L’Adolescence Clémentine/Les tristes vers de Philippe Beroalde

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Le jugement de Minos L’Adolescence Clémentine Oraison contemplative devant le crucifix



Les tristes vers de Philippe Beroalde, sur le

jour du Vendredy Sainct, Translatez de
Latin en Francoys. Et se commencent
en latin: Venit moesta dies,
rediit lachrymabile

tempus.


 Or est venu le jour en dueil tourné,
Or est le temps plain de pleurs retourné,
Or sont ce jour les funerailles sainctes
De Jesuchrist celebrées, et tainctes
D'aspre douleur: soient doncques rougissans
Ores nos yeulx par larmes d'eulx yssans.
Tous estomachz en grief vices tumbez,
Par coups de poing soient meurdriz, et plombez.
Quiconques ayme, exalte, et qui decore
Le nom de Dieu, et son pouvoir adore,
Coeuvre son cueur, et sensitif expres
De gros sanglotz s'entresuivans de pres.
   Voicy le Jour lamentable sur Terre,
Le jour qu'on doibt marquer de noire pierre.
Pourtant plaisirs, amours, jeux, et banquetz,
Riz, voluptez, broquars, et fins caquetz,
Tenez vous loing, et vienne douleur rude,
Soing pleurs, souspirs, avec sollicitude.
C'est le Jour noir, auquel fault pour poincture
De deuil monstrer, porter noire taincture.
   Soient donc vestuz de couleur noire, et brune
Princes, Prelatz, et toute gent commune:
Viennent aussi avec robe de dueil,
Jeunes et vieulx, en plorant larmes d'oeil,
Et toute femme, où lyesse est aperte,
De noir habit soit vestue, et couverte.
   Rivieres, Champs, Forestz, Montz, et Vallées,
Ce jourd'huy soient tristes, et desolées.
   Bestes aussi privées, et saulvages,
En douleur soient. Par fleuves, et rivages
Soient gemissans Poissons couvers d'escaille,
Et tous Oyseaulx painctz de diverse taille.
   Les Elemens, la Terre, et Mer profunde,
L'aer, et le Feu, Lune, Soleil, et Monde,
Le Ciel aussi de haulteur excellente,
Et toute chose à present soit dolente:
Car c'est le Jour dolent, et doloreux,
Triste, terny, trop rude, et rigoureux.
   Maintenant donc fault usurper, et prendre
Les larmes d'oeil, que Heracle sceut espendre:
De Xenocrate, ou de Crassus doibt on
Avoir la face, et le front de Caton:
La barbe aussi longue, rude, et semblable.
A celle là d'un Prisonnier coulpable.
   Porter ne vueille homme, ou femme, qui vive,
Robe de pourpre, ou d'escarlate vive:
Ne soit luysant la chaisne à grosse boucle
Dessus le col, ny l'ardante Escarboucle:
Ne vueille aulcun au tour de doigz cercler.
Verte Emeraulde, ou Dyamant trescler:
Sans peigner soit le poil au chef: tremblant,
Et aux cheveulx soit la barbe semblant:
Ne soit la femme en son cheminer grave,
Et d'eaux de far son visaige ne lave:
Ne soit sa gorge en blancheur decorée,
Ne d'aulcun art sa bouche colorée:
Ne soient les chefz des grans Dames coiffez
D'ornemenz fins, de gemmes estoffez:
Mais sans porter brasseletz, ne carcans
Prennent habitz, signe de dueil marquans.
   Car c'est le Jour, auquel le Redempteur,
De toute chose unique Createur,
Apres tourmens, labeurs de corps, et veines,
Mille souffletz, flagellemens, et peines,
Illusions des Juifz inhumains,
Pendit en croix, encloué piedz, et mains,
Picquant couronne au digne chef portant,
Et d'amertume ung breuvage goustant.
   O jour funebre, ô lamentable mort,
O cruaulté, qui la pensée mord
De ceste gent prophane, et incredule.
O fiere tourbe, emplye de macule,
Trop plus subjecte à rude felonnie,
Que Ours de Libie, ou Tigres d'Ircanie,
Ne que le salle, et cruel domicile,
Ou s'exerçoit tyrannie en Sicile.
Ainsi avez (Sacrileges) moillé
Voz mains au sang, qui ne fut onc souillé:
