Les silences du colonel Bramble / XV. On préparait une grande attaque

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On préparait une grande attaque : c’était un terrible secret que les états-majors gardaient jalousement. Mais Aurelle en fut informé quelques jours à l’avance par le communiqué allemand que publiait le Times et par le petit garçon de Mme Lemaire qui lui recommanda de ne pas le répéter.

Bientôt, en effet, la division reçut l’ordre d’aller occuper un des secteurs d’attaque. Le Padre, toujours optimiste, entrevoyait déjà des marches triomphales, mais le colonel lui rappela doucement que les objectifs étaient simplement une crête qui en temps de paix se fût appelée « légère ondulation de terrain » et deux villages d’ailleurs détruits. Le but réel était de retenir les forces de l’ennemi qui, à ce moment, avançait en Russie. Mais ces renseignements ne firent qu’accroître l’enthousiasme du Padre.

— Vous pouvez dire ce que vous voudrez, sir, si nous tenons cette crête, il leur est impossible de résister dans la vallée et nous perçons leurs lignes. Quant à la retraite des Russes, c’est excellent. Le Boche s’éloigne de ses bases, il allonge ses lignes de communication, il est fichu !

— Il ne l’est pas, dit le colonel, mais il le sera un jour, et c’est tout ce qu’il faut.

La veille de l’offensive, Aurelle reçut du colonel l’ordre d’aller servir d’agent de liaison entre l’état-major de la division et quelques batteries françaises qui renforçaient l’artillerie britannique dans ce secteur. Il souhaita donc bonne chance aux Lennox et les quitta pour un jour.

Il passa la nuit dans le jardin du petit château qu’habitait le général ; le bombardement roulait sans interruption. Aurelle se promena dans les allées de ce parc qui avait été beau, mais que crevaient maintenant des tranchées et des abris, tandis qu’au milieu des pelouses s’élevaient des baraques camouflées.

Vers minuit, la pluie, la pluie classique des offensives, se mit à tomber en larges gouttes. L’interprète s’abrita dans une remise avec des chauffeurs et des motocyclistes. Il retrouvait toujours avec plaisir ce petit peuple anglais, au langage véhément, mais aux pensées candides : ceux-là comme les autres étaient de braves gens, insouciants, courageux et frivoles. Ils lui fredonnèrent les dernières chansons de Londres, lui montrèrent des photographies de leurs femmes, de fiancées et d’enfants, et lui demandèrent quand la damnée guerre serait finie. Ils partageaient d’ailleurs sur ce sujet l’optimisme parfait du Padre.

L’un d’eux, un petit électricien à l’esprit vif, demanda à Aurelle de lui expliquer la question Alsacienne. Celui-ci raconta l’affaire de Saverne, les défilés des étudiants strasbourgeois devant la statue de Kléber, les pèlerinages des Alsaciens à Belfort pour la revue du 14 Juillet, et les jeunes gens qui, à vingt ans, quittaient famille et fortune pour venir en France être soldats.

Ils lui dirent qu’ils comprenaient qu’on aimât la France : c’était un beau pays. Toutefois il n’y avait pas assez de haies dans le paysage. Mais ils appréciaient les vertus ménagères des femmes, les arbres le long des routes et les terrasses des cafés. Ils parlaient de Verdun avec enthousiasme, mais beaucoup d’entre eux avaient été acquis pour la première fois à l’idée de l’Entente par la victoire de Carpentier à Londres.

Le jour vint : la pluie tombait maintenant bruyamment ; sur la pelouse, l’herbe et la terre ne formaient plus qu’une même pâte visqueuse. Aurelle monta au château ; il rencontra l’aide de camp qu’il connaissait et lui expliqua ses ordres.

— Ah oui ! dit celui-ci, c’est moi qui ai arrangé cela avec l’officier de liaison français : « Si le téléphone avec les batteries venait à être coupé nous aurions recours à vous ». Entrez dans la salle des « signals » et asseyez-vous… Dans dix minutes, ajouta-t-il, nos hommes sautent le parapet.

La salle des « signals » était l’ancien jardin d’hiver du château. Au mur, une seule carte, carte des tranchées à très grande échelle, indiquait les lignes britanniques en noir et celles de l’ennemi en rouge. A deux longues tables étaient installés six téléphonistes. Des officiers à parements rouges, silencieux, arpentaient la salle avec calme et Aurelle pensa à une des phrases favorites du major Parker : « Un gentleman n’a pas de nerfs ».

