Lettre d’un ecclésiastique/Édition Garnier

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Garnier (tome 29p. 285-290).

Il n’y a, monsieur, ni grande ni petite révolution sans faux bruits, soit parce que les parties intéressées croient nécessaire de cacher leurs intentions au public, soit plutôt parce que le public s’aveugle lui-même, et n’attend jamais qu’on prenne la peine de le détromper.

On débite que des personnes constituées en dignité veulent établir dans Paris une société de jésuites, sous un autre nom et sous une nouvelle forme.

Notre ministère est trop éclairé pour adopter de telles vues ; il ne prendra point pour sa devise :

Diruit, ædificat, mutat quadrata rotundis.
                                   (Hor., lib. I, ep. I.)

Aurait-on jeté par terre une grande maison pour la rebâtir plus petite ? Aurait-on nettoyé une vaste campagne pour y conserver dans un coin un peu d’ivraie qui pourrait gâter tout le reste ? Quelle idée de vouloir réunir des jésuites dans Paris pour alarmer les parlements, pour outrager les universités, pour recommencer la guerre au même moment qu’on s’est donné la paix ! Si on avait proposé à Gadmus de semer encore quelques dents du dragon après la défaite de ceux qui étaient nés de ces dents, il n’aurait pas suivi ce conseil funeste.

Les jésuites firent aux universités une guerre qui dura plus de deux cents ans. Dieu nous préserve de rentrer dans les troubles dont la sagesse et la bonté du roi nous ont tirés ! Ce serait violer le pacte de famille qui subsiste dans l’auguste maison de France et d’Espagne. Le roi d’Espagne a déclaré qu’il gardait dans son cœur royal l’offense affreuse que les jésuites lui avaient faite. Il ne nous a point dit précisément de quelle arme ils s’étaient servis pour percer son cœur ; mais le pontife éclairé qui siège à Rome a pu le savoir. Il a mis en prison le général de la compagnie[1], et ses confidents. La société des jésuites est anéantie : on ne risquera pas de détruire la société du genre humain en rétablissant ce qu’on a eu tant de peine à détruire[2].

Il est constant que les jésuites Alessandro, Mathos, et Malagrida, furent convaincus[3]), dans un acordao du conseil suprême de Lisbonne, d’avoir employé la confession auriculaire pour faire assassiner le roi de Portugal, auquel il n’en coûta qu’un bras. La confession de Jean Châtel à un jésuite n’avait coûté qu’une dent à notre cber Henri IV ; la confession des incendiaires de Londres aux RR. PP. Oldcorn et Garnet préparait la mort la plus inouïe au roi et au parlement d’Angleterre. Ils ont été chassés de tous ces pays. Je puis me tromper, mais je ne crois pas qu’on les y rappelle sitôt.

Si le pape Clément XIV ne les a pas traités comme Clément V traita les templiers, c’est que nous sommes dans un temps où les lettres et les arts ont enfin adouci les mœurs ; c’est que les crimes, quoique réitérés, de plusieurs membres ne doivent pas attirer des supplices barbares à tout le corps. Plusieurs jeunes jésuites ont été accusés des mêmes péchés qu’on reprochait aux templiers ; cependant on ne les a brûlés ni en France, ni en Espagne, ni en Italie. Nous sommes devenus plus humains, mais il ne faut pas devenir imbéciles ; et nous le serions si nous conservions la graine d’une plante qui nous a paru un poison.

Parmi les jésuites on a vu et on voit encore des hommes très-estimables, des savants utiles. Le roi de Prusse[4] les a conservés dans ses États ; ils y peuvent servir à instruire la jeunesse. Des religieux catholiques ne sont pas assez puissants pour nuire dans un royaume protestant et tout militaire, dans lequel un seul ordre du roi, porté par un grenadier, arrête tout d’un coup toutes les disputes scolastiques.

