir votre ligne ici pendant que nous sommes au repos, major ; l’étang est plein d’énormes brochets.

— Je ne pêche jamais le brochet, dit le major, ce n’est pas un gentleman. Quand il se voit pris, tout est fini ; le saumon combat jusqu’au bout, même sans espoir. Avec un fellow de trente livres, il faut parfois lutter deux heures ; c’est beau, n’est-ce pas ?

— Admirable ! dit Aurelle… Et la truite ?

— La truite est une lady, dit le major, il faut la tromper, et ce n’est pas facile, car elle s’y connaît en mouches… Et vous, ajouta-t-il poliment après un silence, qu’est-ce que vous faites en temps de paix ?

— J’écris un peu, dit Aurelle, et je prépare mon doctorat.

— Non, je veux dire : quel est votre sport ? pêche, chasse, golf, polo ?

— A dire vrai, avoua Aurelle, je fais peu de sports ; j’ai une très mauvaise santé, et…

— Je suis fâché d’entendre cela, dit le major, mais il se tourna vers son autre voisin et ne s’occupa plus du Français.

Aurelle se rejeta sur le capitaine vétérinaire, Clarke, assis à sa gauche, qui avait jusque-là mangé et bu sans parler

— Il pleut beaucoup dans votre pays, dit le capitaine Clarke.

— En Angleterre aussi, dit Aurelle.

— Je voudrais, dit Clarke, que cette damnée guerre fût.finie pour retourner à Sainte-Lucie.

Aurelle demanda si la famille du capitaine habitait les Antilles : celui-ci parut scandalisé.

— Oh ! non, ma famille est une vieille famille de Staffordshire ; je me suis fixé là-bas tout à fait par hasard. Je voyageais pour mon plaisir, mon bateau a fait escale à Sainte-Lucie, j’ai trouvé qu’il y faisait une chaleur très agréable et j’y suis resté ; j’ai acheté du terrain qui est très bon marché et je cultive du cacao.

— Et vous ne vous ennuyez pas ?

— Non : le blanc le plus rapproché est à six milles de chez moi et la côte de l’île est excellente pour faire de la voile. Que ferais-je de plus chez moi ? Quand je vais en Angleterre pour trois mois de vacances, je passe huit jours avec mes vieux, puis je pars seul en yacht… J’ai fait toutes vos côtes de Bretagne : c’est très charmant parce que les courants sont si difficiles et vos cartes marines sont si bonnes, mais il ne fait pas assez chaud… A Sainte-Lucie, je peux fumer des cigarettes en pyjama sur ma terrasse.

Il avala son porto avec lenteur et conclut :

— Non, je n’aime pas l’Europe… il faut trop travailler… Là-bas il y a à manger pour tout le monde.

Le colonel, à l’autre bout de la table, parlait de l’Inde, des poneys blancs de son régiment, des serviteurs indigènes aux titres compliqués et aux devoirs définis et de la vie indulgente des collines. Parker décrivait la chasse à dos d’éléphant.

— Vous êtes debout sur votre bête, solidement attaché par une jambe, et vous vous portez dans le vide tandis que l’éléphant galope : c’est vraiment très excitant.

— Je le crois sans peine, dit Aurelle.

— Oui, mais si vous l’essayez, dit le colonel à Aurelle avec sollicitude, n’oubliez pas de descendre par la queue aussi vite que vous pourrez si votre éléphant rencontre un terrain marécageux. Son mouvement instinctif, s’il sent le sol se dérober sous lui est de vous saisir avec sa trompe et de vous déposer sur le sol devant lui pour s’agenouiller sur quelque chose de solide.

— J’y penserai, sir, dit Aurelle.

— Aux États malais, dit le major du génie, les éléphants sauvages circulent librement sur les grandes routes. J’en ai souvent rencontré quand je me promenais en motocyclette. Évidemment, si votre tête ou votre costume leur déplaisent, ils vous cueillent au passage et vous écrasent la tête d’un coup de patte. Mais en dehors de cela, ils sont tout à fait inoffensifs.

Une longue discussion sur la partie du corps la plus vulnérable chez l’éléphant s’engagea ; le Padre prouva sa compétence et expliqua en quoi l’anatomie de l’éléphant d’Afrique différait de celle de l’éléphant des Indes.

— Padre, dit Aurelle, j’ai toujours pensé que vous étiez un sportsman, mais avez-vous réellement chassé la grosse bête ?

