Les silences du colonel Bramble / XI. La première entrevue de la brigade et du village

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La première entrevue de la brigade et du village ne fut pas heureuse. Le village regardait avec méfiance la brigade aux genoux nus dont le langage roulait comme un tambour. La brigade trouvait le village pauvre en estaminets et en belles filles. Les gens de Hondezeele pleuraient une division de territoriaux de Londres au parler doux et à la poche bien garnie. Partout où Aurelle entrait, on évoquait ces enfants adoptifs.

— Vos Ecossais, on les connaît… on comprend pas ce qu’ils disent… et pourtant mes petites filles savent l’anglais.

— Scotch… Promenade… no bonne, disaient les petites filles.

— Ici, monsieur, j’avais le chauffeur du général, reprenait la vieille, un gentil petit garçon, monsieur… Billy qu’on l’appelait… i m’nettoyait mes assiettes… et joli avec ça… et de bonnes manières… Un mess d’officiers ? Ah ! bien sûr que non ; j’ai plus de profit à vendre des frites et de la bière aux boys… et même des œufs, quoique je les paie déjà six sous pièces.

— Fried potatoes… two pennies a plate… eggs and bacon one franc…, disaient les petites filles.

Et Aurelle passait à la maison voisine, où d’autres vieilles pleuraient d’autres Billies, des Harris et des Gingers et des Darkies.

Une demoiselle obèse expliqua que le bruit lui donnait des palpitations ; une autre (elle avait bien soixante-quinze ans), que ce n’était pas convenable pour une jeune fille seule. Il finit vers le soir par trouver une grosse dame dont il couvrit les protestations avec une éloquence si continue qu’elle ne put placer un mot. Le lendemain matin, il lui envoya les ordonnances avec la vaisselle et, à l’heure du lunch, amena Parker et O’Grady. Les « servants » l’attendaient sur le seuil.

— Madame, sir, she is a regular witch ; she is a proper fury thats’s what she is !

« Madame » l’accueillit par des plaintes confuses :

« Ah ! bien, merci ! Ah ! bien, merci ! C’est moi qui regrette d’avoir accepté ça. J’en ai pas dormi de la nuit des reproches que j’ai eus de mon mari. Il m’aurait battue, monsieur… Oh ! touchez pas à ça ! Je vous défends d’entrer dans ma belle cuisine : essuyez-vous les pieds et puis enlevez-moi vos caisses de là. »

— Mettez les caisses dans la salle à manger, ordonna Aurelle, conciliant.

— Ah ! bien merci ! mettre vos sales caisses dans ma salle à manger, avec ma belle table et mon beau dressoir. Ah ! bien par exemple !

— Mais, nom de Dieu, madame, dit Aurelle avec douceur, où voulez-vous que je les mette ?

Il entr’ouvrit une porte au fond de la salle à manger.

— Voulez-vous bien laisser cette porte tranquille ! Mon beau salon ! où je ne vais jamais moi-même pour ne pas le salir ! Et puis, d’ailleurs, je n’en veux plus de votre mess, ça me donne trop d’ennuis.

Un peu plus tard, Aurelle entra chez Mme Lemaire, mercière, pour acheter du chocolat. Cette mercière avait relégué dans un coin de la boutique son commerce d’avant-guerre et, comme tout le village, vendait maintenant des Quaker Oats, des cigarettes Woodbines et des cartes postales brodées « From your soldier boy ».

Tandis qu’elle le servait, Aurelle entrevit derrière la boutique une pièce charmante et claire, décorée d’assiettes au mur et sur la table une nappe fraîche à carreaux verts et blancs. Il se rapprocha négligemment de la porte. Mme Lemaire le regarda avec méfiance et souleva à deux mains sa lourde poitrine.

— Croiriez-vous, madame, lui dit Aurelle, qu’il y a dans ce village des gens assez peu patriotes pour refuser d’héberger des officiers qui ne savent où prendre leurs repas ?

— Est-ce possible ? dit Mme Lemaire rougissante.

Il les nomma.

— Ah ! la femme du menuisier ? dit Mme Lemaire se massant les seins avec dégoût, ça ne m’étonne pas. C’est des gens de Moevekerke, et les gens de Moevekerke, c’est tout mauvais.

— Mais il me semble, insinua doucement Aurelle, que vous avez ici une chambre qui ferait rudement bien l’affaire…



Huit jours plus tard, le village et la brigade goûtaient les joies pures de la lune de miel. Dans chaque maison, un Jack, un Ginger ou un Darky aidait à laver les assiettes, appelait la grand’mère Granny et plaisantait gaiement avec les jeunes filles. Les territoriaux de Londres étaient bien oubliés. Le soir, dans les granges, les binious enrubannés accompagnaient des danses monotones.

Aurelle avait logé le Padre chez Mme Putiphar, jeune veuve au tempérament excessif, dont les divisions successivement cantonnées dans le village se repassaient le surnom comme une consigne locale. Les vertus du révérend Mac Ivor qui lui avaient fait dédaigner les charmes solides de trois négresses vierges ne craignaient rien des manœuvres d’une Putiphar de village.

