Les silences du colonel Bramble / VII. Puisque le mauvais temps vous condamne à la chambre

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Puisque le mauvais temps vous condamne â la chambre,
Puisque vous méprisez désormais les romans,
Puisque pour mon bonheur vous n’avez pas d’amant,
Et puisque ce mois d’août s’obstine impunément

A jouer les décembre,


Je griffonne pour vous ces vers sans queue ni tête,
Sans rime, ou peu s’en faut, en tout cas sans raison,
Que j’intitulerai dans mes œuvres complètes :
« Discours pour une amie qui garde la maison

Par un jour de tempête. »


Je ne sais là-dessus si nous sentons de même,
Mais quand je suis ainsi rêveur et paresseux,
Quand il pleut dans mon cœur comme il pleut dans…

— Aurelle, dit le docteur, cette fois vous écrivez des vers ; vous ne pouvez le nier : vous êtes pris la main encore sanglante.

— Houugh, fit le colonel Bramble avec indulgence et pitié.

— J’avoue, docteur, et après ? Est-ce contraire aux règlements militaires ?

— Non, dit le docteur, mais cela me surprend : j’ai toujours été convaincu que la France ne pouvait pas être une nation de poètes. La poésie est une folie rythmée. Or vous n’êtes pas fou et vous n’avez pas le sens du rythme.

— Vous ne connaissez pas nos poètes, dit Aurelle vexé ; avez-vous lu Musset, Hugo, Baudelaire ?

— Je connais Hiougo, dit le colonel ; quand je commandais les troupes à Guernesey, on m’a fait voir sa maison. J’ai aussi essayé de lire son livre The Toilers of the sea, mais c’est trop ennuyeux.

L’arrivée du major Parker, poussant devant lui deux capitaines à visages de gosses, mit fin à cette conférence.

— Je vous amène, dit-il, les jeunes Gibbons et Warburton, pour que vous leur donniez une tasse de thé avant de les renvoyer à leurs compagnies : je les ai trouvés assis sur un talus de la route de Zillebeke, où ils attendaient sans doute un taxi. Ces gens de Londres ne doutent de rien.

Gibbons revenait de permission ; quant à Warburton, un Gallois noir au visage français, blessé deux mois avant en Artois, il rejoignait les Lennox après un congé de convalescence.

— Aurelle, donnez-moi une tasse de thé, vous serez le bon garçon, dit le major Parker. Oh ! le lait d’abord, je vous prie ! Et demandez donc un whisky and soda pour réveiller le capitaine Gibbons, voulez-vous ? On voit trop qu’il sort de son wigwam et qu’il n’a pas encore déterré la hache de guerre.

— C’est un si horrible changement ! dit Gibbons. Hier matin j’étais encore dans mon jardin, au milieu d’une vraie vallée anglaise coupée de haies et d’arbres. Tout était propre, frais, soigné, heureux. Mes jolies belles-sœurs jouaient au tennis. Nous étions tous vêtus de blanc. Et me voici brusquement transporté dans votre affreux bois déchiqueté et au milieu de votre bande d’assassins.

Ah ! Quand croyez-vous que cette damnée guerre sera finie ? Je suis un homme si paisible ! Je préfère le son des cloches à celui du canon et le piano à la mitrailleuse. Ma seule ambition est d’habiter la campagne avec ma grasse petite femme et beaucoup de petits enfants gras.

Et levant son verre :

— Je bois à la fin de ces folies, conclut-il, et à l’enfer pour les Boches qui nous ont amenés ici.

Mais l’ardent Warburton entonna aussitôt l’antiphrase : — Moi, j’aime la guerre, dit-il ; la guerre seule nous fait une vie normale. Que faites-vous en temps de paix ? Vous restez à la maison ; vous ne savez que faire de votre temps : vous vous disputez avec vos parents et avec votre femme si vous en avez une. Tous pensent que vous êtes un insupportable égoïste et vous l’êtes.

Arrive la guerre : vous ne rentrez plus chez vous que tous les cinq ou six mois. Vous êtes un héros, et, ce que les femmes apprécient bien davantage, vous êtes un changement. Vous savez des histoires inédites, vous avez vu des hommes étranges et des choses terribles. Votre père, au lieu de dire à ses amis que vous empoisonnez la fin de sa vie, vous présente à eux comme un oracle. Ces vieillards vous consultent sur la politique étrangère. Si vous êtes marié, votre femme est plus jolie qu’autrefois ; si vous ne l’êtes pas, toutes les girls vous assiègent.

Vous aimez la campagne ? Mais vous vivez ici dans les bois ! Vous aimez votre femme ? Mais qui donc a dit qu’il est plus facile de mourir pour la femme qu’on aime que de vivre avec elle ? Et je préfère, moi, la mitrailleuse au piano et le bavardage de mes hommes à celui des vieilles dames qui viennent prendre le thé chez mes parents. Non, Gibbons, la guerre est une époque merveilleuse.

Et levant son verre :

— Je bois au gentil Hun qui nous procure ces plaisirs !

Puis il raconta son séjour à l’hôpital de la duchesse.