Il en est de même de la Russie polonaise[5] : on y a laissé quelques jésuites latins, que l’Église grecque ne craint pas, et que le gouvernement redoute encore moins. Un empereur ou une impératrice russe est le chef suprême de la religion dans cet empire d’onze cent mille lieues carrées. On n’y connaît point deux puissances : quiconque même y voudrait établir cette doctrine des deux puissances y serait puni comme coupable de haute trahison et de sacrilège, et il y en a eu des exemples. Ce frein que la loi met aux bouches controversistes les retient ; mais ce qui est tolérable, du moins pour un temps, dans ces pays immenses, deviendrait très-pernicieux dans le nôtre. Les Russes et les Prussiens sont tous soldats, et n’ont ni jansénistes ni molinistes ; la France en a, pour son malheur et pour sa honte. Ce feu est presque éteint ; je ne pense pas qu’un gouvernement aussi sage que le nôtre veuille le rallumer.

Les ex-jésuites qui ont du mérite et des talents peuvent les manifester dans tous les genres : on les a délivrés d’une chaîne insupportable qu’ils s’étaient mise au cou dans l’imprudence de la jeunesse. Ils s’étaient enrôlés soldats d’un despote étranger ; on leur a donné leur congé ; on a brisé leurs fers : ils seront citoyens. Ne vaut-il pas mieux être citoyen que jésuite ?

Toute l’Europe catholique demande à grands cris qu’on diminue le nombre des ordres, et celui des moines de chaque ordre. Si on pouvait seulement rassembler sous ses yeux une trentaine de ces instituts bizarres, gens tondus, gens demi-tondus, chaussés, déchaux, avec braies, sans braies, gris, noirs, bai bruns, pièce sans barbe, barbe sans pièce, on rirait longtemps d’une telle mascarade ; et qui contemplerait les maux produits par leurs disputes pleurerait.

Plusieurs provinces en Espagne, en France, en Italie, manquent de cultivateurs : on veut partout plus de mains qui travaillent, et moins d’oisifs qui argumentent ; c’est ce qu’on crie à Paris, à Madrid, à Rome. Partout le gouvernement, attentif aux clameurs des peuples et aux besoins publics, s’occupe du soin d’arrêter les progrès du mal, si l’on ne peut l’extirper. L’âge de faire vœu d’être inutile est du moins reculé de quelques années ; quelques couvents ont été supprimés, et vous croyez qu’on en va ériger un de jésuites dans Paris ! Non, ne le craignez pas. On peut souffrir de vieux abus par paresse, mais on ne se tourmente pas pour en introduire un nouveau.

Les principaux ministres de l’Église savent assez quelle rivalité règne entre toutes ces factions qui nous inondent sous le nom d’ordres : leur habit seul est un signal de haine ; les noirs et les blancs divisèrent l’Église pendant des siècles. On a désiré souvent qu’il n’y eût de couvents que pour les malades, et pour ceux qui, étant incapables de remplir les devoirs de la société, chercheraient une consolation dans la retraite ; mais c’est précisément la jeunesse la plus saine, la plus robuste, qu’un enrôleur monacal engage dans son régiment, en la faisant boire à la santé de son saint. Il y a plusieurs couvents où l’on examine le soldat de recrue tout nu ; et si on lui trouve le moindre défaut, on le renvoie. Cette pratique est même usitée chez des religieuses : si elles sont assez mal constituées pour ne pouvoir être mères, on les envoie se marier dans le monde ; si elles sont assez saines pour faire des enfants, on leur fait la grâce de les condamner à la stérilité dans leur prison.

Des retraites honnêtes pour la vieillesse et pour les infirmités, voilà ce qui est nécessaire, et voilà ce qu’on n’a pas seulement tenté.

L’enthousiasme et la sottise firent, dans des temps de ténèbres, des fondations immenses : la raison et l’humanité n’en tirent aucune. Combien d’officiers blessés en combattant pour la patrie sont venus demander l’aumône, et quelquefois inutilement, à la porte des opulents monastères fondés par leurs ancêtres !

