Lettres à Herzen et Ogareff/À Herzen et à Ogareff (19-07-1866)

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Lettres à Herzen et Ogareff
De Bakounine à Herzen et à Ogareff - 19 juillet 1866



LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN
ET À OGAREFF


19 juillet 1866, Ischia.


Mes amis Herzen et Ogareff !


Je profite du départ de la princesse Obolenski, qui est mon amie et la vôtre, pour vous parler en toute franchise et sans ménager les détails. Mais, avant d’aborder mon sujet, je vais vous présenter le porteur de ma missive. La princesse Obolenski est du nombre de ces femmes, si rares en Russie, qui sympathisent à notre cause, non seulement par leurs sentiments et leurs idées, mais qui par leur volonté et, au besoin, par l’action même seront avec nous. Cette attestation, à elle seule, suffit, n’est-ce pas ? C’est pourquoi je n’y ajouterai rien de plus ; vous apprendrez vous-mêmes à connaître cette personne, et en la connaissant, vous lui donnerez toute votre affection. Elle se rend à Genève pour un rendez-vous avec son vieux père, le comte Soumarokoff, et avec son mari, actuellement gouverneur général civil à Moscou. Son père, qui fut le serviteur dévoué de Nicolas, est un libéral modéré, un franc-maçon quelque peu atteint de spiritisme ; il appartient au parti de Constantin.

Le prince Obolenski est un fanatique ; mais, à en croire les dires d’autrui, c’est un fanatique loyal, tout dévoué aux idées courantes en Russie, de la nouvelle orthodoxie, qui se résume ainsi : l’État démocratique et l’anéantissement complet des Polonais. Il dit des prières à Dieu et à ses saints, baise la main du pope et par-dessus tout professe une adoration pour le tzar.

La princesse n’est pas en bonne entente avec lui. Mais, en s’appuyant sur l’autorité du souverain et de toute la société moscovite, le prince voyage ici pour prendre sa femme et ses enfants et les emmener avec lui dans cet abîme ordurier qui est Moscou. Elle se rend à sa rencontre dans l’intention ferme de se défendre afin de sauver ses enfants et de se soustraire elle-même à ce gouffre. La princesse aura donc à soutenir une lutte cruelle avec son mari à Genève, et je lui ai assuré qu’elle trouvera de bons conseillers en vous et une consolation en votre amitié. Bien entendu, vous vous garderez de vous présenter chez elle, car ce serait la compromettre entièrement aux yeux de son mari et même de son père, aussi bien que vis-à-vis du gouvernement russe ; c’est elle-même qui viendra vous trouver. Arrangez-vous seulement de la sorte que pendant ses visites chez vous elle ne rencontre que vos dames, si elles sont à Genève pour le moment, ou des amis dévoués et silencieux comme Tkhorjevski et Tchernetzki. Que le bon Dieu la protège alors, pour lui épargner la rencontre du prince Dolgorouki, de l’ « ancienophile » Kassatkine et de tous ces représentants de la jeune Russie. D’ailleurs, vous êtes d’assez fines mouches et vous n’avez pas besoin de leçons de prudence. Vous arrangerez donc tout pour le mieux et vous me saurez gré de vous avoir fait connaître cette femme, car vous trouverez en elle une amie fidèle et un cœur véritablement russe. Elle est désireuse de faire aussi la connaissance de Karl Vogt, pour lequel je lui donne une lettre de recommandation ; mais toi, Herzen, tu pourrais arranger cette entrevue dans ta maison, ce qui vaudrait mieux. Peut-être voudras-tu aussi lui faire voir Edgard Quinet, ce réfractaire fanatisé du socialisme. Enfin, je confie entièrement notre amie à vos soins. Elle va aussi relever le commerce de Tkhorjevski, car elle se propose, à ce qu’il paraît, d’acheter toute la collection de vos éditions.

Mais, revenons à nos intérêts communs. Vous me reprochez mon inactivité, et cela juste au moment où, au contraire, je suis plus actif que jamais. J’entends par là ces trois dernières années, pendant lesquelles mon unique préoccupation était d’organiser une Société secrète internationale socialiste et révolutionnaire. Bien que j’aie la certitude que vous ne pourriez en faire partie, vu la ligne de conduite que vous avez adoptée pour votre propagande, et votre tempérament même, néanmoins, ayant pleine confiance en votre fermeté et votre loyauté, je vous envoie notre programme qui est le développement des principes et de l’organisation de la Société ; je le mets sous une enveloppe fermée que la princesse vous remettra avec cette lettre. En laissant de côté les imperfections de ce travail au point de vue littéraire, de la forme, j’appelle votre attention sur le fond même de la chose. Certes, vous y trouverez beaucoup de détails inutiles, mais songez que j’écrivis ce programme me trouvant dans un milieu italien où, hélas, les idées sociales sont encore peu connues. Aussi, fus-je obligé de lutter énormément, surtout contre les idées et les passions dites nationales, contre cette détestable théorie du patriotisme bourgeois qu’excitent Mazzini et Garibaldi, Mais, après un travail pénible de trois années consécutives, je suis arrivé à obtenir des résultats pratiques.