Comme cinq heures sonnaient, le général entra et les officiers, interrompant leur promenade, dirent tous ensemble : « Good morning, sir ».

Good morning, dit le général, poliment.

Il était très grand ; des cheveux gris également divisés et soigneusement lissés encadraient ses traits fins ; l’or brillait sur les parements rouges de sa tunique bien coupée. Découvrant Aurelle dans son coin, il lui adressa un petit « Good morning » supplémentaire, indulgent et amical, puis il se promena d’un pas lent, les mains derrière le dos, entre les deux larges tables des téléphonistes. Le bruit des canons s’était subitement calmé et l’on n’entendait plus dans la salle vitrée que le pas magistral et mesuré du général.

Un timbre très sourd crépita : un téléphoniste nota tranquillement un message sur une formule officielle rose :

« 5 h. 5, lut le général doucement, 10e brigade. Attaque lancée — tir de barrage ennemi peu efficace — violent feu de mitrailleuses. »

Puis il tendit le télégramme à un officier qui le piqua sur une longue aiguille.

— Transmettez au Corps, dit le général, et l’officier écrivit sur un papier blanc : « 5 h. 10 — 10e brigade rend compte comme suit — Attaque lancée — tir de barrage ennemi peu efficace — violent feu de mitrailleuses. »

Il enfila une copie au carbone sur une autre aiguille et tendit l’original au téléphoniste qui, à son tour, lut le message dans l’appareil.

Avec une lenteur inflexible et monotone, les télégrammes blancs et roses s’entassèrent. Une brigade était dans la première ligne ennemie ; l’autre était arrêtée devant un nid bétonné de mitrailleuses. Le général la renforça avec des éléments de la 3e brigade, puis fit téléphoner plusieurs fois à l’artillerie pour qu’on détruisît cette boîte à pilules. Et tous ces ordres étaient inscrits sur des papiers blancs et roses ; un officier debout devant la carte géante faisait manœuvrer soigneusement des petits morceaux de carton de couleur, et cette agitation méthodique rappelait à Aurelle l’aspect d’une grande maison de banque à l’heure de la Bourse.

Vers six heures du matin, le chef d’état-major lui fit signe d’approcher et l’amenant devant une carte lui indiqua l’emplacement d’une batterie de 155 française et lui demanda d’aller voir l’officier pour qu’il détruisît à tout prix certain remblai de chemin de fer dans lequel une ou deux mitrailleuses s’obstinaient. Le téléphone ne fonctionnait plus.

Au dehors tout était calme ; la pluie tombait toujours ; le chemin était un ruisseau de boue jaunâtre. Le bruit du canon semblait plus lointain, mais ce n’était qu’une illusion, car on voyait les lueurs rouges mauvaises des éclatements sur le village, en avant du château.

Quelques blessés, couverts de pansements informes, saignants, boueux, venaient lentement vers l’ambulance par petits groupes. Aurelle entra dans un petit bois de sapins ; les aiguilles mouillées lui parurent après la boue un terrain délicieux. Il entendait le tir de la batterie française tout près, mais ne pouvait la trouver. On lui avait dit : « Corne nord-est du bois ». Mais où diable était le nord-est ? Tout d’un coup le bleu d’un uniforme bougea dans les sapins. Au même instant, une pièce tira tout près de lui et, tournant à droite, il vit les artilleurs à la lisière du bois, bien abrités par des buissons épais.

Un adjudant, à cheval sur une chaise, tunique ouverte, képi en arrière, commandait le tir. Les hommes travaillaient adroitement et sans hâte comme de bons ouvriers : on eût dit quelque paisible usine en plein air.

— Mon adjudant, dit un homme, voilà un interprète.

— Ah ! nous allons peut-être savoir pourquoi les Anglais ne répondent plus, dit l’adjudant.

Aurelle lui transmit les ordres, car le capitaine était au poste d’observation et le lieutenant cherchait à réparer le téléphone.

— Entendu, dit l’adjudant, un Lorrain à la voix chantante et grave, on va vous démolir ça, jeune homme.

