Les silences du colonel Bramble/XX. Je n’aime pas cette maison, dit le Padre

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La brigade, désignée comme réserve de division, reçut l’ordre d’aller cantonner à H… Comme un dentiste mesure d’un coup d’œil l’étendue d’une carie, les hommes des Lennox, experts en bombardements, jugèrent le village en professionnels. Autour du château et de l’église, c’était pourri : maisons écroulées, pavés déchaussés, arbres brisés. Le tissage était un autre centre d’infection. Le reste était à peu près sain, un peu piqué peut-être, mais habitable.

La maison assignée comme mess au colonel Bramble avait déjà reçu un obus. Il avait éclaté dans le jardin, brisant les carreaux et égratignant les murs. Madame, une petite vieille bien propre, s’efforçait de dissimuler cette tare qui dépréciait sa maison.

— Oh ! un obus, monsieur l’officier ! disait-elle. C’était un tout petit obus ; j’en ai mis le fond là, sur ma cheminée. C’est pas grand’chose, comme vous pouvez voir… Bien sûr, ça fait des saletés partout, mais j’en suis pas effrayée.

Le colonel lui demanda combien de ses carreaux avaient été cassés.

— Je n’aime pas cette maison, dit le Padre quand ils se mirent à table pour le dîner.

— La vie du soldat, dit le colonel, est une vie dure, parfois mêlée de réels dangers.

— Ne vous frappez pas, Padre, dit le docteur, les obus tombent comme les gouttes d’eau : s’il pleut beaucoup tous les pavés seront mouillés.

— Le mess des Lennox a toujours eu de la chance, dit le major Parker.

— Voilà qui ne veut rien dire, dit le docteur.

— On voit que vous n’êtes pas joueur, dit Aurelle.

— On voit que vous n’êtes pas mathématicien, dit le docteur.

Le Padre protesta :

— Comment ? Cela ne veut rien dire ? Et ce petit Taylor, tué par un obus dans la gare de Poperinghe, à la minute où il arrivait au front pour la première fois ? Vous n’appelez pas cela de la déveine ?

— Pas plus que si un vieil habitué comme moi était nettoyé par un whizz-bang, Padre. Vous admirez que Taylor ait été tué à la première minute, comme vous vous étonneriez si, dans une loterie de un million de billets, le numéro 1 gagnait, quoique celui-ci ait évidemment autant de chances que le 327 645. Il faudra bien que quelqu’un soit le dernier tué de cette guerre, mais vous verrez que sa famille ne trouvera pas cela naturel.

— Vous êtes un fanatique, O’Grady, dit Parker, vous voulez que tout puisse être expliqué : il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que n’en connaît votre philosophie. Je crois, moi, aux séries de chance et de malchance, parce que j’en ai observé. Je crois aux pressentiments, parce que j’en ai eu, et que les événements les ont confirmés.

Quand, après la guerre du Transvaal, je fus rapatrié, je reçus l’ordre de m’embarquer sur un certain transport… Well, deux jours avant le départ, j’ai eu brusquement le sentiment impérieux qu’il fallait éviter à tout prix de monter à bord de ce bateau. Je me suis porté malade et j’ai attendu quinze jours de plus. Le transport que j’avais évité s’est perdu corps et biens, et personne n’a jamais su comment. Alors ? Pourquoi êtes-vous certain, vous, docteur, que l’aspirine calmera votre migraine ? Parce que l’aspirine vous a déjà guéri. Où est la différence ?

— Le major a raison, dit Aurelle. Dire que vous ne croyez pas à la malchance d’un homme parce que vous ne la retrouvez pas à l’autopsie, c’est comme si vous disiez : l’accordeur a démonté le piano, donc Mozart n’avait pas d’esprit.

Le quartermaster, qui dînait avec eux ce soir-là, jeta son poids dans la discussion :

— Il y a des choses inexplicables, docteur. Par exemple, je vous donne un coup de poing dans la figure : vous fermez l’œil, pourquoi ?

Il se fit un silence étonné.

— Autre exemple, dit enfin le Padre : pourquoi, si un silence se produit dans une conversation, est-il toujours l’heure moins vingt ou plus vingt minutes ?

— Mais c’est faux, dit le docteur.

— C’était en tout cas vrai cette fois-ci, dit Aurelle qui avait regardé sa montre.

— C’est possible une fois, deux fois, dit le docteur agacé, mais ce ne peut être constant.

— Bien, docteur ; bien, docteur, dit le Padre, vérifiez pendant quelques jours et vous m’en direz des nouvelles.

— Mes hommes, dit le colonel, me disent avoir remarqué que si un obus tombe sur un abri où se trouvent des mitrailleurs et de simples fantassins, les fantassins sont tués et les mitrailleurs sont épargnés. Pourquoi ?

— Mais c’est faux, sir.

— Et pourquoi faut-il éviter d’allumer trois cigarettes avec la même allumette ?

— Mais il ne faut pas, sir, cela n’a aucune importance.

