Les silences du colonel Bramble / X. Kismet

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« A quoi tient la destinée ? Si le silicium avait été un gaz, je serais Major Général. »
WHISTLER.


Tarkington S. W., vieil officier de cinquante-trois ans, lieutenant honoraire et quartier-maître, formait le désir puéril mais ardent de gagner un ruban de plus avant de prendre sa retraite. Le seul jeu des lois naturelles et dix-huit années de bonne conduite lui avaient donné la médaille du Transvaal et le ruban violet des vieux serviteurs. Mais avec un peu de chance, un lieutenant, même honoraire, peut recoller une Military Cross si le canon sème à la bonne place.

C’est pourquoi l’on rencontrait toujours Tarkington dans des coins dangereux où il n’avait rien à faire ; c’est pourquoi, le jour de la prise de Loos, il promena ses vieux rhumatismes sur le champ de bataille détrempé et ramena sur son dos dix-huit blessés. Mais il ne rencontra pas de général et personne n’en sut rien, que les blessés, qui n’ont aucune influence.

Là-dessus, le régiment fut envoyé au nord et campa dans le saillant d’Ypres. Il existait sans doute d’excellentes raisons sentimentales et militaires pour défendre ce terrain ; mais comme résidence d’hiver, c’était un séjour lamentable. Tarkington ne craignait pas le danger : les obus font partie du travail de jour. Mais ses rhumatismes craignaient l’eau, et la pluie, tombant sans arrêt sur une argile grasse, forme une pâte humide et glacée qu’aucun docteur ne recommande pour le graissage des vieilles articulations.

Tarkington, pour qui ses pieds douloureux, gonflés, faisaient maintenant de la moindre marche un supplice chinois, dut reconnaître qu’il lui fallait demander son évacuation.

— C’est bien ma chance, dit-il au sergent-major, son confident : j’ai la douleur sans la blessure.

Donc il alla, boitant, jurant, trouver le colonel en son abri et commenta l’état de ses jambes.

Le colonel était ce matin-là de mauvaise humeur. Une note de l’état-major de la division lui faisait observer que la proportion de pieds gelés dans son régiment atteignait 3,5 pour cent, alors que la moyenne du corps était seulement 2,7. Et voudrait-il prendre les mesures nécessaires pour réduire ce pourcentage à l’avenir ? Les mesures nécessaires avaient été prises : il avait fait venir le docteur et lui avait tendu la note.

— Et maintenant, écoutez-moi, O’Grady. Vous pouvez reconnaître des bronchites, des maux de gorge et des gastro-entérites, mais je ne veux plus de pieds gelés pendant trois jours.

On peut imaginer comment fut reçu Tarkington qui venait exhiber ses pieds paralysés.

— Cela alors, c’est la limite ; moi, évacuer un officier pour pieds gelés ! Lisez, Tarkington, lisez ! Et vous croyez que je vais transformer 3,5 en 3,6 pour vous faire plaisir ? Reportez-vous, mon ami, aux General Routine orders n° 324 : le pied de tranchée provient d’une contraction des artérioles superficielles de laquelle il résulte que la peau n’étant plus nourrie meurt et se gangrène. Donc, vous n’avez qu’à surveiller vos artérioles. Tarkington, je suis désolé, vieil homme, mais c’est la seule chose que je ne puisse faire pour vous.

— C’est bien ma chance, dit le vieil homme au sergent-major, son confident, j’ai trente-sept ans de services ; je ne me suis jamais porté malade et quand, pour la première fois de ma vie, je demande à être évacué, j’arrive ce véritable même jour où l’état-major « strafe » le colonel à propos de bottes.

Ses pieds devinrent rouges, puis bleus, et commençaient à tourner au noir quand le colonel partit en permission. Le commandement en son absence fut exercé par le major Parker, qui, étant le second fils d’un lord, se souciait peu des commentaires de la brigade. Il vit la détresse du malheureux Tarkington et l’envoya à l’ambulance où l’on décida de l’évacuer en Angleterre, l’espèce Tarkington paraissant impropre à être acclimatée dans les marécages des Flandres.

Il fut transporté à B… et embarqué sur un navire hôpital, le Saxonia, avec des blessés, des docteurs et des nurses. Les autorités du port avaient constaté la veille sans plaisir que des mines flottantes à renversement circulaient dans le chenal.

Les autorités discutaient sur l’origine de ces mines, que le N.T.O. disait amies, alors que le M.L.O. les croyait ennemies. Mais un point de détail n’était pas controversé : tout navire qui avait rencontré l’une d’elles s’était ouvert en deux morceaux qui n’avaient pas flotté longtemps. Le capitaine de la Saxonia fut assuré que le chenal nord était libre de mines : il le prit et sauta.

Tarkington alla donc à la mer. Comme il était bon soldat, l’instinct lui fit consacrer ses dernières minutes à se mettre en tenue. Et il se noya très correctement, avec, au cou, le masque contre les gaz asphyxiants qu’on lui avait recommandé de ne jamais quitter. Un bateau de sauvetage le repêcha inanimé et il fut transporté dans un hôpital de la côte anglaise.

Il y reprit connaissance, mais se trouvait fort mal de son séjour dans l’eau.

— Vraiment, disait-il, c’est bien ma chance. On refuse pendant un mois de me laisser embarquer, et quand on finit par y consentir c’est sur le seul bateau hôpital qui ait coulé depuis un an.

— Ils sont tous les mêmes, dit le colonel à son retour de permission. Voilà un gaillard qui se plaint d’avoir les pieds dans l’eau et qui profite de mon absence pour aller prendre un bain de mer.

Or quelques mois auparavant, le roi George, blessé en France, avait traversé le Pas de Calais à bord du Saxonia.

Tout naturellement le sort du bateau intéressa Sa Majesté qui vint visiter les survivants. Et comme Tarkington était le seul officier, il eut l’inoubliable privilège d’une assez longue conversation avec son roi. D’où il résulta que, peu de jours après, un régiment, « quelque part en France », reçut une note de l’état-major général demandant les états de services de Tarkington S. W.

La note étant accompagnée de certain commentaire verbal au sujet « d’une personne très distinguée », par un officier à casquette cerclée de rouge et à visière dorée, le colonel écrivit sur Tarkington S. W. des choses aimables qu’il ne lui avait jamais dites et le sergent-major donna des détails sur la brillante conduite du quartier-maître à Loos.

La London Gazette, quinze jours plus tard, résuma ces témoignages en un supplément à la liste des récompenses et honneurs, et Tarkington, capitaine honoraire, Military Cross, ayant médité sur sa destinée, trouva que ce monde était bon.