Lettre du 23 octobre 1675 (Sévigné)

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461. —— DE MADAME DE SÉVIGNÉ
À MADAME DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 23e octobre.

J’ai reçu votre lettre justement comme j’allois à Vitré. Ce que vous me mandiez de la princesse étoit si naturel, 1675si à propos, si précisément ce que je souhaitois, que je vous en remerciai mille fois intérieurement. Je lus à Mme de Tarente tout ce qui la regardoit elle en fut ravie. Sa fille est malade ; elle en reçoit pourtant des lettres, mais d’un style qui n’est point fait : ce sont des chères mamans et des tendresses d’enfant, quoiqu’elle ait vingt ans. Tous ses amants sont à la guerre[1]. Madame écrit en allemand de grandes lettres à Mme de Tarente[2] : je me les fais expliquer. Elle lui parle avec beaucoup de familiarité et de tendresse, et la souhaite fort. Il me paroît que Mme de Monaco[3] auroit sujet de craindre la princesse, si celle-ci étoit catholique ; car sa place seroit bien son fait. Madame lui dit qu’elle ne peut être contente qu’en la voyant établie auprès d’elle. Mme de Monaco voulut un jour donner sur la bonne Tarente ; Madame, malgré cette belle passion, la fit taire brusquement.

Mme de Chaulnes vient à Vitré voir la princesse, et c’est là que j’irai rendre mes devoirs à la gouvernante et à la petite personne[4] ; ce me sera une grande commodité.

J’ai eu ici Mme de Marbeuf[5] pendant vingt-quatre heures : c’est une femme qui m’aime, et qui en vérité a de bonnes qualités, et un cœur noble et sincère. Elle a vu tous les désordres de cette province de fort près ; elle me les joua au naturel : ce sont des choses à pâmer de rire, et que vous ne croiriez pas si je vous les écrivois ; mais quelque jour, pour vous endormir, cela sera 1675merveilleux. Cette marquise de Marbeuf s’en va à Digne pour un rhumatisme[6] ; elle vous ira voir ; je vous prierai en ce temps-là de la recevoir comme une de mes amies.

D’Hacqueville me mande que, pendant votre assemblée, il ne vous laissera point manquer de nouvelles : je le remercie fort de ses soins. Il m’apprend que notre parlement est transféré, et qu’il y a des troupes à Rennes mais de sa propre main[7].

Notre cardinal non-seulement est recardinalisé, mais vous savez bien qu’en même temps il a eu ordre du pape de sortir de Saint-Mihel ; de sorte qu’il est à Commerci. Je crois qu’il y sera fort en retraite, et qu’il n’aura plus de ménagerie[8] : le voilà revenu à ce que nous souhaitions tous. Sa Sainteté a parfaitement bien fait, ce me semble : la lettre du consistoire est un panégyrique : je serois fâchée de mourir sans avoir encore une fois embrassé cette chère Éminence. Vous devez lui écrire, et ne le point abandonner sous prétexte qu’il est dans la troisième région : on n’y est jamais assez pour aimer les apparences d’oubli de ceux qui nous doivent aimer. Vous avez donc été bien étonnée de cette pièce d’argent[9] ; elle est comme 1675je vous l’ai dépeinte : je la place dessus ou dessous la table de votre beau cabinet.

Vous avez peur, ma fille, que les loups ne me mangent ; c’est depuis que nous savons qu’ils n’aiment pas les cotrets. Il est vrai qu’ils feroient un assez bon repas de ma personne, mais j’ai tellement mon infanterie autour de moi, que je ne les crains point. Beaulieu[10] vous prie de croire que dans ses assiduités auprès de moi, entouré des petits laquais de ma mère, il a dessein de vous faire sa cour. Sa femme n’est point encore accouchée : ces créatures-là ne comptent point juste. Vous me priez, ma très-chère, de vous laisser dans la Capucine[11], pendant que je me promènerai ; je ne le veux point : je ferois ma promenade trop courte ; vous viendrez toujours avec moi, malgré vous, quand vous devriez sentir un peu de serein : il n’est point dangereux ici, c’est de la pommade. Je ne saurois m’appliquer à démêler les droits de l’autre[12] ; je suis persuadée qu’ils sont grands ; mais quand on aime d’une certaine façon, et que tout le cœur est rempli, je pense qu’il est difficile de séparer si juste : enfin sur cela chacun fait à sa mode et comme il peut. Je ne trouve pas qu’on soit si fort maîtresse de régler les sentiments de ce pays-là ; on est bien heureux quand ils ont l’apparence raisonnable. Je crois que de toute façon vous m’empêcherez d’être ridicule ; je tâche aussi de me gouverner assez sagement pour n’incommoder personne : voilà tout ce que je sais.

