Les silences du colonel Bramble / XXI. Estrées

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Aurelle, à sa sortie de l’hôpital, fut attaché, pour achever sa convalescence, au colonel anglais Musgrave qui, à Estrées, petite ville située bien à l’arrière des lignes, dirigeait un service de ravitaillement. Il regrettait les soirées du mess des Lennox, mais les achats de foin et de bois le promenaient longuement dans de belles campagnes ondulées, coupées de ruisseaux clairs, et il aimait Estrées qui cachait au fond d’une corolle de collines fleuries les étamines innombrables de ses clochers.

C’était une très vieille cité qui, dans sa jeunesse, au temps des seigneurs d’Estrées, avait tenu un rôle important dans les affaires de France. Pendant quelques centaines d’années, elle avait défendu contre les troupes des rois d’Angleterre les murailles sur lesquelles elle voyait désormais camper ces mêmes soldats en hôtes familiers et courtois. Ses bourgeois tenaces avaient repoussé avec un égal succès les ligueurs et les Espagnols. Elle s’endormait maintenant dans une souriante vieillesse, ayant vu trop de choses pour s’étonner encore, et gardant du temps de sa gloire son écrin de beaux hôtels bâtis entre cour et jardin, avec la noble simplicité de lignes des bonnes époques.

Le colonel Musgrave habitait avec ses officiers la maison immense et gracieuse du traitant hollandais van Mopez, que Colbert avait établi à Estrées pour y introduire l’art de tisser et de teindre les draps. Aurelle aimait à aller vers le soir lire, sur un des bancs du jardin à la française, une histoire d’Estrées, écrite par M. Jean Valines, membre correspondant de l’Académie d’Amiens et auteur des Nouvelles observations sur les miracles de la chapelle d’Estrées.

On trouvait dans cet excellent ouvrage les récits des grandes réjouissances et fêtes insignes par lesquelles Estrées la Fidèle avait, au cours des siècles, reçu ses rois quand ils venaient, en la chapelle de saint Ferréol, s’agenouiller aux pieds de l’image miraculeuse qu’on y révérait.

Des magistrats municipaux prudents conservaient soigneusement, entre les visites royales, les draperies blanches et bleues brodées de fleurs de lys, les décors de carton peint et les théâtres de planches sur lesquels, au passage de Charles VIII, de belles filles demi-nues avaient pressé le lait de leurs mamelles au-dessus d’un petit enfant représentant le Dauphin.

La Révolution avait troublé l’économie de ces arrangements domestiques : il fallut arracher les fleurs de lys et coudre une frange rouge au long des draperies bleues et blanches. On put ainsi décorer à peu de frais la place Saint-Ferréol pour la fête de l’Être suprême. Aurelle en aimait le récit :

« Le cortège, précédé de la musique et des tambours, offrait d’abord un peloton de garde nationale portant une bannière sur laquelle on lisait :

« Le peuple est debout : il écrase les tyrans.

« Puis venaient les mères de famille portant dans leurs bras leurs tendres nourrissons ; les enfants des deux sexes parés des plus beaux ornements de leur âge, l’innocence et la candeur ; les jeunes filles ornées de leurs charmes et de leurs vertus, et les membres de cette société, si redoutable aux traîtres, qui réunissait dans son sein les défenseurs de la vérité, les soutiens de l’opinion publique et les surveillants infatigables des ennemis du peuple.

« Tout ce cortège se réunit au pied de la montagne élevée sur la place de Saint-Ferréol. Là, le peuple d’Estrées jura d’être fidèle aux lois de la nature et de l’humanité, et à l’instant un groupe représentant le Despotisme et l’Imposture devint la proie des flammes ; la Sagesse semblait sortir des cendres et on lisait sur son égide : « Je veille sur la République. »

Aurelle tournait quelques pages, très peu, car, disait M. Jean Valines, « l’heureuse stérilité des archives d’Estrées pendant la Révolution n’offre d’autres faits dignes d’attention que deux fêtes, un incendie et une inondation », et tout de suite c’était la visite du Premier Consul. Il vint à Estrées, accompagné de son épouse et de plusieurs officiers généraux, et fut reçu par les autorités sous un arc de triomphe que l’on avait dressé porte Saint-Ferréol ; on y lisait cette inscription :

« Les fidèles habitants de cette cité

jurent au vainqueur de Marengo

attachement et reconnaissance. »

« Le maire présenta les clefs de la ville sur un plateau d’argent couvert de lauriers.

« Je les touche, citoyen maire, et je vous les remets », répondit Bonaparte.

« La garde nationale formait la haie sur son passage et on n’entendait que les cris de « Vive Bonaparte ! Vive le Premier Consul ! » mille fois répétés avec enthousiasme. Le Premier Consul visita la manufacture Van Mopez et fit distribuer le prix d’une journée de travail à chacun des ouvriers. La journée se termina par une illumination générale et un bal brillant.

« Peu de temps après son mariage avec Marie-Louise, Napoléon revint accompagné de l’impératrice. La place Saint-Ferréol, ornée de draperies rouges et blanches et de guirlandes de verdure, offrait un coup d’œil magnifique. On avait élevé un arc de triomphe sur lequel on lisait :


« Augusto Napoleoni Augustœque Mariœ Ludovicœ Stratavilla semper fidelis. »

Quelques pages encore et l’on était en mars 1814 ; pendant six jours Estrées ne recevait pas de courrier de Paris, puis elle apprenait la déchéance de l’empereur.