— Ah ! là, je vous arrête, docteur, dit le colonel ; je ne suis pas superstitieux, mais je ne ferais cela pour rien au monde.

— Pourquoi les gens habillés de vert perdent-ils toujours à Monte-Carlo ? dit Aurelle.

— Mais c’est faux ! hurla le docteur, exaspéré.

— Il est par trop facile de discuter comme tous, dit Parker : tout ce qui contrarie votre thèse est faux.

— Il n’y a pas, dit le Padre, de créatures plus malfaisantes et plus brumeuses que les médecins anglais.

— Messiou, dit le colonel, est-ce que dans l’armée française les mitrailleurs ont aussi meilleure chance ?

— Je l’ai souvent remarqué, dit Aurelle, qui aimait beaucoup le colonel Bramble.

Celui-ci triompha et essaya de mettre fin à cette discussion qui l’ennuyait : « Je suis désolé, dit-il, je ne pourrai vous faire marcher le gramophone ce soir ; je n’ai plus d’aiguilles. »

— Çà, c’est vraiment dommage, dit le Padre.

Les vitres tremblèrent : un gros canon tirait tout près de la maison. Aurelle alla à la fenêtre et vit, au delà de la silhouette d’une ferme qui se détachait en noir sur le ciel orange du crépuscule, une fumée jaunâtre qui se dissipait lentement.

— Voilà le vieux qui recommence à strafer, dit le Padre ; je n’aime pas cette maison.

— Il faudra vous y faire, Padre ; le staff captain ne nous en donnera pas d’autre ; c’est un boy qui sait ce qu’il veut.

— Oui, dit le colonel, he is a very nice boy, too ; c’est un des fils de lord Bamford.

— Son père, le vieux lord, était un beau cavalier, dit Parker.

— Sa sœur, reprit le colonel, a épousé un cousin de Graham, qui était major dans notre premier bataillon au début de la guerre et qui est maintenant brigadier général.

Aurelle, prévoyant qu’un sujet aussi passionnant et aussi riche en possibilités de développements inattendus occuperait la soirée entière, essaya de griffonner des vers tout en continuant à méditer sur le hasard et la chance.

Tu l’as dit, ô Pascal, le nez de Cléopâtre, S’il eût été plus court… nous n’en serions pas là.

Une nouvelle et formidable détonation lui fit oublier la rime en âtre subtile qu’il avait espéré amener : découragé, il essaya un début mirlitonesque :

Croyez pas que je moralise,
Si je vous envoie ces bobards,
C’est que notre mess analyse
Ce soir la question du hasard…

Un éclatement rapproché mit soudain le colonel debout :

— Ils recommencent à bombarder le château, dit-il, je vais voir où c’est tombé.

Le major Parker et le docteur le suivirent dans la rue, mais Aurelle, qui rimaillait encore, resta avec le Padre qui recommençait la même réussite pour la quatorzième fois de la soirée. Les trois officiers avaient fait environ cent mètres quand une nouvelle explosion se produisit derrière eux.

— Celui-là n’était pas loin du mess, dit le docteur ; je vais dire à madame de descendre à la cave.

Il revint sur ses pas et trouva l’entonnoir tout frais devant la maison. Celle-ci n’avait pas souffert ; à travers la fenêtre brisée, il vit le Padre et l’appela :

— Rasé de près, cette fois, Padre ; all right ? Où est Aurelle ?

Mais le révérend Mac Ivor ne bougea pas : la tête appuyée sur ses bras croisés au-dessus de trois cartes en désordre, il semblait regarder vaguement le docteur, qui entra d’un bond et toucha l’épaule du Padre.

Celui-ci était mort. Un éclat d’obus avait crevé la tempe, qui saignait doucement. Aurelle était tombé sur le sol ; il était inanimé et couvert de sang, mais le docteur, en se penchant sur lui, vit qu’il respirait. Comme il ouvrait la veste et la chemise, le colonel et Parker arrivèrent de leur pas mesuré et s’arrêtèrent brusquement sur la porte :

— Le Padre a été tué, sir, dit le docteur simplement ; Aurelle est touché aussi, mais je ne crois pas que ce soit très grave… Non… c’est à l’épaule… assez superficiel.

— Houugh ! grogna longuement le colonel avec beaucoup de sympathie.

Parker aida O’Grady à étendre le Français sur une table ; un chiffon de papier griffonné attira l’attention du colonel, qui le ramassa et lut péniblement :

Pourquoi me fermes-tu les yeux
Lorsque tu me baises la bouche ?

What is it all about ? dit-il.

— C’est à Aurelle, dit le docteur. Le colonel plia la petite feuille soigneusement et la glissa avec respect dans la poche du jeune Français. Puis, quand le docteur eut achevé son pansement et eut envoyé chercher une ambulance, ils couchèrent le Padre sur le pauvre lit de madame. Tous se découvrirent et restèrent longtemps silencieux en contemplant le visage du vieil homme enfant qui était devenu d’une douceur singulière.

Le docteur regarda sa montre : il était neuf heures vingt.