Les silences du colonel Bramble / XIX. Le Docteur parle des fous

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— Docteur, dit le Padre, donnez-moi un cigare.

— Ignorez-vous, Padre, que mes cigares ont été roulés sur leurs cuisses nues par les filles de La Havane ?

— O’Grady, dit le colonel sévèrement, je trouve cette remarque déplacée.

— Donnez-m’en un tout de même, dit le Padre. J’ai besoin de fumer un cigare pour trouver un texte de sermon ; le quartermaster m’a fait promettre d’aller voir les conducteurs qui sont à l’arrière, et je ne sais de quoi leur parler.

— Que ne le disiez-vous, Padre, je vais vous donner un texte fait sur mesure… Prêtez-moi votre Bible un instant. Ah ! voici, écoutez… « Mais David dit : Ce n’est pas ainsi, mes frères, que vous devez disposer du butin, car celui qui demeure au bagage doit avoir autant de parts que celui qui descend au combat, et ils partageront également. »

— Admirable, dit le Padre, admirable ; mais dites-moi, O’Grady, comment se fait-il qu’un mécréant comme vous connaisse si bien les livres saints ?

— J’ai beaucoup étudié ce livre de Samuel comme médecin aliéniste, dit le docteur ; la neurasthénie de Saül m’intéressait. Ses crises sont fort bien décrites. J’ai diagnostiqué aussi la folie de Nabuchodonosor. Ce sont deux types très différents. Saül était un apathique et Nabuchodonosor un excité.

— Je voudrais que vous laissiez Nabuchodonosor tranquille, dit le colonel.

— J’ai très peur des médecins aliénistes, dit le major Parker ; excités, déprimés ou apathiques, nous sommes tous fous, à les entendre.

— Qu’appelez-vous un fou ? dit le docteur. Il est bien certain que je retrouve chez vous, chez le colonel et chez Aurelle tous les phénomènes que j’observe dans les asiles d’aliénés.

— Houugh ! fit le colonel, choqué.

— Mais certainement, sir. Entre Aurelle qui oublie la guerre en lisant Tolstoï et tel de mes vieux amis qui se croit Napoléon ou Mahomet, il y a une différence de degré, mais non de nature. Aurelle se nourrit de romans par un besoin maladif de vivre la vie d’un autre être ; mes malades, à leur destinée misérable, substituent celle d’un grand personnage, dont ils ont lu l’histoire et envié le sort.

Oh ! je connais vos objections, Aurelle. Alors même que vous rêvez tout éveillé aux amours du prince Bolkonsky, vous savez que vous êtes l’interprète Aurelle attaché aux Lennox highlanders, tandis que lorsque la reine Elisabeth nettoie le plancher de mon bureau, elle ne sait pas qu’elle est mistress Jones, femme de journées à Hammersmith. Mais l’incohérence n’est pas le monopole des fous : toutes les idées essentielles d’un homme sain sont des constructions irrationnelles édifiées tant bien que mal pour expliquer ses sentiments profonds.

— Parker, dit le colonel, voyez-vous un moyen pour le réduire au silence ?

— Une grenade n° 5, sir, dit le major.

Mais le docteur continua imperturbable :

— J’ai eu parmi mes patients un country gentleman qui, après avoir été pendant la première partie de sa vie un modèle de piété, était devenu soudain athée. Il en donnait les raisons les mieux déduites et discutait avec beaucoup d’érudition les questions d’exégèse et de doctrine, mais la seule et vraie cause de sa conversion à rebours était la fuite de sa femme avec le clergyman du village… Oh ! je vous demande pardon, Padre : vous ne m’en voulez pas ?

— Moi ? Il y a longtemps que je ne vous écoute plus, dit le Padre qui avait étalé une réussite.

— De même, continua le docteur, se tournant vers le docile Aurelle, un homme trop fin pour la classe où le hasard l’a fait naître est d’abord simplement jaloux et malheureux. Mû par ces sentiments, il construit ensuite une critique véhémente de la société pour expliquer ses déboires et ses haines. Nietzche avait du génie parce qu’il avait le délire de la persécution. Karl Marx était un dangereux maniaque. Seulement quand les sentiments de mécontentement qu’il s’agit d’expliquer sont ceux de toute une classe ou de toute une nation, le théoricien passionné devient un prophète ou un héros, tandis que s’il se borne à expliquer qu’il aurait préféré naître empereur, on l’enferme.

— Morale, dit le major : enfermez tous les théoriciens.

— Et le docteur, dit le colonel.

