Les silences du colonel Bramble / VIII. 0275, Private Scott

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LE CHŒUR. — Quoi ? Jupiter est moins fort que ces déesses ?
PROMETHEE. — Oui ; lui-même n’échappe pas au Destin.


Quand le jeune lieutenant Warburton, commandant par intérim la compagnie B des Lennox Highlanders, prit possession de sa tranchée, le capitaine qu’il venait relever lui dit : « Cet endroit n’est pas trop malsain ; ils ne sont qu’à trente yards, mais ce sont des Boches apprivoisés. Si vous les laissez tranquilles, ils ne demandent qu’à ne pas bouger.

— Nous allons réveiller un peu la ménagerie, dit Warburton à ses hommes, quand ce guerrier pacifique eut disparu.

Lorsque les fauves trop bien nourris se transforment en animaux domestiques, quelques fusées bien appliquées en refont des brutes : c’est en vertu de ce principe que Warburton s’étant armé d’une fusée éclairante, au lieu de la lancer verticalement, la lança en flèche vers les tranchées allemandes.

Un guetteur saxon, affolé, cria : « Attaque par liquides enflammés ! » Les mitrailleuses boches se mirent à bégayer. Warburton, enchanté, riposta à coups de grenades. L’ennemi appela l’artillerie à la rescousse. Un coup de téléphone, une averse de schrapnells et représailles immédiates de l’artillerie britannique.

Le lendemain, le communiqué de l’état-major allemand disait : « Une attaque, effectuée sous le couvert de liquides enflammés par les troupes britanniques, à H…, a été complètement enrayée par nos feux combinés d’artillerie et d’infanterie. »

0275, Private Scott H. J., qui servait son roi et sa patrie sous les ordres de l’ardent Warburton, désapprouvait dans son cœur les fantaisies héroïques de son chef. Non qu’il fût peureux, mais la guerre l’avait surpris au moment où il venait d’épouser une charmante fille et, comme l’enseigne le capitaine Gadsby, des Hussards roses, un homme marié n’est plus qu’une moitié d’homme. Scott comptait les jours quand il était dans la tranchée : or celui-ci était le premier de dix et le lieutenant était marteau.

Le Dieu Protecteur des amants survint le lendemain sous la forme d’un simple papier qui demandait un homme du régiment, mécanicien de métier, pour aller surveiller à P… une machine à désinfecter le linge. P… était une jolie petite ville, à huit milles au moins de la ligne, un peu désertée par ses habitants, à cause des marmites, mais encore asile aimable et sûr pour un troglodyte des tranchées.

0275, Private Scott, mécanicien de son métier, se fit inscrire. Son lieutenant le blâma, son colonel le désigna et son général le nomma. Un vieil omnibus de Londres, peint en vert militaire, l’emporta vers cette vie nouvelle, loin de Warburton et de ses dangers.

La machine que devait surveiller Scott était dans la cour du séminaire, vieux bâtiment aux murs couverts de lierre ; l’abbé Hoboken, directeur, reçut Scott, qui lui était annoncé, comme on reçoit un général.

— Êtes-vous catholique, mon enfant ? lui demanda-t-il en anglais de collège.

Par bonheur pour Scott il ne comprit pas et, à tout hasard, répondit : « Yes, sir ». Cet involontaire reniement de l’Église presbytérienne d’Ecosse lui valut la chambre d’un professeur belge mobilisé et un lit avec des draps.

Or, à cette même minute, le hauptmann Reineker, qui commandait une batterie d’artillerie lourde allemande à Paschendaele, était de fort méchante humeur.

Le courrier du soir lui avait apporté une lettre ambiguë de sa femme où elle parlait beaucoup trop, et avec une affectation d’indifférence, d’un officier de la Garde blessé qu’elle soignait depuis quelques jours.

Il arpentait dans la nuit le terre-plein sur lequel les pièces étaient en batterie à la lisière d’une forêt, puis tout d’un coup :

— Wolfgang, dit-il, avez-vous encore des coups de représailles disponibles ?

— Oui, monsieur le capitaine.

— Combien ?

— Trois.

— Bien ! réveillez les servants de Thérésa.

Prenant sa carte, il se mit à vérifier des calculs.

Les hommes, à demi réveillés, chargèrent l’énorme pièce. Reineker donna ses chiffres, et, secouant les hommes et les choses, l’obus partit, sifflant lentement dans la nuit.

Donc, 0275, Private Scott, qui adorait sa femme et qui avait accepté à cause d’elle un poste sans honneur, se couchait tranquillement dans la chambre d’un professeur belge mobilisé ; le capitaine Reineker que sa femme n’aimait plus et qui s’en doutait, se promenait rageusement dans les bois glacés, et ces deux séries, profondément étrangères l’une à l’autre, se développaient en toute indépendance dans un univers indifférent.

Or les calculs de Reineker, comme tous les calculs, étaient faux : l’erreur atteignait 400 yards. Le point repéré par lui était la place de l’église : de l’église au séminaire il y a 400 yards. Un léger vent augmenta l’écart de 20 yards et dès lors la série Reineker et la série Scott se trouvèrent avoir un point commun. En ce point la poitrine de 0275, Private Scott, absorba la force vive d’un obus de 305 et la transforma en lumière et en chaleur, ce qui, entre autres conséquences, mit fin à la série Scott.