Les silences du colonel Bramble / XVIII. Transmis à toutes fins utiles

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Les ordonnances apportèrent le rhum, le sucre et l’eau bouillante. Le révérend Mac Ivor commença une réussite. Le colonel joua Destiny Waltz. Et le docteur O’Grady, qui en temps de paix était médecin aliéniste, parla des fous.

— J’ai soigné, dit-il, un riche Américain qui se croyait poursuivi par la « bande des gaz empoisonnés ». Pour sauver sa vie, il s’était fait construire un lit spécial entouré d’un grillage de bois blanc. Il passait ses jours dans cet abri sûr, vêtu seulement d’un maillot de bain rouge, à écrire une étude en vingt mille chapitres sur la vie et les œuvres d’Adam. Sa chambre était fermée par une triple porte, sur laquelle il avait fait graver : « Les porteurs de gaz sont avertis qu’il y a des pièges à loup à l’intérieur ». Chaque matin il me faisait demander et dès que j’entrais : « Je n’ai jamais vu, disait-il, de créatures aussi stupides, aussi malfaisantes, aussi malodorantes et aussi brumeuses que les médecins anglais… »

— Je n’ai jamais vu, répéta le Padre avec satisfaction, de créatures aussi stupides, aussi malfaisantes et aussi brumeuses que les médecins anglais.

— Sur quoi, continua le docteur, il me tournait le dos, et, moulé dans son costume de bain rouge, se remettait au vingt millième chapitre de l’étude sur les œuvres d’Adam.

— Tenez, messiou, interrompit le colonel qui avait repris l’examen des papiers de la brigade, voici du travail pour vous, et il tendit à Aurelle une épaisse liasse couverte de cachets multicolores.

Cela commençait ainsi :

« Le chef de gare de B…, commissaire technique, à M. le commissaire militaire de la gare de B…

« J’ai l’honneur de vous informer que la demoiselle Héninghem, garde-barrière à Hondezeele, se plaint des faits suivants : des soldats anglais cantonnés le long de la voie du chemin de fer ont pris l’habitude de faire chaque matin leurs ablutions en plein air, ce qui constitue un spectacle choquant pour la demoiselle en question, appelée par son service à leur faire face. Je vous serais reconnaissant de bien vouloir donner des ordres pour qu’il soit mis fin au plus tôt à cet état de choses regrettable. »

Signature. (Cachet.)

Le commissaire militaire de la gare de B… à M. le commissaire régulateur W…

« Transmis à toutes fins utiles. »

Signature. (Cachet.)


Le commissaire régulateur W… au D. A. D.R.T.

« Je vous serais reconnaissant de bien vouloir donner des ordres pour que le camp en question soit entouré d’un treillage d’une épaisseur telle que la visibilité à 50 mètres de distance puisse être pratiquement considérée comme nulle. »

— Celui-là, dit Aurelle, est un polytechnicien.

Le Padre demanda ce que c’était qu’un polytechnicien.

— Un polytechnicien est un homme qui croit que tous les êtres, vivants ou inanimés, peuvent être définis avec rigueur et soumis au calcul algébrique. Un polytechnicien met en équation la victoire, la tempête et l’amour. J’en ai connu un qui, commandant une place forte et ayant à rédiger des ordres pour le cas d’attaques aériennes, commença ainsi :

« On dit que la place forte de X… est attaquée par un engin aérien lorsque le point de rencontre avec le sol de la verticale passant par cet engin se trouve à l’intérieur de l’enceinte de la défense. »

— Ne dites pas de mal de Polytechnique, Aurelle, dit le docteur : c’est la plus originale et la meilleure de vos institutions. En elle se prolonge si bien la culture personnelle de Napoléon que la France, chaque année, présente deux cents lieutenants Bonaparte à des gouvernements surpris.

— Continuez à traduire, messiou, dit le colonel.

— D. A. D. R. T. à commissaire régulateur.

« Ceci ne me concerne pas ; il s’agit d’une division au repos. Il faut adresser votre réclamation à l’A.G. par l’intermédiaire de la mission française. »

Signature. (Cachet.)


Commissaire régulateur à direction de l’arrière, G.Q.G.

« J’ai l’honneur de vous transmettre ci-joint à toutes fins utiles un dossier concernant une plainte de la demoiselle Heninghem, de Hondezeele. »

Signature. (Cachet.)