— Comment ? my dear fellow, réellement chassé ? J’ai tué à peu près tout ce qu’un chasseur peut tuer, depuis l’éléphant et le rhinocéros jusqu’au tigre et au lion. Je ne vous ai jamais raconté l’histoire de mon premier lion ?

— Jamais, Padre, dit le docteur, mais vous allez le faire.

— Padre, dit le colonel, je veux bien écouter vos histoires, mais j’impose une condition : quelqu’un me fera marcher le gramophone. Il me faut ce soir my darling Mistress Finzi-Magrini.

— Oh ! non, sir, par pitié, je vous accorde un rag-time, si vous tenez absolument à faire grincer cette damnée machine.

— Pas du tout, docteur, vous ne m’aurez pas à si bon compte. J’exige Finzi Magrini… Allons, Aurelle, soyez le bon garçon, et souvenez-vous : vitesse 65… et n’égratignez pas mon disque… Padre, vous avez la parole pour l’histoire de votre premier lion.

— J’étais à Johannesburg et désirais vivement faire partie d’un club de chasseurs où je comptais beaucoup d’amis. Mais les règlements exigeaient que tout candidat eût tué au moins un lion. Je partis donc avec un nègre chargé de plusieurs fusils et, le soir, me mis à l’affût avec lui, près d’une source dans laquelle un lion avait coutume de venir boire.

Une demi-heure avant minuit, j’entendis un bruit de branches cassées et au-dessus d’un buisson apparaît la tête du lion. Il nous avait sentis et regardait de notre côté. Je le mets en joue et tire : la tête disparaît derrière le buisson, mais au bout d’une minute remonte.

Un second coup : même résultat. La bête, effrayée, cache sa tête, puis la dresse à nouveau. Je restais très calme : j’avais seize coups à tirer dans mes différents fusils. Troisième coup : même jeu. Quatrième coup : même jeu. Je m’énerve, je tire plus mal, de sorte que, après le cinquième coup, l’animal redresse encore la tête.

— Si toi manquer celui-là, me dit le nègre, nous mangés.

Je prends une longue inspiration, je vise soigneusement, je tire. L’animal tombe… Une seconde… deux… dix… il ne reparaît pas. J’attends encore un peu, puis, triomphant, je me précipite suivi de mon nègre, et devinez, messiou, ce que je trouve derrière…

— Le lion, Padre.

— Seize lions, my boy… et chacun d’eux avec une balle dans l’œil : c’est ainsi que je débutai.

By Jove, Padre : qui prétend que les Ecossais manquent d’imagination ?

— Écoutez maintenant une histoire vraie : c’est aux Indes que j’ai tué pour la première fois une femme… Oui, oui, une femme… J’étais parti pour chasser le tigre quand en traversant la nuit un village perdu dans la jungle, un vieil indigène m’arrête

— Sahib, sahib, un ours !

Et il me fait voir dans l’arbre une masse noire qui bougeait. J’épaule vivement, je tire, la masse s’abat dans un bruit de branches cassées, et je trouve une vieille femme que j’avais démolie pendant qu’elle cueillait des fruits. Un autre vieux moricaud, le mari, m’accable d’injures ; on va chercher le policeman indigène. Je dus indemniser la famille : cela me coûta des sommes folles, au moins deux livres.

L’histoire fut vite connue à vingt milles à la ronde. Et pendant plusieurs semaines, je ne pus plus traverser un village sans que deux ou trois vieux se précipitent :

— Sahib, sahib, un ours dans l’arbre.

Je n’ai pas besoin de vous dire qu’ils venaient d’y faire monter leurs femmes.

Puis Parker raconta une chasse au crocodile, et le captain Clarke donna quelques détails sur les requins des Bermudes, qui ne sont pas dangereux si l’on prend la précaution de sauter dans l’eau en groupes. Cependant le colonel exécutait dans un mouvement très lent la marche de la Brigade Perdue. Le major néo-zélandais avait placé sur le feu des feuilles d’eucalyptus qui, par les parfums qu’elles exhalaient en brûlant, lui rappelaient l’odeur puissante du Bush. Aurelle, un peu étourdi, grisé par le soleil de l’Inde et les relents des fauves africains, comprenait enfin que le monde est un grand parc dessiné par un dieu jardinier pour les gentlemen des Royaumes-Unis.