Lettre du marquis de Ruvigny à Louis XIV (1668)

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« Sire,

« J’ai appris depuis trois jours par un moyen qui serait trop long à dire à Votre Majesté, qu’il était arrivé ici un de ses sujets le plus mal intentionné du monde, la cause de son voyage est de si grand importance que je n’ai pu ajouter foi aux avis qui m’ont été donnés et encore moins aux particularités qui m’en ont été dites, quoiqu’elles vinssent d’une personne qui ne m’était pas suspecte, c’est pourquoi, Sire, j’ai désiré d’être témoin et par vue et par ouïe de toutes les choses qui m’ont été rapportées, j’ai été en un lieu secret ou j’ai vu le personnage et entendu ses discours qui m’ont fait dresser les cheveux en la tête, et il ne pouvait pas m’en arriver moins, puisqu’il s’agit de la sureté de de votre personne sacrée et du salut de notre état, s’il peut y avoir quelque vérité dans des discours si emportes et si peu vraisemblables, enfin, Sire, j’ai vu et entendu le plus méchant homme du monde pendant l’espace de dix heures, lesquelles furent employées en conversation en une collation, et un souper que lui donnera le Maitre de maison, lequel le questionnait adroitement sur plusieurs articles que je lui avait donnés.

J’étais dans un cabinet d’où je pouvais le voir et l’entendre fort à mon aise, ayant plume et papier pour écrire tout ce que je lui entendais dire, c’est pourquoi, Sire, V.M., ne verra point d’ordre dans cette relation, mais seulement les paroles de cet homme ainsi qu’il les a proférées au maitre du logis ou j’étais, lequel il a connu du temps de Cromwell, et en qui il semble que la providence ait voulu qu’il ait pris une entière confiance.

« Ce scélérat se nomme Roux, âgé de quarante-cinq ans, ayant les cheveux noirs, le visage asse long et assez plein, plutôt grand et gros que petit et menu, de méchante physionomie, la mine patibulaire, s’il en fut jamais, il est huguenot, et natif de quatre ou cinq lieues de Nîmes, il a une maison, à ce qu’il dit, a six lieues d’Orléans nommée Marcilly, il dit qu’il a servi en Catalogne, qu’il a beaucoup de blessures, qu’il a servi les gens des vallées du Piémont, lorsqu’ils prirent les armes contre Monsieur le Duc de Savoie, que V.M. le connaît bien, qu’il a eu avec elle plusieurs entretiens secrets et que dans les derniers, elle lui a conseillé de ne plus se mêler de tant d’affaires, qu’il est au désespoir, que V.M. lui doit soixante mille écus qu’il a avancés étant entré dans un parti en la généralité de Soissons, qu’il est fort connu de Monsieur le Prince et qu’il n’y a qu’à lui nommer son nom, c’est un grand parleur, et il [ne] manque point de vivacité.

« Il est ici depuis six semaines, il n’a été que de nuit pendant quelque temps craignant, a ce qu’il dit, de me rencontrer, mais que présentement il sort le jour, s’étant ressouvenu que j’avais la vue courte, il a trois personnes de créance avec lui desquelles il se sert ici pour porter d’autres ses billets qu’il a soin de retirer lorsqu’il en renvoie d’autres, il s’en sert pour courriers qu’il envoie au-dehors à ses correspondants.

« Les principales correspondances sont en Suisse, à Genève, en Provence, dans le Dauphiné et en Languedoc, il dit que ces trois provinces sont d’intelligence avec la Guyenne, le Poitou, la Bretagne et la Normandie, qu’il a invité tous les cantons par les ordres de dix personnes qui conduisent toute cette conspiration duquelle il n’a nommé que Balthazar qui est à Genève et le baron de Dona ci-devant gouverneur d’Oranges,