À présent, nous avons des adhérents en Suède, en Norvège, en Danemark, en Angleterre, en Belgique, en France, en Espagne et en Italie. Nous avons aussi des amis polonais et nous comptons même quelques Russes parmi nous. La plupart des organisations mazziniennes de l’Italie méridionale, de la Falangia sacra sont venues à nous. Cependant, dans un manifeste adressé à ses amis de Naples et de Sicile, Mazzini me dénonça formellement, en me donnant toutefois le titre de il mio illustro amico Michele Bakunin. Ce n’était pas bien commode pour moi ; cette dénonciation pouvait me compromettre sérieusement, vu que les phalanges mazziniennes, en Sicile surtout, fourmillent de mouchards payés par le gouvernement italien. Fort heureusement pour moi, celui-ci ne se rend pas encore compte du mouvement socialiste dans le pays, partant, il n’a pas d’appréhension à ce sujet. Assurément, il manifeste par là sa grosse bêtise car, après le naufrage que firent en Italie les différents partis politiques et après l’effondrement de leurs idées et de leurs buts il ne reste de vital et de possible dans ce pays qu’une seule force, — c’est la révolution sociale. Dans l’Italie méridionale surtout, le bas peuple accourt en masse vers nous, et ce n’est pas la matière première qui nous manque, mais ce sont les hommes instruits et intelligents qui agissent franchement et qui soient capables de donner une forme à cette matière première, qui nous font défaut. Le travail à faire est énorme ; les obstacles à surmonter sont innombrables ; les ressources pécuniaires manquent absolument. Et malgré tout, malgré cette forte diversion militaire, nous ne perdons ni courage, ni patience. C’est qu’il faut en avoir une forte dose, et bien que lentement, nous avançons chaque jour. Inutile d’en dire davantage pour vous faire comprendre à quoi j’étais occupé durant ces trois années. D’accord avec vous, que pour obtenir le succès dans une affaire quelconque, il faut l’isoler de toute autre chose, de tout ce qui est en dehors d’elle, de tout ce qui est superflu et qu’il faut s’y abandonner sans réserve, je m’efforçai d’abstraire mon esprit de tout autre sujet. De cette manière, je me vis obligé de rompre avec vous, sinon dans le but, au moins dans la méthode, et vous savez que « la forme entraîne toujours le fond avec elle… » Car, il m’est absolument incompréhensible que vous vous soyez engagés dans la voie que vous suivez actuellement ; je ne voulais pas entamer à ce sujet une polémique, mais il m’était impossible de marcher de front avec vous. En effet, je ne conçois pas le but ni l’utilité des lettres que vous adressez à l’empereur. Au contraire, je prévois tout le mal qui peut en résulter, car elles ne sauraient avoir pour conséquence que d’engendrer dans les esprits inexpérimentés cette idée absurde que le peuple doit attendre encore quelque chose de l’État, en général, et particulièrement, de l’État de toutes les Russies — de cet empereur et du gouvernement qui le représentent. Selon mon avis, c’est précisément en semant le mal et en se répandant en toutes sortes d’abominations qu’ils font leur métier. À ce qu’il paraît, vous avez appris chez les whigs anglais à mépriser la logique ; quant à moi, je n’ai jamais cessé de la respecter et je me permettrai de vous rappeler qu’il ne s’agit pas ici de la logique arbitraire d’un individu, mais bien de la logique des faits et de la réalité même. En lisant vos lettres à Alexandre II, on dirait que vous persistez dans l’espoir de le rendre meilleur. Je pense, au contraire, que si vous ou moi, nous dussions entrer dans son rôle et que nous fussions astreints d’y rester pendant une ou deux années, nous nous abrutirions comme lui. Vous affirmez que le gouvernement russe, étant donnée sa position actuelle, serait à même de faire des prodiges « dans le plus ou dans le moins » (la Cloche, 15 décembre 1845, p. 1718) et moi, je suis fermement convaincu qu’il ne peut être fort que dans le moins et qu’aucune sorte de plus ne lui est accessible. Vous reprochez à vos amis et patriotes officiels d’aujourd’hui, d’être devenus des bourreaux ou des mouchards ; il me semble, au contraire, que quiconque veut la conservation de l’intégrité de l’empire russe, ne doit pas hésiter à se ranger du côté de Mouravieff qui en est le digne représentant, — le Robespierre et le Saint-Just de l’État de toutes les Russies ; car, désirer l’intégrité de cet État et rejeter en même temps la mouravieffstchina (politique de Mouravieff) serait avouer une faiblesse qui n’a pas d’excuse. Dans les deux partis qui divisaient les décabristes on voit plus de logique et de précision.