« A 3 heures de l’après-midi, les magistrats, réunis à l’hôtel de ville, appelèrent les habitants au son des cloches. Le maire parut au balcon de la grande salle et y proclama l’adhésion de la Ville au retour des Bourbons. Les assistants accueillirent cette lecture par les cris mille fois répétés de « Vive le roi ! Vive Louis XVIII ! » et prirent tous la cocarde blanche.

« Bientôt on apprit que Louis XVIII avait débarqué à Calais et qu’il devait passer par Estrées. On organisa une garde d’honneur et un arc de triomphe fut dressé à la porte Saint-Ferréol. On y lisait cette inscription :

« Regibus usque suis urbs Stratavilla fidelis. »

« Le clergé de toutes les paroisses s’approcha pour complimenter le roi, et le maire présenta les clefs de la ville dans un bassin d’argent orné de fleurs de lys. Le roi lui répondit : « Monsieur le maire, je prends les fleurs et je vous remets les clefs. » A ce moment, les matelots et les portefaix dételèrent les chevaux de la voiture et ils entrèrent dans la ville en la traînant. L’exaltation de la foule était telle qu’on ne saurait la décrire. Toutes les maisons étaient tendues de draperies blanches et bleues ornées de guirlandes, de devises et de drapeaux blancs fleurdelysés.

« Le roi assista à un Te Deum qui fut chanté à Saint-Ferréol et se rendit ensuite, toujours traîné par les matelots, à l’abbaye Saint-Pierre, où on lui avait préparé un logement. »

Le soir tombait lentement ; déjà les lettres grasses du vieux livre devenaient indistinctes, mais Aurelle voulait goûter jusqu’au bout l’histoire mélancolique de ce peuple inconstant ; passant l’entrée triomphale de Charles X, il en venait aux journées de Juillet :

« Le 29 juillet 1830, les journaux manquèrent ; mais des lettres et quelques voyageurs arrivant de Paris annoncèrent que le drapeau tricolore avait été arboré sur les tours de Notre-Dame. Quelques jours après, on apprit que les combats avaient cessé et que l’héroïque population de la capitale était restée maîtresse de tous les postes.

« Bientôt Louis-Philippe, accompagné des ducs d’Orléans et de Nemours et se rendant à Lille, passa par Estrées. Il y fut reçu sous un arc de triomphe par le maire et le corps municipal. Toutes les maisons étaient tendues de draperies aux trois couleurs. Une foule immense faisait retentir l’air de ses acclamations. Le roi se rendit à la place de Saint-Ferréol, où l’attendaient la garde nationale et plusieurs compagnies de douaniers.

« Les divers corps de la garde urbaine dans la meilleure tenue ; l’étrangeté des gardes rurales dans les rangs desquelles figuraient un grand nombre de vieux soldats de Napoléon avec leurs anciens uniformes ; les intrépides marins de Cayeux portant en triomphe dix vieux drapeaux tricolores de primes de pêche ; les matelots des pataches, la carabine en bandoulière et le sabre à la main, formaient le tableau le plus animé, et cette fête pittoresque frappa vivement le roi et les officiers de son état-major. »

Là s’arrêtait le livre de Jean Valines ; mais Aurelle, tout en regardant le crépuscule baigner lentement le jardin, se plut à imaginer la suite : la visite de Lamartine sans doute, puis celle de Napoléon III, les arcs de triomphe et les inscriptions, et hier peut-être Carnot ou Fallières recevant du maire, sur la place Saint-Ferréol, l’assurance du dévouement inaltérable aux institutions républicaines des fidèles populations d’Estrées. Puis l’avenir : des chefs inconnus ; peut-être les draperies seraient-elles rouges, peut-être bleues, jusqu’au jour où quelque dieu aveugle écraserait d’un coup de talon cette vénérable fourmilière humaine.

« Et chaque fois, songeait-il encore, l’enthousiasme est sincère et les serments loyaux, et ces boutiquiers honnêtes sont heureux de voir passer sous leurs portes antiques ces souverains nouveaux qu’ils ne choisissent jamais.

« Heureuse province ! Tu acceptes docilement les Empires que Paris enfante avec douleur et la chute d’un régime ne change rien pour toi que les mots d’un discours ou les fleurs d’un plat d’argent… Que le docteur O’Grady n’est-il ici, il me réciterait l’Ecclésiaste. »

Il essaya de se souvenir :

« Quel avantage a l’homme de tout le travail qu’il fait sous le soleil ? « Une génération passe et l’autre génération vient, mais la terre demeure toujours aussi ferme. « Ce qui a été, c’est ce qui sera ; ce qui a été fait, c’est ce qui se fera, et il n’y a rien de nouveau sous le soleil… »

— Aurelle, dit le colonel Musgrave, qui s’était approché sans qu’il s’en aperçût, si vous voulez, après votre dîner, voir le bombardement, montez sur le plateau. Le ciel est tout éclairé… nous attaquons demain matin.

En effet, un roulement lointain et voilé flottait dans l’air calme du soir. Un carillon mélancolique et cinq fois séculaire tintait au beffroi espagnol de la grand’place. Les premières étoiles se piquaient au-dessus des deux clochetons ironiques de l’église Saint-Ferréol et la vieille ville hautaine s’endormait au bruit familier des combats.