Les silences du colonel Bramble / XXIV. Le Colonel Bramble avait été nommé général

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Un matin, Aurelle, voyant entrer dans son bureau un officier d’état-major anglais, à casquette cerclée de rouge et visière dorée, fut joyeusement surpris de reconnaître le major Parker.

— Hullo, sir ! Que je suis donc content de vous voir ! Mais vous ne m’aviez pas dit cela…, dit-il en montrant les insignes du pouvoir dictatorial.

— Well, dit le major, je vous ai écrit que le colonel Bramble avait été nommé général. Il commande maintenant notre ancienne brigade et je suis son Brigade Major, Je viens d’aller à la base inspecter nos renforts et le général m’a recommandé de vous cueillir en route et de vous amener pour le lunch. Il vous fera reconduire ce soir même ; votre colonel n’y voit aucun inconvénient.

Nous sommes en ce moment cantonnés, ajouta-t-il, à côté de ce même village où le Padre a été tué : le général a pensé que vous aimeriez aller sur sa tombe.

Deux heures plus tard, ils approchaient du front et Aurelle retrouvait les paysages familiers : la petite ville anglaise et militaire avec, à chaque coin de rue, un policeman au bras balancé ; le gros bourg à peine bombardé, mais où pourtant çà et là un toit déjà montre les côtes ; la route où l’on rencontre de temps à autre un homme au casque plat chargé comme un mulet, puis, très vite, le village schématique qu’a dessiné le canon ; les écriteaux « This road is under observation », et tout d’un coup une batterie aboyant du milieu d’un buisson bien camouflé.

Mais le major Parker, qui voyait ces choses tous les jours depuis trois ans discourait sur un de ses thèmes favoris :

— Le soldat, Aurelle, est toujours roulé par le marchand et le politicien. L’Angleterre paiera dix mille livres par an un avocat ou un banquier ; mais quand elle trouve de splendides garçons comme moi qui lui conquièrent des empires et qui les lui conservent, elle leur donne tout juste de quoi nourrir leurs poneys de polo… Et encore…

— C’est bien la même chose en France, commença Aurelle, mais la voiture s’arrêta brusquement sur la place de l’église d’un village de cauchemar, et il reconnut H…

— Pauvre vieux village, qu’il a changé ! dit-il.

L’église, honteuse, laissait maintenant voir sa nef profanée ; les rares maisons encore debout n’étaient plus que deux triangles de pierre qui se regardaient tristement, et le haut bâtiment du tissage, atteint d’un obus à la hauteur du troisième étage, s’était courbé comme un peuplier sous un ouragan.

— Voulez-vous me suivre, dit le major ; nous avons dû placer le Q. G. de la brigade en dehors du village, qui devenait malsain… Marchez à vingt pas de moi : la saucisse est en l’air, il est inutile de lui montrer le chemin.

Aurelle suivit pendant un quart d’heure à travers la brousse et tout d’un coup se trouva nez à nez avec le général Bramble qui, debout à l’entrée d’un abri, regardait un avion suspect.

— Ah ! messiou, dit-il… Cela, c’est bien. Et tout son visage rude et vivement coloré sourit avec bonté.

— Ce sera comme un lunch d’autrefois, reprit-il, après qu’Aurelle l’eut félicité… J’ai fait emmener l’interprète par le staff Captain. Car nous avons un autre interprète, messiou… J’ai pensé que vous n’aimeriez pas le voir à votre place. Mais il ne vous a pas réellement remplacé, messiou… Et j’ai aussi téléphoné aux Lennox qu’on envoie le docteur déjeuner avec nous.

Il les fit entrer au mess et donna au major Parker quelques détails de boutique. « Rien d’important : ils ont un peu abîmé la première ligne à E. 17 A… Nous avons eu une petite strafe hier soir. La division voulait un prisonnier pour identifier la relève boche… Oui, oui, cela a été all right… Les Lennox sont allés le chercher. J’ai vu l’homme, mais je n’ai pas encore leur rapport écrit. »

— Comment, depuis hier soir ? dit Parker. Qu’ont-ils donc à faire ?

— Voyez-vous, messiou, dit le général, ce n’est plus le bon vieux temps… Parker ne maudit plus les casquettes dorées. On le maudit sans doute en ce moment lui-même dans le petit bois que vous voyez là-bas.

— Il est vrai, dit Parker, qu’il faut faire partie d’un état-major pour se rendre compte de l’importance du travail qui s’y fait. L’état-major est vraiment un cerveau sans lequel aucune action des bataillons n’est possible.

— Vous entendez, messiou, dit le général Bramble. Ce n’est plus la même chose, ce ne sera plus jamais la même chose. Le Padre ne sera pas là pour nous parler de l’Ecosse et maudire les Évêques… Et je n’ai plus mon gramophone, messiou, je l’ai laissé au régiment avec tous mes disques. La vie du soldat est une vie très dure, messiou, mais nous avions un agréable petit mess aux Lennox, n’avions-nous pas ?