Tandis que Iakouchkine voulait assassiner Alexandre Ier pour l’unique raison qu’il avait eu l’idée de l’unification de la Lithuanie avec la Pologne, Pestel proclamait audacieusement la destruction de l’empire lui-même, la fédération libre des peuples qui lui sont assujettis et la révolution sociale. Il eut plus de courage que vous, car il ne se laissa pas intimider par les cris furieux de ses camarades et de ses amis qui avaient participé au complot, mais qui, quoique animés de sentiments nobles et généreux, suivirent aveuglément le programme de l’organisation du Nord à laquelle ils appartenaient. Et que fîtes-vous ! Pris de peur, vous avez reculé devant les vociférations forcées de la presse salariée de Pétersbourg et de Moscou, qui est soutenue par la masse des plantateurs abrutis et par la majorité de ces disciples de Biélinski, de Granovski et des tiens, Herzen, qui ont fait banqueroute morale, enfin, par la majorité de ces humanistes esthéticiens dont les théories idéalistes, hélas, durent s’effacer sous la pression de la réalité officielle et malpropre russe. Tu as faibli, Herzen, déconcerté par la trahison, qu’avec ta perspicacité tu aurais dû prévoir si ton esprit logique et clairvoyant n’eût été obscurci par la faiblesse de ton cœur. Aujourd’hui encore, tu ne peux en revenir ; tu ne peux t’en consoler, t’oublier… Dans tes paroles résonne une note qui accuse la tristesse, l’irritation, l’outrage… Et tu persistes toujours, tu ne te lasses pas de prêcher à ceux-là mêmes ; tu fais appel à leur conscience comme tu en appelles à celle de l’empereur, au lieu de te débarrasser de tout ce monde une fois pour toutes, en lui tournant le dos, et de porter tes regards vers un auditoire nouveau, vers la jeunesse russe qui, avec son cœur franc, son esprit étendu et son vouloir d’action, seule est capable de te comprendre. Tu trahis ta cause par excès de tendresse pour ces vieux pécheurs, tes amis d’autrefois. Tu ne t’occupes que d’eux ; tu te prodigues pour eux, et pour eux tu cherches à te rapetisser en te consolant par cette idée que « nous avons vécu les temps les plus durs, et que, bientôt, au son de votre Cloche accourront, en désertant le troupeau patriotique, vos enfants prodigues aux cheveux blancs et à la tête chauve » (1er décembre, p. 1710). En attendant, « pour le succès de la propagande pratique », tu te voues à une tâche pénible et ingrate, de rester à la portée de ton (misérable) chorus, en le devançant toujours d’un pas, et jamais de deux. Ma foi, je ne comprends pas trop ce que veut dire : devancer d’un pas ces admirateurs de Katkoff, de Skariatine, de Mouravieff, ou encore, ces partisans des Milutine, des Samarine, des Aksakoff ? Il me semble que la différence qui existe entre toi et eux n’est pas seulement quantitative, mais qu’elle est aussi qualitative ; qu’il n’y a, et qu’il ne peut y avoir rien de commun entre tes aspirations et les leurs. À part leurs intérêts particuliers et ceux de la classe à laquelle ils appartiennent, dont la puissance irrésistible les entraîne vers le camp opposé au nôtre, et que je laisse de côté, ce sont avant tout des patriotes qui défendent l’État, tandis que toi, tu es un socialiste. C’est donc une conséquence logique pour toi que de te déclarer l’ennemi acharné de tout État, incompatible avec un large et libre développement des intérêts sociaux des peuples. Pour appuyer la force et affermir l’étendue de cet État, eux sont prêts, à part leur propre personne et leurs intérêts personnels, à lui sacrifier tout ! — la justice, le droit, la liberté et le bien-être du peuple, l’humanité elle-même. Toi, qui es un socialiste sincère et dévoué, assurément, tu serais prêt à sacrifier ton bien-être, toute ta fortune, ta vie même, pour contribuer à la destruction de cet État, dont l’existence n’est compatible ni avec la liberté ni avec le bien-être du peuple. Ou alors, tu fais du socialisme d’État et tu es capable de te réconcilier avec ce mensonge le plus vil et le plus redoutable qu’ait engendré notre siècle, — le démocratisme officiel et la bureaucratie rouge ? C’est vrai, cette idée, tu ne l’as jamais nettement formulée ; au contraire, dans tes articles, parfois, on trouve des expressions qui visent juste et qui désavouent formellement l’État en général ; mais en même temps, tu peux espérer des prodiges que le gouvernement russe serait à même de faire « dans le plus », tu parles d’un « empereur qui, en reniant le système de Pierre le Grand, saura, peut-être, réunir en sa personne le tzar et le Stenka Razine ». Mon cher Herzen, mais c’est là une absurdité, et vraiment, je ne conçois pas comment cette idée bizarre a pu prendre naissance dans ton esprit, et en s’échappant de ton cerveau, passer sous ta plume !