qu’il a fait entendre aux Suisses que les sus-dites provinces étaient si mal traitées quelles étaient résolues de se révolter et de se mettre en république, que pour cela elles auraient besoin des assistances étrangères, que s’ils voulaient les secourir qu’elles se déclareraient en même temps et qu’elles étaient assurées du secours d’Espagne,

il assure que dès le mois de septembre dernier les Suisses avaient promis d’entrer en France et de se mettre près de Lyon avec une armée de cinquante mille hommes aussitôt que la Provence, le Dauphiné et le Languedoc auraient pris les armes, qu’il a aussi la parole des Espagnols qu’ils entreront en même temps,

qu’il a rendu compte de son voyage en Suisse, aux sus-dites dix personnes qui sont catholiques et huguenottes bien concertées ensemble et qui se font fort de faire révolter les peuples de ces provinces qu’il dit être dans le dernier désespoir,

que ces dix hommes se voient assez souvent en différents lieux tantôt dans une maison, tantôt dans une autre, que c’est lui qui a fait toutes ces liaisons lesquelles s’étendent à ce qu’il dit, dans toutes les parties de votre Royaume qu’il y a six ans qu’il travaille à ce dessein,

qu’il a été envoyé de la part des dix, au marquis de Castel Rodrigo, et ensuite au Roi d’Angleterre et à M. le duc d’York pour leur demander secours afin d’avoir plus d’assurance pour l’événement de leur dessein que son instruction porte de l’adresser directement à eux de leur faire connaitre ce qui a été arrêté de la résolution qui a été prise de se mettre en République, de voir premièrement ledit marquis, et ensuite le Roi d’Angleterre et M. le duc d’York, qu’il a trouvé de ces princes, le secours qu’ils en peuvent attendre,

il dit qu’il est venu des cantons en Dauphiné ou il a rendu compte de la négociation avec les Suisses, qu’il a passé à Lyon, Dijon, à Châlons-sur-Marne, à Sedan, à Liège, à Cologne, à Louvain et à Bruxelles, qu’il s’adresse suivant ses ordres directement au Marquis de Castel Rodrigo qui après l’avoir entendu lui fit la meilleure réception du monde,

qu’il l’avait fait mettre dans un cabinet pareil à celui-là, montrant celui ou j’étais, pour entendre la proposition que Temple lui devait faire d’une ligue offensive et défensive contre la France entre l’Espagne, l’Angleterre et les provinces Unies, qu’il avait demeuré deux mois près de lui,

qu’il avait pris son passeport pour venir en Angleterre, qu’il s’était adressé directement au duc d’York, lequel après un entretien de trois heures, lui donne pour le lendemain un rendez-vous où il lui dit qu’il ferait venir le Md Arlington, avec qui il confèrerait à l’avenir, et de qui il attendrait les intentions du roi d’Angleterre,

qu’il s’était aussi présenté de lui-même au comte de Molina, lequel lui donna son secrétaire pour le conduire chez la baron de Lisola, qu’il leur donna une lettre de créance du marquis de Castel Rodrigo, et qu’il était quasi tous les jours avec ces ministres, il n’a point vu l’Ambassadeur de Suède ni ceux de Hollande.

« ll dit qu’il a persuadé Md Arlington et les ministres d’Espagne que la France est prête de révolter et surtout ces sept provinces ci-dessus nommées, qu’après plus de trente conférences on est convenu que le roi d’Angleterre aura la Guyenne, le Poitou, la Bretagne et la Normandie, et le duc d’York aura en souveraineté la Provence, le Dauphiné et le Languedoc, à condition que ces princes s’obligeront de faire rendre à l’Espagne tout ce que la France lui a p[ris depuis 1630.