Mme de Tarente a une étoile merveilleuse pour les entêtements : c’est un grand mal quand à son âge cela sort de la famille. Je vous conterai mille plaisantes choses, 1675qui vous feront voir l’extravagance et la grande puissance de l’orviétan[13] ; cela vous divertira et vous fera pitié. C’est un mal terrible que cette disposition à se prendre par les yeux. La princesse m’a donné le plus beau petit chien du monde : c’est un épagneul ; c’est toute la beauté, tout l’agrément, toutes les petites façons, hormis qu’il ne m’aime point ; il n’importe, je me moquerai de ceux qui se sont moqués de la pauvre Marphise ; cela est joli à voir briller et chasser devant soi dans une allée.

Monsieur l’Archevêque[14] nous mande le grand ordre qu’il a mis dans vos affaires : Dieu en soit béni, et prenne soin de l’avenir ! Il nous parle du mariage de Mlle de Grignan, je le trouve admirable : il faudroit tâcher de suivre fidèlement cette affaire, et ne se point détourner de ce dessein. Mettez-y d’Hacqueville en l’absence du Coadjuteur : c’est un homme admirable pour surmonter les lenteurs et les difficultés par son application et sa patience. Vous avez besoin d’une tête comme la sienne pour conduire cette barque chez M. de Montausier[15] ; c’est un coup de partie, et voilà les occasions où d’Hacqueville n’a point son pareil.

Je croyois avoir été trop rude de refuser ce portrait à Mme de Fontevrault[16] : il me sembloit que, puisque tout le monde s’offriroit en corps et en âme, j’avois été peu du monde et de la cour, de ne pas faire comme les autres ; mais vous ne me blâmez point, et je suis pleinement contente. Ne vous ai-je point parlé d’une rudesse qu’avoit faite l’ami de Quanto au fils de M. de la 1675Rochefoucauld[17] ? la voici d’un bon auteur. On parloit de vapeurs : le fils dit qu’elles venoient d’un certain charbon, que l’on sent en voyant accommoder les fontaines. L’ami dit tout haut à Quanto : « Mon Dieu ! que les gens qui se veulent mêler de raisonner sont haïssables ! pour moi, je ne trouve rien de si sot. » Comme ce style n’est point naturel, tout le monde en fut surpris, et l’on ne savoit où se mettre ; mais cela fut réparé par mille bontés, et il n’en fut plus question. Voyez combien les vapeurs sont bizarres.

Adieu, ma très-chère, je ne veux plus vous parler de mon amitié ; mais parlez-moi de la vôtre et de tout ce qui vous regarde. Mme d’Escars[18] est en Poitou avec sa fille : qu’elle est heureuse !

Il y a un homme en ce pays[19] qui écrit beaucoup de lettres, et qui, de peur de prendre l’une pour l’autre, a soin de mettre le dessus avant que d’écrire le dedans ; cela m’a fait rire.



  1. LETTRE 461. — Voyez la lettre du 2 octobre précédent, p. 157.
  2. Madame, comme nous l’avons dit, était nièce de la princesse de Tarente.
  3. Surintendante de la maison de Madame.
  4. La sœur de Mlle de Murinais. Voyez tome II, p. 300, note 19.
  5. Louise-Gabrielle de Louet, femme de Claude de Marbeuf, président à mortier au parlement de Rennes. Voyez la Notice, p. 196.
  6. Il y a auprès de Digne des eaux thermales qui avaient déjà de la réputation chez les anciens.
  7. C’est pour la seconde fois que Mme de Sévigné plaisante sur la manie d’Hacqueville, qui lui envoyait de Paris des nouvelles de Bretagne. Voyez ci-dessus, p. 183, la lettre du 16 octobre précédent, et la note 12 de cette lettre.
  8. Le cardinal de Retz avait fait établir à Ville-Issey une ménagerie qui renfermait des bêtes fauves et notamment des cerfs. Il paraît en outre, d’après des documents puisés dans les archives de Commerci, qu’il entretenait à grands frais une basse-cour et des viviers. Voyez l’Histoire de la ville et des seigneurs de Commercy, par M. Dumont, tome II, p. 162, et la Notice biographique de Retz, par M. Champollion-Figeac, tome 1 des Mémoires de Retz, p. xix.
  9. C’étoit cette cassolette dont M. le cardinal de Retz faisoit présent à Mme de Grignan. (Note de Perrin.)
  10. Un valet de chambre de Mme de Sévigné. (Note de Perrin.)
  11. Maisonnette du parc des Rochers.
  12. Il est question des droits de l’amour et de l’amitié, et par l’autre, c’est l’amour qui est désigné. (Note de Perrin.)
  13. Voyez tome II, p. 158, note 3.
  14. L’archevêque d’Arles.
  15. Mlle de Grignan était nièce de Mme de Montausier. Voyez la Notice, p. 251 et suivantes.
  16. Voyez les lettres du 9 septembre et du 2 octobre précédents, p. 123 et 158.
  17. Voyez la lettre du 16 octobre précédent, p. 182.
  18. Voyez tome II, p. 81, note 6.
  19. L’abbé de Coulanges. (Note de l’édition de 1818.)