Tu m’objecteras, peut-être que j’ai affirmé semblable idée dans ma brochure La Cause populaire ? — Eh bien, ce n’est pas du tout la même chose. Ne voulant pas me déclarer, contrairement à votre programme, socialiste révolutionnaire, (vous n’avez pas oublié nos discussions fougueuses à ce sujet), dans ma brochure, je m’adressai au tzar dans un but tout à fait différent et même avec une arrière-pensée. Car, dès lors déjà j’étais convaincu, comme je le suis encore aujourd’hui, que son rôle est absolument incompatible avec notre propagande de la « Terre et Liberté », mais comme il m’était impossible de démontrer cette inconséquence positivement, je me suis efforcé de l’exposer sous une forme négative. Lorsque j’invitai Alexandre Nicolaevitch à se déclarer le tzar du peuple et des zemstvos, à abolir les classes, à supprimer la bureaucratie dans l’ordre civil et militaire aussi bien que dans l’ordre religieux, à décentraliser l’État, en reconnaissant en même temps la volonté souveraine du peuple et en lui abandonnant la terre ; enfin, d’émanciper toutes les provinces assujetties, qui ne voudraient pas être liées à la Grande-Russie, je l’appelai sciemment à détruire de ses propres mains l’empire russe ; en d’autres termes, je l’engageai à un suicide politique, mais jamais l’idée, qu’il eût pu consentir à un acte si insensé, à son point de vue, n’a traversé mon esprit. Et en agissant ainsi, j’étais tout aussi persuadé que vous-mêmes, que cet empereur est condamné à suivre le système de Pierre le Grand par la force des choses, par son éducation et son entourage, par les traditions, les intérêts et tous les attributs qui sont nécessités par sa position d’autocrate. Et si je lui indiquais cette voie, seule efficace pour opérer l’émancipation réelle du pays, mais qu’il lui était impossible de suivre, c’est que je voulais, simplement, éveiller dans les esprits du public la conscience nette et précise de l’incompatibilité de l’autorité tzarienne avec le bonheur de différents peuples sur lesquels elle doit s’exercer. D’ailleurs, c’était le temps des compromis. Vous vous rappelez bien que, déjà à cette époque, je me refusais à admettre, que dans le milieu de la noblesse eût pu se former une force nouvelle qui ébranlât ou mît seulement un frein quelconque à l’autocratie. Repassez dans votre souvenir nos débats avec L. ; comme en le combattant, souvent nous avons dénié ensemble toute possibilité de l’indépendance de la classe nobiliaire en Russie et comme nous avons toujours défendu nos séminaristes, négligeant leur toilette, et nos nihilistes, qui, en dehors du peuple, seuls présentent une force jeune et fraîche. Cependant, à l’époque dont il s’agit, il y eut encore au milieu de la noblesse des échos de ce mouvement retentissant qui fut provoqué par la minorité dans les différents zemstvos. La noblesse du gouvernement de Tver marcha à la tête, en réclamant hautement l’égalisation de tous les droits et la convocation de l’Assemblée générale. Ogareff écrivit lui-même le projet de la pétition que la noblesse devait présenter au tzar. La lâcheté inhérente à cette classe n’a pas encore eu le temps de se produire dans tout son éclat. C’était une période d’espérances ineptes, de rêveries folles… Nous tous, nous avons parlé et écrit en vue de la convocation de l’Assemblée générale des zemstvos et nous pouvions aller — je l’ai fait, du moins, pour ma part — jusqu’à faire des concessions, sinon dans la substance des choses, toutefois dans la forme, afin de ne pas seulement empêcher la convocation de cette assemblée que tout le pays attendait anxieusement, mais qui par le fait était impossible. J’avoue hautement ma faute et je m’en repens. Je reconnais que l’on ne doit jamais renoncer au programme socialiste révolutionnaire nettement établi, pas plus pour la forme que pour la substance. Je n’ignore pas que le nom seul de la révolution vous est haïssable ; que faire, mes amis ! puisque sans cette révolution, ni vous, ni moi, nous ne pourrons avancer d’un pas seulement. En cherchant des moyens meilleurs, au point de vue pratique, vous avez créé une théorie impossible, celle de la transformation sociale sans la réorganisation politique du pays. Aujourd’hui, cette théorie est devenue une inconséquence ; elle est aussi inadmissible que le serait le coup d’État qui n’entraînerait pas une révolution sociale. Ces deux révolutions doivent marcher de concert, car, par leur nature même elles ne font qu’un. Vous êtes prêts de tout pardonner à l’État, de le défendre au besoin, sinon directement, — ce serait par trop scandaleux, — du moins indirectement, pourvu qu’il laisse intact votre saint des saints, qui est la commune rurale de la Russie. Avec une foi mystique, — passez-moi le mot bien qu’il soit blessant, il est, néanmoins, très juste, — oui, avec une loi mystique et une passion théorétique, vous attendez de cette commune non seulement le salut du peuple russe, mais encore de tous les pays slaves, de l’Europe elle-même, enfin, de tout l’univers…

