Les silences du colonel Bramble / XXIII. Les chèvres

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Info icon 001.svg
Ce texte est dans le domaine public aux États-Unis, mais encore soumis aux droits d’auteur dans certains pays, notamment en Europe. Les téléchargements sont faits sous votre responsabilité.



Le colonel Musgrave, qui prenait son café dans le noble salon du traitant Van Mopez, ouvrit la feuille rose du télégramme officiel et lut :

« Directeur approvisionnement à colonel Musgrave.

« Dépôt indien Marseille encombré. Recevrez train spécial 1000 chèvres, également bergers indigènes, trouver emplacement convenable et organisez ferme provisoire. »

— Damnées soient les chèvres ! dit-il.

Etant chargé de nourrir les Australiens, il trouvait injuste qu’il eût à subir par surcroît les conséquences des lois religieuses des Hindous. Mais rien ne troublait longtemps le colonel Musgrave : il fit demander son interprète.

— Aurelle, dit-il, j’attends ce soir mille chèvres : vous allez prendre ma voiture et courir la campagne. Il me faut pour cinq heures un terrain convenable et un petit bâtiment pour les bergers. Si le propriétaire refuse de vous louer, vous réquisitionnerez. Have a cigar ? Good bye.

Ayant ainsi disposé de ce premier souci, il se tourna vers son adjudant :

— Il me faut maintenant, dit-il, un officier pour commander ces chèvres ! Excellente occasion pour nous débarrasser de ce capitaine Cassell qui est arrivé hier. Capitaine ! Je lui ai demandé ce qu’il fait en ce temps de paix. Critique musical au Morning Leader !

C’est ainsi que le capitaine Cassell, critique musical, fut promu chevrier en chef. Aurelle trouva une fermière dont le mari était mobilisé et à laquelle il persuada, à grands frais d’éloquence, que la présence de mille chèvres dans ses clos de pommiers serait pour elle la source de toutes les prospérités. Il alla le soir à la gare chercher les chèvres avec Cassell, et tous deux traversèrent la ville à la tête de ce troupeau pittoresque qu’encadraient de vieux Indiens, semblables à des bergers de la Bible.

Le colonel Musgrave avait ordonné à Cassell de lui envoyer cent chèvres par jour pour le front. Dès le quatrième jour, Cassell fît remettre par un des enfants de la fermière une note brève annonçant, comme une chose toute naturelle, que son troupeau serait épuisé le lendemain et qu’il demandait un nouveau contingent de chèvres.

En ouvrant cette invraisemblable missive, le colonel fut tellement suffoqué qu’il en oublia de proclamer, suivant les rites, que Cassell était un damné fou. Les chiffres étaient trop simples pour qu’aucune erreur fût possible. Cassell avait reçu mille chèvres, il en avait expédié quatre cents, il devait lui en rester six cents.

Le colonel commanda sa voiture et ordonna à Aurelle de le mener à la ferme. Un joli chemin creux y conduisait. Les bâtiments étaient construits dans la manière rustique et forte de la fin du XVIIIe siècle.

— C’est un coin charmant, dit l’interprète, fier de sa trouvaille.

— Où est ce damné Cassell ? dit le colonel.

Ils le trouvèrent dans la cuisine, prenant une leçon de français avec la fille de la fermière. Il se leva avec la grâce aimable d’un gentilhomme campagnard que des amis de la ville viennent surprendre dans son ermitage.

— Hullo ! colonel, dit-il, je suis très heureux de vous voir.

Le colonel alla droit à la question :

— Qu’est-ce que c’est que ce damné papier que tous m’avez envoyé ce matin ? Vous avez reçu mille chèvres. Vous m’en avez expédié quatre cents. Faites-moi voir les autres.

Le terrain derrière la ferme descendait en pente douce vers un vallon boisé : il était planté de pommiers. Près d’une étable, couchés dans la boue, des bergers hindous goûtaient par avance aux joies du néant. Une odeur atroce montait de la vallée et, en approchant, le colonel vit une centaine de cadavres de chèvres qui commençaient à pourrir, le ventre ballonné, jetés au hasard dans la prairie. Quelques chevreaux maigres grignotaient tristement l’écorce des pommiers. En regardant au loin, dans les taillis qui couvraient l’autre versant de la vallée, on découvrait partout des chèvres échappées broutant les jeunes bois. Devant ce spectacle lamentable, Aurelle, plaignit le malheureux Cassell.

Le colonel observait un silence hostile et redoutable.

— Est-ce que ce n’est pas joli, colonel, dit le critique musical de sa voix douce et pointue, toutes ces petites taches blanches qui piquent la verdure ?

***

— Ne pourrait-on, suggéra Aurelle, pendant le voyage de retour, demander l’avis d’un homme compétent ? Les chèvres ne supportent probablement pas de coucher en plein air dans ces pays humides. Et peut-être aussi ne reçoivent-elles pas une nourriture convenable.