— Je me croyais chez la reine des fées ; nos désirs étaient exaucés avant d’être exprimés. Quand nos fiancées venaient nous voir, on nous adossait à des coussins assortis à la couleur de nos yeux. Quinze jours avant que je puisse me lever on m’apporta douze robes de chambre de couleurs vives, pour choisir celle que je désirais mettre pour ma première sortie. Je choisis une rouge et verte qu’on suspendit près de mon lit et la hâte où j’étais de l’essayer avança de trois jours ma guérison. Il y avait un capitaine écossais dont la femme était si belle que tous les malades avaient la fièvre dès qu’elle entrait. On finit par faire percer une porte spéciale pour elle près du lit de son mari pour éviter de lui laisser traverser la salle… Oh ! que je voudrais être blessé bientôt ! Docteur, vous promettez de m’évacuer sur l’hôpital de la duchesse ?

Mais Gibbons, les yeux pleins d’images de la vie tiède du home, ne se laissait pas consoler. Le Padre, qui était un sage plein de bonté, lui fit raconter la dernière revue du Palace et discuta complaisamment avec lui les jambes et les épaules d’une charmante petite chose.

Le colonel sortit ses meilleurs disques de leur boite et fit entendre à ses hôtes Mrs Finzi Magrini et Destiny Waltz. Gibbons, pendant la valse, enfouit son visage dans ses mains. Le colonel voulut le plaisanter gentiment sur ses pensées mélancoliques. Mais le petit capitaine s’excusa dès la dernière note :

— Il vaut mieux que je parte avant la nuit, dit-il.

Et il fila à la française.

Silly ass[1] ! dit Parker après un silence.

Le colonel et le Padre approuvèrent avec indulgence ; Aurelle seul protesta.

— Aurelle, mon ami, dit le docteur Watts, si vous voulez vivre estimé au milieu d’Anglais bien élevés, vous devez vous efforcer de comprendre le point de vue. Ils n’ont pas de tendresse pour les tristes et méprisent les sentimentaux. Ceci s’applique à l’amour comme au patriotisme ou à la religion. Si vous voulez que le colonel vous méprise, arborez un drapeau à votre tunique. Si vous voulez que le Padre vous honnisse, faites-lui censurer des lettres pleines de mômeries dévotes. Si vous voulez que Parker vous vomisse, pleurez en contemplant une photographie.

On a passé leur jeunesse à leur durcir la peau et le cœur. Ils ne craignent ni un coup de poing, ni un coup du sort. Ils considèrent l’exagération comme le pire des vices et la froideur comme un signe d’aristocratie. Quand ils sont très malheureux, ils mettent un masque d’humour. Quand ils sont très heureux, ils ne disent rien du tout. Et au fond John Bull est terriblement sentimental, ce qui explique tout le reste.

— Tout cela est vrai, Aurelle, dit Parker, mais il ne faut pas le dire. Le docteur est un sacré Irlandais et il ne peut pas tenir sa langue.

Sur quoi, le docteur et le major Parker se mirent à discuter la question irlandaise sur le ton plaisamment acide qui leur était habituel. Le colonel chercha dans sa boîte de disques When Irish eyes are smiling, puis intervint avec bon sens et courtoisie.

— Et c’est ainsi, Aurelle, conclut le major Parker, que vous nous voyez, nous pauvres Anglais, chercher de bonne foi la solution d’un problème qui n’en comporte pas. Vous croyez peut-être que les Irlandais désirent certaines réformes définies et qu’ils seraient heureux et tranquilles le jour où ils les auraient obtenues ? Pas du tout. Ce qui les divertit, c’est la discussion elle-même, la conspiration théorique. Ils jouent avec l’idée d’une république indépendante : si nous la leur donnions, le jeu serait fini et ils en inventeraient un autre, probablement plus dangereux.

— Allez en Irlande après la guerre, messiou, dit le colonel, c’est un pays extraordinaire. Tout le monde est fou. Vous pouvez commettre les pires crimes… cela ne fait rien… Rien n’a d’importance.

— Les pires crimes ? dit Aurelle, mais encore, sir…

— Oh ! tout ce que vous voudrez… les choses les plus inouïes. Vous pouvez chasser à courre en culotte marron… pêcher un saumon dans la rivière de votre voisin… Il n’arrivera rien, on ne fera même pas attention à vous.

— Je crois, dit Aurelle, que je commence à comprendre la question d’Irlande.

— Je vais achever votre initiation, dit le docteur.

Un an avant cette guerre, un parlementaire libéral, qui visitait l’Irlande, dit devant moi à un vieux paysan : « Eh bien ! mon ami, nous allons bientôt vous donner le Home Rule. — Que le Seigneur ait pitié de nous, Votre Honneur, dit l’homme : ne faites pas cela. — Comment ? dit le député, stupéfait : vous ne désirez plus le Home Rule maintenant ? — Votre Honneur, dit l’homme, vous allez comprendre… Vous êtes bon chrétien, Votre Honneur ?… Vous voulez aller au ciel… moi aussi… Mais nous ne voulons pas y aller ce soir…


  1. Imbécile !