À propos, dites-moi, pourquoi, bien que solitaires, mais orgueilleux de votre création de cette théorie, que dans les profondeurs de la commune rurale russe est recelée une lumière mystérieuse et une force latente, — théorie qui n’a été admise, ni même comprise de personne, — vous n’avez pas daigné donner une réponse sérieuse et précise au reproche que votre ami vous avait adressé très sérieusement. Cet ami vous écrivait : « Vous perdez vos forces inutilement… Vous vous imaginez que le progrès pourra se réaliser paisiblement. Mais non ; paisiblement il ne pourra s’accomplir. Peut-être, conservez-vous encore même jusque dans cette malencontreuse onzième heure, l’espoir en la foi gouvernementale ; mais ce gouvernement aurait-il donc la puissance de faire autre chose que du mal ? En vous engageant dans cette voie, vous avez mis le pied à faux sur l’izba russe qui elle-même a failli et qui, depuis, pendant des siècles entiers, demeure plongée dans une immobilité chinoise tout avec son droit à la terre ».

Pourquoi n’avez-vous jamais voulu essayer de développer sur les pages de votre Cloche cette question d’une si grande importance et si décisive pour votre théorie, à savoir : Pourquoi cette commune rurale russe, de laquelle vous espérez tant de prodiges dans l’avenir, n’a pu produire depuis dix siècles de son existence que l’esclavage le plus abominable et le plus odieux ; que l’avilissement de la femme et l’inconscience, ou plutôt la dénégation absolue de ses droits et de son honneur, jusqu’à cette apathique indifférence avec laquelle, — toujours dans les intérêts du mir [1], — elle est livrée au caprice du premier venu tchinovnik [2] ou officier ? L’abomination de la pourriture, l’arbitre du despotisme patriarcal et des coutumes, l’assujettissement de l’individu au mir et le poids écrasant de ce mir qui tue en germe toute initiative individuelle, l’absence complète, non seulement, de droit juridique, mais de simple justice dans toutes les décisions du mir ; ses agissements sans façon, avec rudesse, de plus, avec une joie malicieuse vis-à-vis ceux de ses membres qui ne sont ni riches, ni puissants ; la cruelle et systématique oppression que le mir exerce sur tout individu qui a osé manifester le moindre sentiment d’indépendance, ce mir toujours prêt à vendre le droit et la justice pour une dizaine de litres d’eau-de-vie ; voilà ce que nous donne la commune rurale de la Russie et ce qu’elle présente dans son intégrité. Ajoutez à cela la faculté de tout membre de la commune, élu à l’administration rurale, de subir une métamorphose instantanée, en devenant fonctionnaire oppresseur, n’ayant cure que de ses pots-de-vin, et vous aurez un tableau complet de cette commune rurale traînant son existence paisible et soumise sous la protection de l’État moscovite.

Il est vrai que la Russie présente encore un autre côté, celui de la révolte, d’où jaillirent les Stenka Razine, les Pougatcheff, le raskol ; et c’est uniquement d’ici que viendra la moralisation et le salut de la nation russe. Mais alors, ce côté-là n’est plus officiel et ne peut suivre une évolution pacifique. C’est la Russie révolutionnaire, révolutionnaire alors même qu’en s’éveillant elle évoque encore le nom du tzar.