Le colonel fronça le sourcil.

— Pendant la guerre sud-africaine, dit-il, après un silence, nous employions pour nos transports un grand nombre de bœufs. Un jour, ces damnés bœufs se mirent à mourir par centaines sans qu’on sût pourquoi. Grand émoi à l’état-major. Un général quelconque trouva naturellement un expert qui, après avoir ennuyé toute l’armée de ses questions, finit par déclarer que les bœufs avaient froid. Il avait observé la même maladie dans le nord de l’Inde ; on en garantissait les bêtes en leur faisant porter un vêtement spécial. Notez qu’un individu normal, doué de sens commun, pouvait voir que les bœufs étaient simplement surmenés. Mais le rapport suit son cours, arrive à l’état-major général, lequel fait télégraphier aux Indes pour commander quelques milliers de manteaux pour vaches.

Jusque-là tout allait bien ; les bœufs mouraient de plus belle ; l’expert, bien payé, avait un damné bon temps. Les choses ne se gâtèrent pour lui qu’à l’arrivée des manteaux. C’est très facile de mettre une couverture à une vache indienne qui attend docilement en baissant la tête. Mais à un taureau africain… essayez et vous m’en direz des nouvelles. Après quelques expériences, nos conducteurs s’y refusèrent. On fit venir l’expert et on lui dit : « Vous avez demandé des manteaux pour vaches ; les voici. Montrez-nous comment on les leur met. Il eut une damnée veine de s’en tirer avec six mois d’hôpital.

Mais le même soir vint un nouveau télégramme rose du Directeur des approvisionnements :

« Chèvres arrivent au front à moitié mortes. Prière prendre mesures pour que ces animaux conservent quelque goût pour la vie. »

Alors le colonel Musgrave se décida à téléphoner à Marseille pour demander un expert en chèvres.

L’expert arriva deux jours plus tard. C’était un gros fermier du Midi, sergent de territoriale. Il eut, par l’intermédiaire d’Aurelle, une longue conversation avec le colonel.

— Il y a une chose au monde, dit-il, dont les chèvres ne peuvent se passer : c’est la chaleur. Il faut leur construire des abris en planches très bas, sans ouvertures, les y laisser mariner dans leur crottin et elles seront heureuses !

— Moi, tu comprends, dit-il à l’interprète quand le colonel fut parti, je m’en fous pas mal de leurs chèvres, hé ? Dans le Midi elles vivent en plein air et elles se portent comme toi et moi. Mais parlons de choses sérieuses. Est-ce que tu ne pourrais pas me faire mettre en sursis d’appel par tes Anglais pour m’occuper de leurs bestioles, hé ?

On avait commencé à construire les huttes basses décrites par l’homme du Midi quand le corps indien écrivit au colonel Musgrave qu’ils avaient découvert un expert britannique et qu’ils le lui envoyaient.

Le nouvel augure était officier d’artillerie, mais les chèvres remplissaient sa vie. Aurelle, qui le promena beaucoup, constata qu’il regardait toutes choses dans la nature en se plaçant au point de vue d’une chèvre. Une cathédrale gothique était, selon lui, un abri médiocre pour des chèvres : elles y manqueraient d’air, mais on pourrait y remédier en brisant les vitraux.

Son premier conseil fut de mélanger de la mélasse au foin que l’on donnait aux animaux. Cela devait les faire engraisser et les guérir de cette mélancolie distinguée dont se plaignait le corps indien. On distribua donc aux bergers hindous de grandes jattes de mélasse. Les chèvres restèrent maigres et tristes, mais les bergers engraissèrent. Ces résultats surprirent l’expert.

On lui fit voir ensuite les plans des huttes ; il parut consterné.

— S’il y a une chose au monde, dit-il, dont les chèvres ne peuvent se passer, c’est l’air. Il faut des étables très hautes avec de larges ouvertures !

Le colonel Musgrave ne lui en demanda pas davantage. Il le remercia avec une extrême politesse, puis fit appeler Aurelle.

— Écoutez-moi bien, lui dit-il, vous connaissez le lieutenant Honeysuckle, l’expert en chèvres ? Well, je ne veux plus le voir. Je vous ordonne de chercher avec lui une nouvelle ferme : je vous défends de la trouver. Si vous pouvez le noyer, le faire écraser par ma voiture, ou dévorer par les chèvres, je vous recommanderai pour la croix de guerre. S’il reparaît ici avant que mes baraques soient terminées, je vous ferai fusiller. Allez.

Huit jours plus tard, le lieutenant Honeysuckle, se cassait la jambe en tombant de cheval dans une cour de ferme. Le territorial de Marseille fut renvoyé à son corps. Quant aux chèvres, elles cessèrent de mourir un beau jour et personne ne sut jamais pourquoi.