— Non, pas tous, dit le docteur ; nous agissons là-dessus tout comme faisaient les anciens. Tous les peuples primitifs ont admis que le fou est habité par un démon. Quand ses propos incohérents s’accordent à peu près avec les préjugés moraux de l’époque, le démon est bon et l’homme est un saint. Dans le cas contraire, le démon est mauvais et l’homme doit être supprimé. Suivant les lieux, les temps et les médecins, la sybille sera adorée comme prêtresse ou douchée comme hystérique. D’innombrables fous furieux ont dû échapper au cabanon grâce à la guerre et leur fureur en a fait des héros. Et dans tous les Parlements il y a au moins cinq à six fous indiscutables que leur folie même a désignés à l’admiration de leurs concitoyens.

— Dites cinq ou six cents, dit le major Parker, et voilà la première parole sensée que vous ayez prononcée ce soir.

— C’est, dit le docteur, que ma folie en ceci s’accorde avec la vôtre.

— Docteur, dit le colonel, vous savez faire de la suggestion, n’est-ce pas ? Je voudrais que vous calmiez un peu votre sergent infirmier. C’est un individu tellement nerveux que, si je lui parle, il se met à trembler et devient muet. Je crois, ma foi, que je le terrorise. Donc, soyez un bon garçon et voyez ce que vous pouvez faire.

Le lendemain matin, le docteur O’Grady fit appeler le sergent Freshwater à sa tente et lui parla amicalement.

Freshwater, un albinos décharné aux yeux lourds de stupidité, avoua qu’il perdait la tête quand le colonel s’approchait de lui.

— Eh bien ! mon ami, dit le docteur, nous allons vous guérir de cela en cinq minutes… Asseyez-vous là.

Il fit quelques passes pour créer un état d’esprit favorable à la suggestion, puis commença :

— Vous n’avez plus peur du colonel… Vous savez que c’est un homme comme vous et moi… vous trouvez même amusant de lui parler… vous regardez sa figure de près quand il vous interroge… Il a toujours la moustache coupée un peu trop court du côté gauche…

Le docteur continua ainsi pendant un quart d’heure à décrire les traits rudes et les manies comiques du colonel, puis renvoya le sergent en lui annonçant qu’il était guéri et qu’il s’en apercevrait à sa première rencontre avec son chef.

Quelques heures plus tard, le colonel Bramble, allant prendre son lunch, rencontra le sergent infirmier sur une des planches à canard qui permettaient de traverser le camp. Freshwater s’effaça, salua et se mit à rire silencieusement.

— Qu’est-ce qui vous prend, sergent ? dit le colonel stupéfait.

— Ah ! sir, répondit Freshwater en éclatant de rire, je ne peux pas m’empêcher de rire en vous regardant : vous avez une si drôle de tête.

Le colonel, en quelques mots bien choisis, détruisit sans remède les suggestions savantes du docteur, puis, s’attablant devant le homard en conserve, il complimenta O’Grady sur ses cures miraculeuses.

— Je n’ai jamais vu, dit le Padre, de créatures aussi stupides, aussi malfaisantes, aussi malodorantes et aussi brumeuses que les médecins anglais.

— La médecine, dit le major Parker, est une bien vieille plaisanterie, mais on ne s’en lasse pas… Voyons, docteur, soyez sincère pour une fois : que savez-vous de plus que nous sur les maladies et leurs remèdes ?

— C’est cela, dit le Padre, attaquez donc un peu sa religion ; il attaque assez souvent la mienne.

— Lorsque j’étais aux Indes, dit le colonel, un vieux médecin militaire m’a donné pour toutes les maladies des remèdes dont je me suis bien trouvé : contre les battements de cœur, un grand verre de brandy ; contre les insomnies, trois ou quatre verres de porto après le dîner ; pour les maux d’estomac, une bouteille de champagne bien sec, à chaque repas. Et tant que l’on se porte bien, whisky and soda.

— Excellent, sir, dit Aurelle. Avant la guerre je buvais de l’eau pure et j’étais toujours malade ; depuis que je suis avec vous j’ai adopté le whisky et je me porte beaucoup mieux.

— C’est évident, dit le colonel. J’avais un ami, le major Featherstonehaugh, qui vers l’âge de quarante ans commença à avoir des éblouissements : il alla voir un médecin qui accusa le whisky et lui conseilla d’essayer pendant quelque temps de boire du lait… Well, dix jours après il était mort.

— Et c’était bien fait, dit le Padre.

— Mais l’explication, dit le docteur, est…

— Heureux ceux qui n’expliquent rien, dit le Padre, car ils ne seront point désappointés.

— Quoi, vous aussi, Padre ? dit le docteur. Prenez garde : si vous ruinez les médecins par vos propos malveillants, je fonderai une société pour l’exportation aux colonies d’idoles mécaniques et de rôtissoires à missionnaires.

— Voilà une excellente idée, dit le Padre : je prendrai des actions.