Et icelluy mis à mort par envye,
Qui vous avoit donné lumiere et vie,
Manoirs, et Champs de tous biens plantureux,
Puissant empire, et siege bien heureux,
Et qui jadis, en faisant consommer
Pharaon Roy dedans la rouge Mer,
En liberté remis soubz voz Monarches
Tous voz parens anciens Patriarches.
   O crime, ô tache, ô monstre, ô cruel signe,
Dont par tout doibt apparoir la racine.
O faulce. Ligne extraicte de Judée
As tu osé tant estre oultrecuidée
De perdre cil, qui par siecles plusieurs
T'a preservé par dons superieurs,
Et t'a instruict en la doctrine exquise
Des sainctes Loix du prophete Moyse,
En apportant sur le hault des limites
De Sinay les deux Tables escriptes,
Pour et affin que obtinses Diadesmes,
Ou digne palme aux regions suprêmes.
   Las quelz mercys tu rends pour ung tel don:
O quel ingrat, et contraire guerdon.
Et quel peché se pourroit il trouver
Semblable au tien? Point ne te peulx laver!
   A tous humains certes est impossible,
D'en perpetrer encor ung si horrible:
Car beau parler, ny foy ferme, et antique,
Religion, ne Vertu autentique.
Des Peres sainctz n'ont sceu si hault attaindre,
Que ta fureur ayes voulu refraindre.
   Des vrays disans Prophetes les oracles,
Ne de Jesus les apparens miracles
De faulx conseil ne t'ont sceu revoquer,
Tant t'es voulu à durté provoquer.
   O gent sans cueur, gent de faulse nature,
Gent aveuglée en ta perte future,
En meurtrissant par peines, et foiblesses
Ung si grand Roy, de ton cousteau te blesses:
Et qu'ainsi soit, à present tu en souffres
Cruelle gehaine en feu, flambes, et souffres:
Si qu'à jamais ton tourment merité
Voys, et verras: et ta Posterité,
Si elle adhere à ta faulte importune,
Se sentira de semblable fortune:
Car il n'y a que luy, qui sceust purger
Le trop cruel, et horrible danger
De mort seconde: et sans luy n'auront grâce
Voz filz vivans, n'aucune humaine race.
   Aucun juif pour tel faulte ancienne
N'a siege, champ, ny maison, qui soit sienne:
Et tout ainsi, que la forte tourmente
En pleine Mer la nasselle-tourmente,
Laquelle estant sans mast, sans voile, et maistre,
De tous les ventz à dextre, et à senestre
Est agitée: ainsi estes Juifz
De tous costez deschassez, et fuiz,
Vivans tousjours soubz tributaire reigle:
Et tout ainsi que le Cigne hait L'aigle,
Le Chien le Loup, Hannuier le Françoys,
Ainsi chascun, quelque part que tu soys,
Hayt, et herra ta fausse progenie
Pour l'inhumaine, et dure tyrannie
Que feis à cil, qui tant de biens t'offrit,
Quand Paradis, et les Enfers t'ouvrit.
   O doulce Mort, par salut manifeste
Tu nous repais de viande Celeste:
Par toy fuions le regne Plutonique,
Par toy gist bas le Serpent draconique:
Car le Jour vient agreable sur terre,
Le Jour qu'on doibt noter de blanche pierre,
Le Jour heureux en trois jours surviendra,
Que Jesuchrist des Enfers reviendra.
   Parquoy Pescheur, dont l'âme est delivrée,
Qui ce jourd'huy portes noire livrée,
Resjouys toy, prens plaisir pour douleur:
Pour noir habit, rouge, et vive couleur:
Pour pleurs, motez de liesse assignée:
Car c'est le Jour d'heureuse destinée,
Qui à Satan prepare affliction,
Et aux mortelz seure salvation.
   Donc congnoissant le bien de mort amere,
Doulx Jesuchrist, né d'une Vierge mere,
S'il est ainsi, que ton pouvoir honore,
S'il est ainsi, que de bon cueur t'adore,
S'il est ainsi, que j'ensuive ta Loy,
S'il est ainsi, que je vive en ta Foy,
Et comme croy, qu'es aux Cieulx triumphant,
Secours (helas) ung chascun tien enfant,
Si qu'en vivant soit en santé la vie,
Et en mourant aux Cieulx l'âme ravie.