Il téléphona au capitaine, puis s’étant fait montrer le remblai sur la carte commença ses calculs. Aurelle resta quelques instants, heureux de trouver ce coin de bataille si dépourvu de faux romantisme et d’entendre enfin parler français.

Puis il reprit le chemin du château ; coupant à travers champs pour reprendre la grand’route, il se rapprocha du champ de bataille. Une brigade de renfort montait en ligne ; il la longea en sens inverse avec quelques blessés auxquels il offrit un peu de cognac. Les hommes qui allaient se battre regardèrent les blessés, silencieusement.

Un obus siffla au-dessus de la colonne ; les têtes ondulèrent comme des peupliers agités par le vent. L’obus éclata dans un champ désert. Puis Aurelle, ayant passé la brigade, se trouva seul sur la route avec la procession informe des blessés. Ils avaient la fièvre, ils étaient sales, ils étaient sanglants, mais, heureux d’en avoir fini, ils se hâtaient de leur mieux vers la douceur des lits blancs.

Un troupeau de prisonniers allemands passa, conduits par quelques highlanders. Leurs yeux épeurés de bêtes disciplinées semblaient chercher des chefs à saluer.

Comme Aurelle arrivait au château, il vit devant lui deux hommes portant un officier sur un brancard. L’officier devait avoir quelque horrible blessure, car un pansement monstrueux se gonflait sur son ventre et le sang qui avait traversé coulait doucement sur la boue de la route.

— Eh ! oui, Aurelle, c’est moi, dit le mourant d’une voix étrange, et Aurelle reconnut le petit capitaine Warburton. Son visage fin et gamin était devenu grave.

— Cette fois, messiou, dit-il, O’Grady ne m’évacuera pas sur l’hôpital de la duchesse (il respira péniblement) ; je voudrais que vous disiez adieu au colonel de ma part… et puis qu’il écrive chez moi que je n’ai pas trop souffert… Espère que cela ne vous dérangera pas… Thanks very much indeed.

Aurelle, sans pouvoir trouver un mot, serra la main de cet enfant mutilé qui avait tant aimé la guerre, et les brancardiers s’éloignèrent doucement.

En arrivant au château, il trouva les visages toujours calmes, mais très sombres : il rendit compte de sa mission au chef d’état-major, qui le remercia distraitement.

— Est-ce que cela marche ? demanda-t-il tout bas au téléphoniste.

— Oui, grommela l’homme… Tous objectifs atteints… mais le général tué… A voulu aller voir lui-même pourquoi la deuxième brigade n’avançait pas… un obus l’a enterré avec le major Hall.

Aurelle imagina les cheveux gris également divisés, les traits fins du général, l’or et la pourpre des parements souillés par la boue ignoble des batailles. « Tant de dignité aisée, pensait-il, tant d’autorité courtoise, et demain une charogne que les soldats fouleront aux pieds sans le savoir. » Mais déjà, autour de lui, on s’inquiétait du remplaçant.

Le soir, il alla au-devant des Lennox avec le régiment qui devait les relever. Le premier de ses amis qu’il trouva fut le docteur, qui travaillait dans un abri.

— Je crois que le régiment n’a pas fait de mauvaise besogne, dit-il… je n’ai pas encore vu le colonel, mais tous les hommes me disent qu’il a été merveilleux de courage et de présence d’esprit… Il paraît, messiou, que nous avons le record du nombre d’Allemands tués par un même homme… Private Kemble en a enfilé vingt-quatre… Ce n’est pas mal, n’est-ce pas ?

— Non, dit Aurelle, mais c’est horrible. Est-ce vous qui avez soigné Warburton, docteur ? je l’ai rencontré sur la route ; il a l’air bien malade.

— Fichu, dit le docteur, et son ami Gibbons est mort ici cet après-midi, les deux jambes enlevées.

— Oh ! Gibbons aussi… Pauvre Gibbons ! Vous rappelez-vous, docteur, son discours sur sa grasse petite femme ? Sans doute en ce moment elle joue au tennis avec ses sœurs dans quelque beau jardin anglais… Et les membres sanglants de son mari sont là dans cette couverture… C’est affreux, docteur, toutes ces choses.

— Peuh ! fit le docteur en allant laver ses mains couvertes de sang. Dans trois mois vous verrez son portrait dans le Tailer : la belle veuve du capitaine Gibbons M. C., qui va épouser prochainement…