Le docteur apparut à l’entrée de la tente :

— Entrez, O’Grady, entrez… En retard ; il n’y a pas de créature plus malfaisante et plus brumeuse que vous.

Le lunch fut presque semblable à ceux du bon vieux temps (car il y avait déjà un bon vieux temps de cette guerre, qui n’était plus dans la fraîcheur de sa jeunesse). Les ordonnances apportèrent des pommes de terre bouillies et du mouton sauce à la menthe, et Aurelle eut avec le docteur une petite discussion amicale.

— Quand pensez-vous que la guerre sera finie, Aurelle ? dit le docteur.

— Quand nous serons vainqueurs, coupa le général.

Mais le docteur voulut parler de la société des nations : il ne croyait pas à la dernière guerre.

— C’est une loi à peu près constante de l’humanité, dit-il, que les hommes passent à faire la guerre à peu près la moitié de leur temps. Un Français, nommé Lapouge, a calculé que de l’an 1100 à l’an 1500, l’Angleterre a été 207 ans en guerre et 212 ans de 1500 à 1900. Pour la France, les chiffres correspondants seraient 192 et 181 ans.

— Ceci est intéressant, dit le général.

— D’après ce même Lapouge, dix-neuf millions d’hommes par siècle sont tués à la guerre. Leur sang remplirait trois millions de tonneaux de 180 litres chacun et aurait alimenté une fontaine sanglante de 700 litres par heure depuis l’origine de l’histoire.

— Houugh, fît le général.

— Tout cela ne prouve pas, docteur, dit Aurelle, que votre fontaine continuera à couler. Pendant des centaines de siècles le meurtre a été une institution mondiale, et pourtant les tribunaux ont été fondés.

— Le meurtre, dit le docteur, ne paraît nullement avoir été une institution honorée par les primitifs. Caïn eut des ennuis, si je ne me trompe, avec la justice de son pays. De plus, les tribunaux n’ont pas supprimé les assassinats. Ils les punissent, ce qui n’est pas la même chose. Un certain nombre de conflits internationaux pourront être tranchés par le tribunal civil de l’humanité, mais il y aura des guerres passionnelles.

— Avez-vous lu la Grande illusion ? dit Aurelle.

— Oui, dit le major, c’est un livre faux. Il prétend démontrer que la guerre est inutile, parce qu’elle ne rapporte rien. Nous le savons bien, mais qui se bat pour un profit ? L’Angleterre n’a pas pris part à cette guerre pour conquérir, mais pour défendre son honneur. Quant à croire que les démocraties seront pacifiques, c’est une naïveté. Une nation digne de ce nom est plus susceptible encore qu’un monarque. L’ère des rois a été l’âge d’or, précédant l’âge d’airain des peuples.

— Voilà une vraie discussion d’autrefois, dit le général. Tous deux ont raison, tous deux ont tort. C’est tout à fait bien ! Maintenant, docteur, racontez-moi l’histoire de votre permission et je serai parfaitement heureux.

Après le déjeuner, ils allèrent tous les quatre jusqu’à la tombe du Padre. Elle était dans un petit cimetière, entourée d’herbes hautes que coupaient çà et là des entonnoirs encore frais. Le Padre était entre deux lieutenants de vingt ans : les bleuets et les plantes sauvages avaient étendu sur les trois tombes un même manteau vivant.

— Après la guerre, dit le général Bramble, si je suis de ce monde, je ferai mettre une pierre gravée : « Ici repose un soldat et un sportsman. » Cela lui fera plaisir.

Les trois autres restaient silencieux et ressentaient une même émotion grave et généreuse. Aurelle entendait invinciblement chanter dans l’air bourdonnant de l’été la valse de la Destinée et revoyait le Padre quand il partait à cheval, les poches bourrées de livres d’hymnes et de cigarettes pour les hommes. Le docteur méditait : « Chaque fois que vous serez réunis, je serai avec vous… Quelle formule profonde et vraie ! Et comme la religion des morts est encore… »

— Allons, dit le général, il faut partir : la saucisse boche est en l’air et nous sommes quatre. C’est trop : ils tolèrent deux, mais il ne faut pas abuser de leur courtoisie. Je vais continuer jusqu’aux tranchées. Vous, Parker, vous allez reconduire Aurelle et si vous désirez les accompagner, docteur, je dirai à votre colonel que je vous ai donné congé pour l’après-midi.