Parker et O’Grady partageaient une grande chambre à l’estaminet des voyageurs. Ils appelaient le cabaretier et sa femme papa et maman ; Lucie et Berthe, les filles de la maison, leur enseignaient le français. Lucie avait six pieds de haut, elle était jolie, mince et blonde. Berthe était solide et singulièrement plaisante. Ces deux belles Flamandes, honnêtes sans pruderie, âpres au gain, dépourvues de culture mais non de finesse, faisaient l’admiration du major Parker.

Bien que leur père fût en train de gagner une fortune en vendant aux tommies de la bière anglaise fabriquée en France, elles ne pensaient même point à lui demander de l’argent pour leur toilette ou à faire travailler une servante à leur place.

« On peut faire la guerre quand on laisse ces femmes derrière soi, » disait le major, admiratif.

Le père était du même bois : il contait à Aurelle la mort de son fils, un splendide garçon, trois fois cité à l’ordre de l’armée. Il en parlait avec un orgueil et une résignation vraiment admirables.

Aurelle conseilla au cabaretier, s’il avait quelques centaines de francs d’économies, d’acheter des obligations de la Défense nationale.

— J’en ai déjà pour 50 000 francs, dit le vieux ; pour le reste, j’attends encore un peu.

Tout le village était riche. Le colonel Bramble, un jour, donna deux sous au fils de Mme Lemaire, un gosse de quatre ou cinq ans.

— Pour t’acheter des bonbons, commenta Aurelle.

— Oh ! non, je les aime point.

— Alors, que vas-tu faire de tes deux sous ?

— Les mettre dans ma tirelire jusqu’à ce qu’il y en ait assez pour prendre un livret de caisse d’épargne ; puis, quand je serai grand, j’achèterai de la terre.

Le même soir, Aurelle cita cette réponse à Lucie et à Berthe, pensant les divertir. Il sentit vite qu’il n’amusait personne : ces plaisanteries sur l’argent étaient sacrilèges. Le cabaretier, pour remettre les choses au point, raconta une petite histoire morale.

— Quand j’étais jeune, dit-il, je faisais souvent des courses à la ville pour M. le curé, et chaque fois il me donnait deux sous que je rapportais à mon père. Mais au bout de quelque temps, M. le curé prit l’habitude de me faire transmettre ses commissions par la vieille Sophie, sa servante, et elle ne me donna plus mes deux sous. Mon père, qui me les réclama, fut indigné : il consulta mon grand-père, et tout un conseil de famille s’occupa un soir de mon affaire.

— Le petit ne peut pas, dit mon père, aller se plaindre à M. le curé, parce que des fois que ce serait lui qui aurait supprimé les deux sous, il serait offensé.

— Et si c’est la vieille Sophie qui les a carottés, dit ma mère, elle giflera le petit.

Mon grand-père, qui n’était pas une bête, trouva le joint.

— Tu vas, me dit-il, aller te confesser à M. le curé : tu lui diras que tu t’accuses d’avoir péché par colère contre la vieille Sophie parce qu’elle t’a envoyé à la ville sans rien te donner.

Cela réussit parfaitement.

— Comment ? dit le curé. Vieille coquine ! elle me les a comptés chaque fois. Délie-moi du secret de la confession et je vais lui parler, moi, à Sophie.

Je savais qu’elle avait la main dure et je ne le déliai point ; mais dans la suite il m’envoya toujours lui-même.

L’institutrice, une Lilloise, qui possédait le seul piano du village, expliqua à Aurelle qu’elle avait dû supprimer des cours de morale tout le chapitre de l’économie et de la prévoyance. Elle le remplaçait par une leçon sur la générosité.

— Moi, je ne pourrai jamais, mademoiselle, lui disait alors une des petites de huit ans, ma mère était chien et je sens que je serai encore plus chien qu’elle.

Cependant les highlanders transformaient les shillings du roi en verres de bière et comblaient ces fillettes économes de tabliers brodés, de sucreries et de cartes brodées, à dix-huit sous, « From your soldier boy ». Les mères mafflues et actives des belles Flamandes vendaient les tabliers et les cartes postales.

— Ah ! messiou, disait le colonel Bramble, avant la guerre on disait chez nous : la frivole France ; on dira maintenant : la sévère et sage France.

— Oui, appuya le docteur, ce peuple de France est dur et sévère pour lui-même. Je commence à comprendre ce Boche qui disait : « L’homme n’aspire pas au bonheur ; l’Anglais seul y aspire. » Il y a chez vos paysans du Nord une volonté d’ascétisme admirable.

— Avez-vous jamais vu chez nous avant la guerre, messiou, dit le Padre, le Français de music-hall, le petit homme à barbiche noire qui gesticule et pérore ?… J’y croyais, messiou, et je n’imaginais guère, je vous assure, ces villageois dévots et laborieux.

— J’aime à les voir le dimanche matin, dit le major, quand sonnent les premiers coups de la messe et qu’ils sortent tous ensemble de leurs maisons, les vieux, les enfants et les femmes, comme au théâtre. Ah ! messiou, pourquoi ne nous disiez-vous pas tout cela avant la guerre ?

— C’est que, dit Aurelle, nous ne le savions pas.