« Il assure qu’il y n’y a rien de plus certain que cette grande révolte, ce mot lui est fort familier, il dit qu’elle ne laissera pas d’arriver quand même l’Espagne et l’Angleterre, dont présentement il ne fait pas grand cas, ne fourniraient aucun secours, il s’assure fort d’Espagne, mais nullement d’Angleterre, il se repent même d’y être venu, disant qu’il y a perdu son temps, il se fie fort sur les propres forces des révoltes et sur les assistances que les Suisses leur ont promis, il dit que tout éclatera bientôt, que toutes choses sont prêtes, qu’on ne manquera ni d’hommes, ni d’argent, ni de munitions, que les manifestes sont faits et imprimes par un libraire qui demeure a Oranges, il en dit le sujet qui est exécrable, il dit qu’il est fort pressé de France de s’en retourner, qu’il sollicite ici très instamment son départ, que les ministres d’Espagne lui ont dit qu’on ne voulait pas le laisser aller que la paix ne fut faite et qu’après cela les Anglais se moqueront de lui, que Lisola l’a assuré que V.M. donnait une forte pension au duc d’York, qu’il partira d’ici au premier jour, que Md d’Arlington lui a donné cent jacobins en trois fois dont il se moque, que le Comte de Molina lui donne beaucoup d’assurances et qu’il lui fournit toutes choses abondamment.

« Il dit qu’il y a trois ans qu’il était à Paris et qu’il fit connaître aux ministres étrangers l’état des provinces de France, qu’en ce temps-là la révolte eut pu se faire sans une contestation qui survint entre M. Nolis et le ministre de Suède sur le titre de protecteur des protestants, qu’il n’a rien dit au duc d’York, ni au Md Arlington du dessein de mettre les sus-dites provinces en république et qu’il ne leur en parlera pas.

« Il témoigne une grande peur de me rencontrer et que je ne le reconnaisse ce que je n’aurai jamais fait en le rencontrant dans les rues, il est vrai qu’après l’avoir considère pendant deux heures avec attention il m’a semblé de l’avoir vu, et je crois que ça a été en Languedoc, lorsque j’y fus renvoyé  il y a quinze ans par V.M. pour commander de sa part a sept ou huit mille huguenots de poser les armes qu’ils avaient prises pour se venger de Madame d’Orléans et de M. le Compte de Rieux qui avaient fait murer la porte du temple de Vals en Vivarais, je ne sais s’il n’a point été consul à Nîmes ou il est fort connu de la manière qu’il en parle.

« Il dit que Lisola l’a assuré que deux princes de l’Empire, qu’il n’a pas nommés, ont écrit à V.M. que la paix étant comme faite ils croyaient qu’ils feraient bien de cesser la levée de leurs troupes, mais que V.M. leur avait répondu qu’ils eussent à continuer ces levées et que vous leur donneriez bientôt matière de les employer, que ces-dits Princes ont envoyé à l’Empereur les réponses de V.M. en original, et qu’il y en avait ici deux copies dont Lisola en avait une.

« En voilà beaucoup, Sire, mais ce qui suit est sans comparaison mille fois plus important, ce diable incarne dit qu’un coup bien appuyé mettra tout le monde en repos, qu’il y a cent Ravaillacs en France, qu’il y a plus de deux ans que V.M. faisant une revue, un de ses gardes lui tira un coup qui blessa une femme à l’épaule, a qui V.M. fit donner cinquante pistolles, qu’il connait ce garde, lequel est encore dans la même compagnie ou il était.

« Il dit qu’il a un frère nomme Pevé ou Peville qui est à Paris depuis six mois, qu’en y allant il avait passé par Sedan, qu’il fut conduit à Labourdie lequel après lui avoir fait des excuses de ce qu’il était mené par des gardes, lui demanda des nouvelles de M. Roux, son frère.

« Il dit que c’est à ce frère qu’il adresse toutes les lettres qu’il écrit en des termes qui ne signifient rien en apparence, en sorte qu’il ne craint point qu’elles soient vues, ce frère adresse lesdites lettres à M. Petit, syndic de Genève, qui a soin de les distribuer, il dit que ce Petit est un homme riche de quatre mille écus de revenu et qui a des intelligences par tous les pays étrangers.

