Les silences du colonel Bramble/XII. Le bouclier d’Orion

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Le bouclier d’Orion monta plus haut dans le ciel d’hiver ; le froid durcit les routes ; les grandes marées de puddings et de cartes fleuries gonflèrent chaque jour davantage les camions des postiers et Noël vint rappeler la douceur de vivre à la division et au village.

Les préparatifs du dîner de Christmas occupèrent longtemps Aurelle et le Padre. Ce dernier trouva chez un fermier une dinde digne des tables royales ; Aurelle chercha de maison en maison de la sauge et des marrons. Parker alla lui-même s’occuper de la cuisine et voulut assaisonner de ses mains une salade dont il fut très fier et que le colonel examina longtemps avec méfiance. Quant au docteur, on le délégua avec Aurelle à Bailleul pour y acheter le Champagne ; il insista pour déguster plusieurs marques différentes, ce qui lui inspira pendant le voyage de retour des doctrines imprévues sur la nature des choses.

Il obtint la permission d’inviter ses amies Berthe et Lucie à venir à la fin du dîner boire au mess une coupe de Champagne, et quand elles entrèrent, dans leurs robes du dimanche, le colonel exécuta Destiny Waltz à la vitesse 61. Les ordonnances avaient suspendu une grande touffe de gui au-dessus de la porte, et les jeunes filles demandèrent ingénument s’il n’était pas d’usage en Angleterre de s’embrasser sous le gui de Noël.

— Oh ! mais oui, dit le docteur, et du bout des lèvres, les mains derrière le dos, il mit un baiser sur la joue que lui tendit Berthe. Parker, tout aussi timide, en fil autant à la jolie Lucie, et Aurelle, comme Français, leur donna à toutes deux une tendre accolade.

— C’est bon, ça, mademoiselle, dit le petit docteur.

— Oui, dit Lucie avec un soupir, nous voudrions que ce soit tous les jours Noël.

— Oh ! mais pourquoi ? dit le docteur.

— Comme cela nous paraîtra triste après la guerre, reprit Berthe, quand vous serez tous partis ! Avant, on n’y pensait pas… on ne voyait guère personne… on travaillait… on ne savait pas autrement. Mais maintenant, sans les boys, le village sera bien vide… Nous ne resterons pas, ma sœur et moi : nous irons à Paris ou à Londres.

— Oh ! mais c’est triste, ça, dit le docteur.

— Mais non, dit Aurelle, vous vous marierez, tout simplement. Vous épouserez de riches fermiers ; vous serez très occupées par vos bestiaux et vos poules et vous nous oublierez tous.

— Se marier, c’est facile à dire, observa Berthe, mais il faut être deux… Et s’il n’y a plus assez de jeunes gens pour toutes les filles, nous pouvons très bien rester pour compte.

— Chacun en prendra plusieurs, dit Aurelle ; vous serez bien plus tranquilles… Avec un seul mari pour vous deux, vous aurez moitié moins d’ouvrage dans la maison.

— Je ne crois pas que j’aimerais, dit Lucie, qui avait de la délicatesse.

Mais le Padre, auquel le docteur venait de traduire traîtreusement les propos cyniques d’Aurelle, protesta avec indignation.

— Il vous sied bien de critiquer la polygamie, Padre. dit le docteur, relisez votre Bible. Que dites-vous du vénérable Laban qui, ayant vendu à un même homme ses deux filles payables par mensualités pendant quatorze ans, donna par surcroît les deux femmes de chambre comme prime à l’acheteur ?

— Mais, dit le Padre, je ne suis pas responsable des actions d’un patriarche douteux ; je n’ai aucune sympathie pour ce Laban.

— Moi non plus, dit Aurelle, ce Dufayel du mariage m’a toujours inspiré un profond dégoût, mais c’est plutôt à cause de ses méthodes matrimoniales que pour avoir accepté la polygamie naturelle à sa tribu. D’ailleurs la question du nombre de femmes à attribuer à un même homme est-elle une question morale ? Il me semble que c’est une question d’arithmétique. S’il y a à peu près autant de femmes que d’hommes, la monogamie s’impose ; si, pour quelque raison, le nombre des femmes vient à l’emporter, la polygamie vaut peut-être mieux pour le bonheur général.

Les deux jeunes filles, qui comprenaient moins bien cette conversation que les « promenade » et les « na poo » des tommies, se rapprochèrent du colonel, qui leur adressa des grognements paternels et sortit pour elles le disque Caruso de sa chemise rouge incarnat.