On nous cite les couvents de l’Église grecque, mère de l’Église latine ; mais premièrement, la grecque n’a point cette bigarrure d’ordres innombrables, presque tous ennemis les uns des autres : elle n’a jamais eu que l’ordre de saint Basile ; la latine ne connut que l’ancien ordre de saint Benoît avant le xiie siècle, et les moines de cet ordre défrichèrent des terres incultes avant de défricher la littérature, plus inculte encore. Secondement, les couvents, chez les Grecs, sont les séminaires d’où l’on tire tous les prêtres, les curés, et les évêques : étant curés, ils se marient ; étant évêques, ils ne se marient plus ; chez nous, au contraire, les moines ont toujours été dans une espèce de guerre contre les curés et les évêques : consultez sur cela l’évêque de Belley, dans son Apocalypse de Mèliton[6]. Et n’avez-vous pas vu en dernier lieu des jésuites fanatiques venir faire des missions chez des curés très-instruits et très-sages, comme s’ils étaient venus prêcher des Iroquois ? Ils dépossédaient le curé dans le temps de leur mission ; ils s’emparaient de l’église, plantaient une croix dans la place publiques[7], donnaient la communion, sans examen, quatre fois la semaine, à quiconque se présentait, petite fille, petit garçon, vieil ivrogne, vieille entremetteuse, et se vantaient ensuite à leur général qu’ils avaient converti une ville entière.

Comptez, monsieur, que notre gouvernement ne laissera pas renaître ces abus indignes. Il est déjà assez las de ces confréries établies autrefois dans des temps de troubles, et qui en ont tant suscité ; de ces troupes en masques qui font peur aux petits enfants, et qui font avorter les femmes ; de ces gilles en jaquette, qui, dans nos contrées méridionales, courent les rues pour la gloire de Dieu. Il est temps de nous défaire de ces momeries qui nous rendent si ridicules aux yeux des peuples du Nord.

Il nous faut des moines, dit-on, car les Égyptiens eurent des thérapeutes, et il y eut des esséniens dans le petit pays de la Palestine. Je conçois bien que pendant les guerres des Ptolémées il y eut quelques familles d’Alexandrie, soit juives, soit grecques, qui se retirèrent vers le lac Mœris, loin des horreurs de la guerre civile, comme les primitifs, que nous nommons quakers, ont été chercher la paix en Pensylvanie, et oublier les crimes religieux de Cromwell loin de leurs concitoyens fanatiques qui s’égorgeaient pour un surplis ; je conçois que des esséniens aient vécu ensemble à la campagne, pour être à l’abri des assassinats continuels commis par Hircan et par Antigone, qui se disputaient les sonnettes du grand prêtre ; mais quel rapport peut-on trouver entre nos moines d’aujourd’hui et des gens de bien, mariés pour la plupart, qui se retiraient à la campagne, loin de la tyrannie ?

Si l’habitude, la négligence, la petite difficulté de remuer d’anciens décombres, arrêtent quelquefois le ministère ; si l’on n’ose pas, dans une grande ville, changer en maisons nécessaires ces vastes enceintes inutiles où vingt fainéants occupent un terrain qui pourrait loger trois cents familles ; si l’on a craint d’appliquer à l’ordre de Saint-Louis un peu de ces richesses prodigieuses, quelquefois usurpées par des Chartres évidemment fausses ; si tel officier qui a servi trente ans le roi ne peut obtenir une modique pension sur la ferme de tel prieur claustral ; si enfin nous conservons encore tant de moines, du moins n’ayons plus de jésuites.


FIN DE LA LETTRE D’UN ECCLÉSIASTIQUE.

  1. Laurent Ricci, né à Florence en 1703, mort en prison le 22 novembre 1775.
  2. Les jésuites ont été rétablis en 1814.
  3. Voyez : tome XV, page 396.
  4. Frédéric II.
  5. Voyez la note, tome XVI, page 425.
  6. Voyez la note, tome XVII, pages 290-291.
  7. Tout cela s’est revu en France dans les années qui ont précédé la révolution de 1830. (B.)