Lettre 312, 1673 (Sévigné)

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Texte établi par Monmerqué, Hachette (3p. 184-187).


1673

312. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.
À Marseille, jeudi à midi.

Le diable est déchaîné en cette ville : de mémoire d’homme, on n’a point vu de temps si vilain. J’admire plus que jamais de donner avec tant d’ostentation les choses du dehors, de refuser en particulier ce qui tient au cœur ; poignarder et embrasser, ce sont des manières : on voudroit m’avoir ôté l’esprit ; car au milieu de mes honnêtetés, on voit que je vois ; et je crois qu’on riroit avec moi, si on l’osoit ; tout est de carême-prenant[1].

Hier nous dînâmes chez Monsieur de Marseille : ce fut un très-bon repas. Il me mena l’après-dînée faire des visites nécessaires, et me laissa le soir ici. Le gouverneur me donna les violons, que je trouvai très-bons. Il vint des masques plaisants : il y avoit une petite Grecque fort jolie ; votre mari tournoit tout autour : ma fille, c’est un fripon ; si vous étiez bien glorieuse, vous ne le regarderiez pas[2]. Il y a un chevalier de Saint-Mesmes qui danse bien à mon gré ; il étoit en Turc ; il ne hait pas la Grecque, à ce qu’on dit. Je trouve, comme vous, que Bétomas ressemble à Lauzun, et Mme de Montfuron à Mme d’Armagnac, et Mlle des Pennes[3] à feu Mlle de Cossé. Nous ne 1673 parlons que de Mlle de Scudéry et de la Troche avec la Brétèche, et de toutes choses avec plusieurs qui connoissent Paris. Si tantôt il fait un moment de soleil, Monsieur de Marseille me mènera bayer[4]. En un mot, j’ai déjà de Marseille et de votre absence jusque-là[5]. La Santa-Crux[6] est belle, fraîche, gaie et naturelle ; rien n’est faux ni emprunté chez elle. Je vous prie de songer déjà à des remerciements pour elle, et à la louer du rigodon où elle triomphe[7].

Adieu, ma très-aimable enfant : hélas ! je ne vous ai point vue ici ; cette pensée gâte ce qu’on voit. Adhémar, qui, par parenthèse, a pris le nom de chevalier de Grignan[8], a fait le petit démon quand je lui ai dit que vous m’aviez envoyé de l’argent pour lui. Il n’en a que faire, il a dix mille écus ; il les jettera par la place ; vous êtes folle, il ne vous le pardonnera jamais ; mais là-dessus je me sers de ce pouvoir souverain que j’ai sur lui, et j’ai obtenu qu’il recevra seulement un sac de mille francs. Cela est fait, et quoi qu’il dise, je crois qu’il sera dépensé 1673 avant que vous receviez cette lettre ; le reste viendra en peu de temps ; n’en soyez point en peine, ma bonne, ôtez cette bagatelle de votre esprit.

  1. Lettre 312. — 1. Tout ceci a rapport à l’évêque de Marseille : voyez la lettre suivante. — Nous avons adopté le texte de la seconde édition de Perrin. Il y a d’assez notables différences dans sa première et dans celle de la Haye (1726), dans lesquelles on lit ainsi ce commencement : « Le diable est déchaîné, etc. J’admire plus que jamais qu’on donne avec tant d’action dans les choses du dehors, et qu’on se refuse en particulier ce qui tient au cœur. Je me vois poignarder et embrasser de toutes manières : on voudroit m’avoir ôté l’esprit. Au milieu de tant d’honnêtetés, tout est de carême-prenant. »
  2. 2. « Vous ne le garderiez pas. » (Édition de la Haye.)
  3. 3. Mme des Pennes était très-liée avec Mlle de Scudéry. Voyez la note 3 de la lettre 166.
  4. 4. Dans l’édition de la Haye (1726) et dans celle de 1734 : « Il fait un moment de soleil. Tantôt Monsieur de Marseille me mènera baisailler. »
  5. 5. Pour expliquer jusque-là, l’édition de 1754 ajoute : « et en même temps je porte ma main un peu au-dessus de mes yeux. »
  6. 6. Marguerite de Galéans des Issarts, femme de Henri de Forbin de Sainte-Croix.
  7. 7. Au lieu de ces derniers mots : « et à la louer, etc. » on lit dans l’édition de la Haye (1726) les mots inintelligibles que voici : « à la louer d’un V** dont elle triomphe. » Ce membre de phrase manque dans l’édition de 1734.
  8. 8. Depuis la mort du chevalier de Grignan son frère. (Note de Perrin, 1734.) — Ces mots : qui, par parenthèse, etc., ne seraient-ils pas une addition des éditeurs ? Il est étonnant que Mme de Sévigné apprenne à sa fille ce que celle-ci doit savoir pour le moins tout aussi bien qu’elle. — Toute la fin de la lettre, depuis Adhémar, manque dans l’édition de 1754