— Vous avez des idées très fausses sur la psychologie animale, Aurelle, dit le docteur. Si vous aviez observé la nature, vous auriez, au contraire, constaté que la question du nombre des compagnes n’est nullement une question d’arithmétique. Chez les cousins, il naît dix mâles pour une femelle. Or les cousins ne sont pas polygames : neuf de ces femelles meurent vierges. Ce sont même ces vieilles filles seules qui nous piquent, par où l’on voit que le célibat engendre la férocité chez les insectes comme chez les femmes.

— J’ai connu des vieilles filles charmantes, dit Aurelle.

— Qu’en savez-vous ? dit le docteur. Mais quoi qu’il en soit, le nombre des épouses varie simplement comme le mode d’alimentation de l’espèce. Les lapins, les Turcs, les moutons, les artistes, et d’une façon générale tous les herbivores sont polygames ; les renards, les Anglais, les loups, les banquiers, et d’une façon générale tous les carnivores sont monogames. Cela tient à la difficulté que trouve le Carnivore à élever ses petits tant qu’ils ne sont pas assez forts pour tuer eux-mêmes une proie. Quant à la polyandrie, elle s’établit dans des pays misérables comme le Thibet, où plusieurs hommes doivent unir leurs forces pour nourrir une femme et sa progéniture.

Les hurlements de Caruso rendirent pendant une minute toute conversation impossible, puis Aurelle dit à Lucile :

— Les autres jeunes filles du village auront peut-être, en effet, quelque mal à trouver des maris, mais votre sœur et vous pouvez être tranquilles : vous êtes les plus jolies et votre père est en train de devenir le plus riche. Vous aurez de belles dots !

— Ça, oui… On nous prendra peut-être pour notre argent, dit Berthe, qui était modeste.

— Moi, je n’aimerais pas tant être épousée pour ma monnaie, dit Lucie.

— Ô créature étrange, dit le docteur, vous voudriez être aimée pour les traits de votre visage, c’est-à-dire pour la position dans l’espace de molécules albuminoïdes et graisseuses placées là par l’effet de quelque hérédité mendélienne, mais il vous répugnerait d’être aimée pour votre fortune, que vous avez contribué à former par votre travail et vos vertus domestiques.

Berthe regarda le docteur avec inquiétude et rappela à sa sœur qu’elles avaient des verres à laver avant de se coucher : elles vidèrent donc leurs coupes et partirent.

Après un silence reposant, le major Parker demanda à Aurelle de lui expliquer ce qu’était l’institution de la dot, et quand il eut compris s’indigna :

— Comment ? Un homme reçoit ce splendide cadeau, une jolie femme, et pour l’accepter il exige de l’argent ? Mais c’est monstrueux ce que vous nous racontez-là, Aurelle, et dangereux. Au lieu d’épouser de belles et bonnes femmes, qui feraient de bons et beaux enfants, vous épouserez de petits laiderons querelleurs pourvus d’un carnet de chèques.

— Celui qui a trouvé une bonne femme a trouvé un grand bien, cita le Padre, mais la femme querelleuse est comme un toit dont l’eau dégoutte toujours.

— C’est une erreur que de croire les enfants de l’amour mieux faits que les autres, intervint le docteur, que le champagne rendait évidemment combatif. Oh ! je connais la vieille thèse : chaque homme choisit son complément naturel et ramène ainsi les enfants au type moyen de la race. Les grands hommes aiment les petites femmes ; les gros nez aiment les petits nez retroussés et les hommes trop féminins s’amourachent des amazones.

Mais en fait, un intellectuel nerveux et myope épouse une pédante myope et nerveuse parce que leurs goûts les rapprochent. Un bon cavalier fait la connaissance des jeunes filles qui suivent les chasses à courre et les épouse pour leurs vertus sportives. Ainsi, loin de ramener au type moyen de la race, le mariage d’amour tend à exagérer les divergences.

Et puis, d’ailleurs, est-il souhaitable qu’une sélection s’opère ? Il y a peu d’hommes vraiment brillants qui n’aient au moins un fou parmi leurs ancêtres. Le monde moderne a été fondé par trois épileptiques : Alexandre, Jules César et Luther, sans parler de Napoléon, qui n’était pas parfaitement équilibré. Et c’est un fait connu que la syphilis est la cause la plus habituelle du génie. Dès lors, pourquoi votre sélection ?

— Sur mille hommes de génie, combien de parents fous ? dit le colonel.

— Ah ! je n’en sais rien, sir, dit le docteur.

— Alors ? dit le colonel.