Nonobstant toutes les défectuosités de la commune rurale en Russie que je viens de démontrer, vous lui reconnaissez deux vertus essentielles, deux avantages dont l’un revêt un caractère absolument négatif. C’est l’absence du droit romain et en même temps de tout droit juridique que chez le peuple russe remplace un droit vague, non formulé, mais qui est tout à fait brutal et qui, dans son application à l’individu, est plutôt négatif.

La deuxième vertu, si vous voulez, peut être considérée comme une vertu positive, — c’est la conception ou plutôt l’instinct chez le peuple russe, que chaque paysan a droit à la terre. Mais, en analysant cette conception de l’esprit populaire, on pourra voir aisément que ce n’est nullement l’affirmation du droit de la population entière, des masses, à toute la terre dans le pays, qu’il y a là une autre idée tout à fait déplorable en elle-même, et qui attribue la terre dans tout le pays à l’État et au chef de celui-ci, qui est l’empereur. Dois-je insister sur la différence entre ces deux thèses :

La terre appartient au peuple.
La terre appartient à l’empereur.

La conséquence de la dernière est celle-ci : le tzar distribue des lots immenses de terre inoccupée à ses généraux ; auparavant il pouvait leur distribuer aussi des villages entiers ; le tzar peut faire émigrer toute une population de telle ou telle commune, et cela sans exciter le moindre murmure des intéressés, pourvu qu’on leur abandonne un terrain quelconque ailleurs. « La terre est à nous, et nous-mêmes, nous appartenons au tzar », disent-ils. Eh bien, mes amis, avec ces idées-là, le peuple russe ne fera pas beaucoup de chemin. Et, en effet, ces avantages, ces préférences que renferme en elle la commune rurale de la Russie, existent déjà depuis des siècles, mais elles n’amenèrent jusqu’ici qu’à un esclavage odieux et à la pourriture. Elles contribuèrent encore à la négation par les raskolniks de toute l’organisation de l’État et des principes inaugurés pendant la période moscovite et consacrés par Pierre le Grand, à la création des organisations cosaques, enfin, à la révolte des paysans.

Notre commune rurale n’a pas évolué, elle n’a subi aucun développement intérieur et aujourd’hui encore elle est ce qu’elle a été cinq cents ans d’ici. Et si au fond de cette commune on peut observer quelque tendance de fermentation qui est due à la pression de l’État, c’est là un processus de désagrégation. Tout paysan arrivé à un certain bien être et à une situation qui le place au-dessus de ses covillageois, fait son possible pour s’affranchir de la commune qui l’oppresse et où il étouffe. Quelle est donc la cause de cette immobilité, de cette improductivité de la commune rurale en Russie ? Est-ce parce qu’elle ne renferme en elle-même aucun élément de progrès ? Eh bien, oui. Il n’y a pas de liberté dans son organisation, et c’est un fait acquis que, cet élément étant absent, aucun mouvement social n’est plus possible. Qu’est-ce donc qui empêche la liberté d’y éclore ? C’est l’État, cet État moscovite qui a tué dans la nation russe tous ses germes de la civilisation, du progrès et du développement national, que l’on a vu s’épanouir à Novgorod et plus tard à Kieff. Et c’est encore l’État qui les a fait périr lorsque, pour la deuxième fois, ils éclorent dans le raskol et dans les organisations des Cosaques qu’il écrasa. Cet État de Pierre le Grand, qui, vous savez, est basé sur la négation absolue de l’indépendance du peuple et sur la suppression de toute manifestation de la vie populaire, cet État ne peut avoir d’autre lien avec la nation que celui qui existe entre l’oppresseur et l’exploiteur et sa victime, et qui n’est qu’un lien mécanique. Comme le lien intime fait absolument défaut, qu’il n’y a rien de commun entre le peuple et l’État, celui-ci ne peut se transformer en une organisation démocratique. La bureaucratie et le militarisme ne sont pas là accidentellement, tout au contraire ; et tant que l’État existera, chaque année il réclamera au peuple une plus forte somme d’argent et un plus grand nombre de soldats. Mais, comme aucun peuple n’accède volontiers, ni à l’une, ni à l’autre de ces demandes, l’État se voit obligé de l’oppresser de plus en plus et de le ruiner. C’est là pour lui l’unique moyen d’exister, partant, c’est là aussi son unique destination. On peut changer l’étiquette que porte notre État, sa forme, si vous aimez mieux, mais le fond en restera toujours le même.