Et cela continuait : direction de l’arrière à mission militaire française, mission française à adjudant général, A.G. à armée, armée à corps, division à brigade, brigade à colonel des Lennox Highlanders. Et c’était signé de noms illustres : colonel, chef d’état-major pour général, brigadier général, major général, et les scrupules pudiques de la demoiselle Heninghem, de Hondezeele, s’étaient vêtus, au cours d’un long voyage, de pourpre, d’or et de gloire.

— Voilà une ennuyeuse affaire, dit le colonel Bramble avec le plus grand sérieux. Parker, soyez le bon garçon et répondez, voulez-vous ?

Le major travailla quelques minutes, puis lut :

« Ce régiment ayant quitté le cantonnement de Hondezeele depuis deux mois et demi, il est malheureusement impossible de prendre les mesures demandées en ce qui le concerne. D’ailleurs, étant donné le prix élevé d’un treillage de hauteur suffisante, je me permets de suggérer qu’il serait plus avantageux pour les gouvernements alliés de remplacer la garde-barrière de Hondezeele par une personne d’âge canonique et d’expérience éprouvée, pour laquelle le spectacle décrit ci-dessus serait inoffensif et peut-être agréable. »

— Non, Parker, non, dit le colonel avec force : je ne signerai pas cela. Donnez-moi une feuille de papier, je répondrai moi-même.

Il écrivit simplement :

« Pris bonne note et retourné le dossier ci-joint.

« Signé : BRAMBLE,
« Colonel. »


— Vous êtes un sage, sir, dit Parker.

— Je connais le jeu, dit le colonel, je l’ai joué pendant trente ans.

— Il y avait une fois, dit le docteur, deux officiers qui, le même jour, perdirent chacun un objet appartenant au gouvernement de Sa Majesté. Le premier égara un seau à charbon, le second un camion automobile. Or vous savez, Aurelle, que, dans notre armée, un officier est responsable sur ses propres deniers de la valeur des objets qu’il perd par négligence. Les deux officiers reçurent donc deux notes du War-Office avisant l’un qu’il aurait à payer la somme de trois shillings, l’autre qu’il lui serait retenu mille livres sur son traitement. Le premier voulut se défendre : il n’avait jamais eu de seau à charbon et prétendit le démontrer. Il compromit son avancement et dut à la fin payer les trois bobs. Le second, qui connaissait les voies du Seigneur, écrivit simplement au bas du papier : « Noté et retourné ». Et il renvoya le papier au War-Office. Là, suivant une vieille et sage règle, un scribe perdit le dossier et le bon officier n’entendit plus jamais parler de cette bagatelle.

— Votre histoire n’est pas mal, docteur, dit le major Parker, mais il y a, en cas de perte d’objets appartenant au gouvernement, une méthode plus sûre encore que la vôtre, c’est la méthode du colonel Boulton.

Le colonel Boulton commandait un dépôt de matériel. Il était responsable, entre autres choses, de cinquante mitrailleuses. Un jour il s’aperçut que le dépôt n’en possédait plus que quarante-neuf. Toutes les enquêtes, toutes les punitions aux gardes-magasins ne purent faire retrouver la mitrailleuse manquante.

Le colonel Boulton était un vieux renard et n’avait jamais avoué une erreur. Il signala simplement dans son état mensuel qu’un trépied de mitrailleuse avait été brisé. On lui envoya un trépied de remplacement sans commentaire.

Un mois après, sous un prétexte quelconque, il enregistra la mise hors service d’un appareil de pointage pour mitrailleuse ; le mois suivant il demanda trois écrous ; puis une plaque de recul, et, pièce par pièce, en deux ans, il anéantit sa mitrailleuse tout entière. Pièce par pièce également, le service de l’ordonnance la lui reconstruisit sans attacher d’importance à ces remplacements de pièces détachées.

Alors le colonel Boulton, satisfait, passa la revue de ses mitrailleuses, et il en trouva cinquante et une.

Pendant qu’il reconstituait patiemment la machine perdue, quelque damné idiot avait dû la retrouver dans un coin. Et Boulton dut employer deux ans de comptabilité savante à faire apparaître sur ses livres, pièce par pièce, la nouvelle machine tirée du néant.

— Messiou, dit le colonel, vous souvenez-vous de la garde-barrière de Hondezeele ? Je n’aurais pas cru cela d’elle.

— Moi non plus, dit Aurelle, elle était fort jolie.

— Messiou ! fit le Padre.