« Ledit Roux a ici une grande habitude avec un marchand de vin nomme Gérard qui est natif de Metz et qui demeure depuis vingt ans en Angleterre, ce marchand est loge chez un chirurgien nomme Gérard dans la rue Bedford Street, il y a apparence que c’est par ce Gérard qu’il fait tenir ses lettres à Paris a son frère, et que c’est aussi au même Gérard à qui ce frère adresse les lettres qu’on écrit audit Roux, ce malheureux est logé dans Londres chez M. Robin vendeur de vin dans la rue Schandoes [Chandos] Street a l’enseigne du Loyal Sujet, toutes ces marques peuvent servir pour attraper ces lettres.

« Il dit qu’il partira le premier de juin, qu’il passera à Bruxelles, de là à Sedan, ou Charleville, suivant la plus grande sûreté qu’il trouvera, pour de là se rendre à Genève, où il dit qu’il est attendu avec grande impatience.

« Le roi d’Angleterre me dit qu’il y a deux jours que la paix serait publiée à Paris le 28 de ce mois, il m’a encore parle et même pressé de lui faire quelque proposition pour faciliter la liaison avec V.M. qu’il désire très étroite, il ne parle pas moins que d’un traité offensif et défensif envers tous et contre tous, je lui ai répondu les mêmes choses que j’avais déjà faites, qu’on avait pris à tâche de faire passer pour de simples compliments tant d’avances sérieuses que je lui avais faites de la part de V.M. lesquelles avaient été instituées par votre procédé uniforme et qu’enfin la paix faisait voir qu’il n’y a rien de plus solide ni de plus sincère que votre affection pour ses intérêts dont je l’ai si souvent assuré, mais qu’il y avait si peu répondu et même que les dernières propositions que j’avais faites seulement au duc de Buckingham et au Md Arlington ayant été imprimées dix jours après les avoir faites, je ne pensais pas que V.M. voulut encore se commettre a de pareils accidents, sur quoi il m’a reparti que je pouvais parler à lui-même, que tout ce que le lui dirai serait très secret, qu’il me donnait la parole de ne le dire à personne et que ce serait une affaire entre nos deux Majestés, ces Princes ont en effet une grande passion pour cette alliance, mais le personnes qui n’ont pas les mêmes sentiments font tomber le roi d’Angleterre dans la même erreur qu’il a eue ci-devant de ne point parler le premier.

« Sire, en partant de Paris je ne donnai aucun ordre à mes affaires ne croyant être que fort peu de temps en Angleterre, elles sont en mauvais été et j’assure V.M. qu’elles seront en confusion si je ne fais bientôt un tour en France, permettez-moi, Sire, de faire ce voyage qui ne peut durer qu’autant qu’il plaira a V.M., mes affaires sont assez petites pour n’avoir pas besoin de beaucoup de temps pour les régler.

« Le comte de Saint-Alban s’en retournera en France dans huit ou dix jours sans aucun caractère, contre ce que son maitres lui avait fait espérer, Arlington n’est point de ses amis, le roi d’Angleterre s’en va pour six jours à la campagne. »


À Londres, le 29 Mai 1668


« J’envoie ce courrier qui me sert de secrétaire pour porter une dépêche au roi, laquelle contient des choses très importantes, si elles sont véritables, je ne puis croire tout ce qu’il y a, mais il est impossible qu’il n’y ait quelque fondement puisqu’à Bruxelles et à Londres on fait si grand cas de ce démon.

« J’écris un mot au roi pour avoir la permission de faire un voyage à Paris qui ne durera qu’autant  qu’il plaira à Sa Majesté, je vous conjure Monsieur, de m’aider en cette rencontre, je vous  en serai très obligé puisque c’est un moyen d’éviter ma ruine.

« Ce porteur vous dira l’état ou je suis, trouvez bon, Monsieur, qu’il vous sollicite sur le voyage que je dois faire par nécessité. »