Les trois amis roulèrent longuement à travers les steppes silencieuses qui, quelques mois auparavant, étaient encore le champ de la bataille formidable de la Somme. A perte de vue, c’étaient des croupes aux ondulations molles, couvertes d’une herbe abondante et sauvage, des bouquets de troncs mutilés marquant la place de bois fameux, et des millions de coquelicots qui donnaient à ces prairies mortes un chaud reflet cuivré. Quelques rosiers tenaces aux belles roses épanouies étaient restés vivants dans ce désert au-dessous duquel dormait tout un peuple de morts. Çà et là des piquets, portant des écriteaux peints, comme ceux que l’on voit sur les quais des gares, rappelaient ces villages inconnus hier, mais dont les noms sonnent aujourd’hui comme ceux de Marathon ou de Rivoli : Contalmaison, Martinpuich, Thiepval.

— J’espère, dit Aurelle, qui regardait les innombrables petites croix, tantôt groupées en cimetières, tantôt isolées, j’espère que l’on consacrera à ces morts la terre qu’ils ont reconquise et que ce pays restera un immense cimetière champêtre où les enfants viendront apprendre le culte des héros.

— Quelle idée ! dit le docteur ; sans doute on respectera les tombes, mais autour d’elles on fera de belles récoltes dans deux ans. Cette terre est trop riche pour rester veuve : voyez cette floraison superbe de bleuets sur ces cratères à peine cicatrisés.

En effet, un peu plus loin quelques villages semblaient reprendre à la vie le goût vif des convalescents. Des devantures chargées de produits anglais, en paquets aux couleurs vives, égayaient les maisons en ruine. Puis, comme ils traversaient une bourgade aux maisons espagnoles :

— Oui, ce pays est merveilleux, dit encore le Docteur, tous les peuples de l’Europe l’ont conquis tour à tour : il a vaincu chaque fois son conquérant.

— En faisant un crochet, dit Parker, nous pourrions voir le champ de bataille de Crécy, cela m’intéresserait. Vous ne nous en voulez pas je pense, Aurelle, d’avoir vaincu Philippe de Valois ? Votre histoire militaire est trop glorieuse pour laisser place à des ressentiments aussi lointains.

— Mes rancunes les plus longues ne durent pas six cents ans, dit Aurelle ; Crécy fut un match honorablement joué : nous pouvons nous serrer la main.

Le chauffeur reçut l’ordre de tourner à l’ouest et ils arrivèrent sur le terrain de Crécy par la même route basse qu’avait suivie l’armée de Philippe.

— Les Anglais, dit Parker, étaient rangés sur la colline qui est en face de nous, leur droite vers Crécy, leur gauche à Vadicourt, ce petit village que vous voyez là-bas. Ils étaient environ trente mille ; il y avait cent mille Français. Ceux-ci apparurent vers trois heures de l’après-midi et un violent orage éclata aussitôt.

— Je vois, dit le docteur, que le ciel trouvait déjà plaisant d’arroser les offensives.

Parker expliqua les dispositions des deux armées et les fortunes diverses de la bataille. Aurelle, sans écouter, admirait les bois, les calmes villages, le poil jaunissant de la terre et imaginait une fourmilière d’hommes et de chevaux montant à l’assaut de cette colline paisible.

— … Puis, conclut le major, quand le roi de France et son armée eurent quitté le champ de bataille, Edouard invita à dîner les principaux chefs de corps, et tous mangèrent et burent en grande joie à cause de la belle aventure qui leur était advenue.

— Que c’était déjà bien anglais, dit Aurelle, cette invitation au mess du roi.

— Puis, continua Parker, il commanda à un Renaud de Ghehoben de prendre avec lui tous les chevaliers et clercs connaissant le blason…

— Les unités, dit le docteur, devront fournir pour ce soir au Q. G. de Sa Majesté un état nominal des barons possédant le brevet de héraldiste.

— … et il leur ordonna de compter les morts et d’écrire les noms des chevaliers qu’ils pourraient reconnaître.

— … L’Adjudant Général établira un état numérique des seigneurs tués en indiquant leur grade, dit le docteur.

— … Renaud trouva onze princes, treize cents chevaliers et seize mille gens de pied.

Des nuages noirs et lourds couraient devant un soleil brûlant ; un orage se préparait au delà de la colline. Par la vallée des clercs de Renaud, ils escaladèrent le plateau et Parker chercha la tour du haut de laquelle Edouard avait regardé la bataille.

— Je croyais, dit-il, qu’on en avait fait un moulin, mais je ne vois pas de moulin à l’horizon.

Aurelle, apercevant quelques vieux paysans qui moissonnaient dans un champ voisin, aidés par des enfants, s’approcha d’eux et leur demanda où se trouvait la tour :

— La tour ? Y a point de tour par ici, dit un vieux ; y a point de moulin non plus.

— Nous nous trompons peut-être, dit le major ; demandez-lui si c’est bien ici qu’a eu lieu la bataille.

— La bataille ? dit le vieux… Quelle bataille ?

Et les gens de Grécy se remirent à ficeler en gerbes exactes les blés de cette terre invincible.

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