— Déraisonnez tout votre soûl, docteur, dit le major Parker, moi si je me marie jamais, je n’épouserai qu’une très jolie femme. Comment s’appelait donc, Aurelle, cette charmante danseuse du film que nous avons vu ensemble à Hazebrouck ?

— Napierkowska, sir.

— Oui, eh bien, si je la connaissais, je l’épouserais tout de suite. Et je suis sûr qu’elle est plutôt meilleure et plus intelligente que la moyenne des femmes.

— Mon ami Shaw, dit le docteur, dit que désirer la société permanente d’une jolie femme, jusqu’à la fin de ses jours, c’est comme si, sous prétexte que l’on aime le bon vin, on voulait toujours avoir la bouche pleine.

— Argument médiocre, observa le major, car enfin cela vaut encore mieux que de l’avoir toujours pleine de mauvais vin.

— Remarquez, reprit le docteur, que les femmes, qui représentent plus sûrement que nous l’instinct profond de la race, les femmes sont loin de vous donner raison : j’en connais peu qui cherchent à épouser un joli homme.

— Well, connaissez-vous l’histoire de Frazer ? dit le major.

— Quel Frazer ? dit le colonel, G. R. du 60th ?

— Non, non… A. K. du 5th Gurkhas… celui qui a joué au polo pour le régiment en 1900, un splendide garçon, le plus beau menton de l’armée.

— Oh ! je le connais, dit le colonel, le fils du vieux sir Thomas. Son père m’a vendu, quand j’étais lieutenant, un poney excellent que je n’ai payé que deux cents roupies. Well, quelle est son histoire ?

— Au début de 1915, dit le major, Frazer, traversant Londres pour aller chez lui en permission, alla passer une soirée seul au théâtre. Vers la fin du premier acte, il sentit vaguement des yeux fixés sur lui. Il leva la tête et vit, en effet, dans une avant-scène, une femme qui le regardait. Mais, la salle étant sombre, il ne put distinguer ses traits.

A l’entr’acte, il essaya de la voir, mais elle s’était retirée dans le fond obscur de la loge. Pendant les deux autres actes, elle le regarda fixement. Frazer, assez intrigué, attendit à la sortie du théâtre, quand un superbe valet de pied s’approcha de lui en disant : « Une dame désire vous parler, sir », et l’amena près de la portière d’une voiture arrêtée dans une petite rue.

« Vous ne me connaissez pas, capitaine Frazer, mais je vous connais moi, dit une très jolie voix ; avez-vous quelque chose à faire ce soir ou accepteriez-vous de venir souper chez moi ? »

Frazer fît ce que nous aurions tous fait.

— Il prit la fuite ? dit le Padre.

— Il monta, dit Parker ; on le pria de se laisser bander les yeux. Quand on lui retira son bandeau, il se trouva dans une chambre charmante, seul avec une inconnue décolletée et masquée qui avait les plus jolies épaules du monde.

— C’est de Dumas père ou de R. L. Stevenson ? demanda Aurelle.

— C’est une histoire qui s’est passée en janvier 1915 et qui m’a été contée par un homme qui n’a jamais menti, dit le major Parker. La maison était silencieuse. Aucun domestique ne parut, mais Frazer, ravi, se vit offrir par l’inconnue elle-même ce que vous, Français, appelez, je crois, bon souper, bon gîte et le reste.

Au petit jour, elle lui mit à nouveau un bandeau sur les yeux. Il dit combien il avait trouvé sa nuit délicieuse et demanda quand il pourrait la revoir. « Jamais, dit-elle, et je considère que j’ai votre parole de gentleman et de soldat de ne pas chercher à me retrouver. Mais dans un an, jour pour jour, retournez à ce même théâtre où nous nous sommes rencontrés, il y aura peut-être une lettre pour vous. »

Puis elle le remit en voiture, en le priant de conserver son bandeau dix minutes : quand il l’enleva, il était à Trafalgar Square.

Frazer fit naturellement des miracles pour obtenir une permission en janvier 1916, et le soir anniversaire de son aventure, il se présenta au contrôle du théâtre en demandant un fauteuil.

« N’auriez-vous pas une lettre pour moi ? » dit-il en donnant son nom.

La buraliste lui tendit une enveloppe, et Frazer, la déchirant hâtivement, lut cette simple ligne : « C’est un fils ; il est très beau. Merci. »

— Ce qu’il y a de plus étrange dans cette anecdote, dit le docteur, sarcastique, c’est qu’un autre joli garçon me l’a contée bien avant la guerre et qu’il en était alors lui-même le héros.

— Cette dame a donc plusieurs enfants, dit le colonel.