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Lettre du 20 décembre 1675 (Sévigné)

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479. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ
AU COMTE DE BUSSY RABUTIN.

Quatre jours après que j’eus écrit cette lettre (celle du 26 décembre[1], voyez plus loin, p. 300), je reçus celle-ci de Mme de Sévigné.

Aux Rochers, ce 20e décembre 1675.

JE ne saurois comprendre pourquoi je ne vous écris pas ; car assurément c’est à moi à féliciter la nouvelle mariée de son nouveau mariage[2], à faire mes compliments au nouvel époux et au nouveau beau-père. Enfin tout est nouveau, mon cousin, hormis mon amitié pour vous, qui est fort ancienne, et qui me fait très-souvent penser à vous et à tout ce qui vous touche. J’avois dans la tête que vous m’aviez promis de me mander des nouvelles de votre noce, et je pense que c’est cela que j’attendois ; mais c’eût été un excès d’honnêteté, car selon toutes les règles, c’est à moi à recommencer. J’ai été fort aise[3] que vous ayez approuvé mon petit conte : j’ai aussi trouvé admirable celui de Mme d’Heudicourt. Pour moi, je ne trouve point qu’il les faille entièrement bannir, quand ils sont courts et tout pleins de sel comme ceux que vous faites ; car assurément personne ne peut atteindre à vos tons et à votre manière de conter : nous l’avons souvent dit, la belle Madelonne et moi. Mais parlons d’autre chose.

Vous ne voulez plus qu’on vous appelle comte ; et pourquoi, mon cher cousin ? Ce n’est point mon avis. Je n’ai encore vu personne qui se soit trouvé déshonoré de ce titre. Les comtes de Saint-Aignan, de Sault, du Lude, de Grignan, de Fiesque, de Brancas, et mille autres, l’ont porté sans chagrin. Il n’a point été profané comme celui de marquis. Quand un homme veut usurper un titre, ce n’est point celui de comte, c’est celui de marquis, qui est tellement gâté qu’en vérité je pardonne à ceux qui l’ont abandonné. Mais pour comte, quand on l’est comme vous, je ne comprends point du tout qu’on le veuille supprimer. Le nom de Bussy est assez commun, celui de comte le distingue, et le rend le vôtre où l’on est 1675 accoutumé ; on ne comprendra point, ni d’où vous vient ce chagrin, ni cette vanité, car personne n’a commencé à désavouer ce titre[4]. Voilà le sentiment de votre petite servante, et je suis assurée que bien des gens seront de mon avis. Mandez-moi si vous y résistez, ou si vous vous y rendez, et en attendant je vous embrasse, mon cher Comte.

Vous savez les misères de cette province : il y a dix ou douze mille hommes de guerre qui vivent comme s’ils étoient encore au delà du Rhin. Nous sommes tous ruinés ; mais qu’importe nous ?

Goûtons l’unique bien des cœurs infortunés,


nous ne sommes pas seuls misérables[5] : on dit qu’on est encore pis en Guienne.

Je serai à Paris au commencement du carême. Mon fils est ici depuis huit ou dix jours. Il est assez aise de se reposer de ses courses continuelles.Vous ai-je dit que parmi les louanges que le cardinal de Retz donnoit à la maison de Langhac, il disoit qu’elle étoit sans médisance et sans chimère[6] ?



  1. LETTRE 479. La lettre du 26 décembre est placée avant celle du 20 dans la copie autographe dont nous suivons le texte.
  2. Le mariage de Mlle de Bussy avec le marquis de Coligny avait eu lieu le 5 novembre précédent.
  3. Ce commencement de la lettre est remplacé, dans le manuscrit de l’Institut, par l’alinéa suivant : « J’arrivai hier (la lettre est datée du 27e, corrigé en 23e, octobre) ici, et on me vient d’apporter votre lettre, du 19e de ce mois. Je partis de Bretagne trois jours après que je vous eus écrit. Je ne sais encore aucunes nouvelles, sinon que le Roi a été saigné, et qu’il a un peu de fièvre : Dieu lui renvoie sa santé ! Je suis fort aise, etc. » Voyez, au sujet de la date, et de ce début, qui ne peut appartenir à notre lettre du 20 décembre, Walckenaer, tome V, p. 456. — Louis XIV avait été saigné le 10 octobre, comme on le voit dans le Journal de la santé du Roi, p. 126.
  4. Cette fin de phrase est abrégée dans le manuscrit de l’Institut ; on y lit simplement « On ne comprendra point d’où vient ce chagrin. » Les deux paragraphes suivants manquent dans ce manuscrit.
  5. Voyez ci-dessus, p. 204, note 13 et au sujet de la Guienne, p. 225, note 18.
  6. Bussy a ajouté après coup cette dernière phrase sur notre copie autographe.