L’empereur et l’État n’ont rien donné au peuple et ne peuvent faire que du mal. Vous me répliquerez, peut-être, que c’est à la volonté souveraine du tzar que les paysans doivent leur émancipation ? Eh bien, le clou est précisément là ; le fait est qu’ils ne sont nullement émancipés. Je n’ai pas besoin de vous expliquer que l’on prétend seulement d’avoir accompli cet afranchissement des serfs. En vue de troubles et de divers dangers dont le gouvernement a été menacé, cette émancipation du servage ne fut autre chose qu’un changement de système d’oppression du peuple. Les serfs d’hier, redevables de corvée à leur seigneur, aujourd’hui sont transformés en serfs d’État. Le fonctionnaire-seigneur est remplacé par le fonctionnaire-commune, et au-dessus de celui-ci plane toute l’administration des fonctionnaires officiels. Ayant remplacé le seigneur, la commune rurale, actuellement, est devenue un instrument aveugle et docile dans les mains du gouvernement, à l’aide duquel il peut facilement maîtriser les paysans.

Quant à la liberté, elle ne leur est pas mesurée plus largement qu’auparavant. Pas un seul paysan ne peut bouger de sa place sans se munir d’un passeport. Or, ceux-ci sont délivrés par la commune qui en prend toute la responsabilité vis-à-vis du gouvernement. La caution solidaire est une excellente chose et elle exerce une action bienfaisante là où la liberté n’est pas bannie, mais chez nous, avec notre système gouvernemental, elle est néfaste. Le paysan de la Russie n’a donc pas de liberté et il ne l’aura pas tant que l’État lui-même existera.

Pas plus que la liberté, le droit du paysan à la terre n’a reçu sa consécration. Car, s’il était propriétaire de cette terre qu’il cultive, pourquoi alors était-il nécessaire qu’il la rachetât ? Et encore, dans quelles conditions la lui fit-on racheter ? Les paysans de toute la Russie se virent obligés d’accepter les plus mauvais terrains, qu’ils durent payer très cher. Ah, mes amis ! Les étiquettes, les symboles, nous les avons bien, mais nous ne possédons pas les objets réels qu’ils désignent et nous ne les aurons pas tant qu’un tzar nous gouvernera.

En quoi voyez-vous donc un progrès réalisé ? Quelle est la réalité de ce cadeau que le gouvernement donna aux paysans ? Est-ce donc le bon marché de l’alcool qui permet à ce pauvre peuple, et même à la femme, de chercher des moments d’oubli dans l’ivresse ? Curieux mouvement social au milieu d’un peuple intelligent et vivace, qui ne peut se résumer que dans l’ivresse universelle. « … Notre poire mûrit avec chaque jour et chaque heure », dites-vous. Peut-être bien, mûrit-elle, mais alors, ce n’est pas à l’État qu’elle doit sa maturation, et il n’aura pas à s’en féliciter. Mais, en attendant que cette poire devienne mûre, l’ordre de choses qui, actuellement, seul est possible en Russie prévaudra ; c’est l’État qui englobe tout, opprime tout, qui corrompt tout. Et, après cela, comment pourriez-vous affirmer « qu’une réaction nourrie et régulièrement entretenue ne saurait se produire en Russie, vu qu’il n’existe pas de nécessité réelle qui ait pu la provoquer ; parce qu’elle est inepte dans sa nature même, elle doit perdre ce caractère insensé, avec lequel elle se manifeste chez nous » (15 décembre 1835, p. 1718). Il me semble, au contraire, que depuis la fondation de l’État moscovite, après que la vie populaire fut étouffée à Novgorod et tuée à Kieff ; après que les révoltes de Stenka Razine et de Pougatcheff furent écrasées, seule la réaction peut suivre une marche régulière et seule être efficace dans notre malheureux pays, déshonoré par l’infamie gouvernementale. Les phénomènes qui dans les autres pays de l’Europe, n’ont eu qu’un caractère intermittent, acquirent chez nous, une continuité, une immutabilité ; c’est la négation, au nom de l’État et de ses intérêts, de tout ce qui est humain, du droit de la liberté de l’individu et des populations, de leur vie même. Est-ce que le règne du knout et de la baïonnette, que l’on voit triompher aujourd’hui et au pouvoir desquels la vie populaire, est soumise dans la moindre de ses manifestations, n’est pas l’expression de la réaction la plus « régulière », la plus efficace, la plus terrible qui ait jamais existé dans le monde, mais qui est cependant indispensable. Et vous pouvez vous attendre que cette réaction systématique qui, je le répète, est une conséquence logique en Russie, produise des miracles dans l’ordre de choses psychologiques ? Vous pouvez hautement énoncer dans votre journal une supposition aussi erronée, qu’un empereur russe, en reniant tout ce que Pierre le Grand avait légué au pays, pût réunir en sa personne le tzar et le Stenka Razine !

Mes chers amis ! Je ne suis pas moins que vous un socialiste résolu, et c’est justement pour cette raison que je suis socialiste, que je me refuse absolument à comprendre comment le progrès social en Russie, le développement de ces germes, qui pendant plus de mille ans restèrent toujours vivaces, quoique refoulés au fond même de la vie populaire, pourrait être compatible avec l’existence ultérieure de cet empire de toutes les Russies. Je pense que nous, réfugiés, qui sommes forcés de vivre et d’exercer notre action au-delà des frontières du pays, nous avons le devoir sacré de proclamer hautement l’urgence de la destruction de ce détestable empire. Voilà le mot d’ordre que nous devons mettre en tête de notre programme. Vous me répondrez que cette déclaration ne serait pas pratique et que nous aurions à supporter un orage terrible soulevé par les seigneurs, par la presse, enfin, par tout le monde officiel de la Russie. Vous me direz qu’on nous lancera des injures de tous les côtés ; tant mieux pour nous. On nous oublie à présent, on nous tourne le dos avec indifférence, ce qui est bien pis. Et si le tzar renonce à la lecture de tes lettres, — le mal n’en sera pas très grand : tu n’en écriras plus, — il n’y aura que chose gagnée, c’est évident. Il est vrai que tes vieux et chauves amis se détourneraient définitivement de toi, et tu devrais, à jamais, renoncer à l’espoir de les rendre meilleurs. Eh bien, Herzen, crois-tu donc, réellement, à la possibilité et à l’utilité de les corriger ? Il me semble que, même dans les beaux jours de votre union, il existait, néanmoins, quelque malentendu entre vous. Ils s’inclinaient devant ton grand talent, ils admiraient la pénétration de ton esprit ; ils t’en estimaient d’autant plus que ta propagande était écoutée par l’empereur, les grands-ducs et tous les ministres, et qu’elle leur inspira du respect pour toi. Toute l’aristocratie de Saint-Pétersbourg tremblait devant ton jugement. Un seul mot de toi suffisait pour révoquer les gouverneurs généraux, tandis que les jeunes gouverneurs adjudants étaient fiers de se réclamer de tes amis. N’est-ce pas, Herzen, c’étaient là tes jours dorés ? En te voyant arriver à cette puissance quasi officielle, tes amis en Russie te vantèrent, te cajolèrent, te prodiguèrent des flatteries. Ils te regardèrent comme leur chef ; et en rampant à tes pieds, en s’enorgueillissant de ta confiance et en se prévalant d’être tes correspondants, ils croyaient, pour ainsi dire, partager ton pouvoir. Mais ces amis, voulurent-ils rester avec toi, socialiste ? Non, jamais ; et tu ne le sais que trop. Ton socialisme ne t’a mérité de leur part qu’un blâme, et s’ils te le pardonnèrent encore en quelque sorte, ce n’est qu’en prenant en considération tes services demi-officiels et parce qu’eux-mêmes te craignaient. Mais après l’assassinat d’Antoine Petroff et l’incarcération de Mikhaïloff et d’autres encore, lorsque, en faisant des arrestations à droite et à gauche, on mit la main sur nos meilleurs, nos véritables amis, et que tu déclaras hautement prendre leur défense, tes chauves partisans, pour la première fois, doutèrent de ton tact pratique ; en d’autres termes, ils doutèrent que la touchante entente avec l’empereur eût pu continuer. Il y eut des incendies ; on vit par-ci, par-là, la jeune Russie se remuer et ils vinrent te supplier d’être posé, de prendre de l’aplomb, comme déjà auparavant ils t’avaient supplié de ne pas publier la Cloche. Néanmoins, ils n’osèrent pas encore battre en retraite ouvertement, attendu que tes paroles avaient du retentissement comme par le passé.

Mais l’insurrection polonaise éclate et voilà que tu fléchis. En entendant les lamentations poussées par la presse reptile contre les Polonais et contre toi-même, — la presse libérale fut étouffée par le gouvernement, — tu faiblis, et tout d’un coup tu changes ton rôle. Tu abandonnes celui du justicier terrible qui foudroie et exécute sans peur ni relâche, pour prendre celui d’un favori offensé et délaissé qui demande à s’expliquer et qui est prêt à implorer le pardon. Alors, tes prétendus amis renoncèrent de reconnaître en toi leur chef ; mais comme ils ne peuvent demeurer indépendants, pour se donner un maître ils s’élancèrent tous comme un troupeau vers ton adversaire Katkoff qui n’a jamais cessé de te prodiguer ses injures. « S’il lui lance des injures, c’est qu’il est dans son droit et qu’il est le plus fort », expliquèrent-ils cette attitude de Katkoff. « Et si l’autre a changé de ton avec nous, qu’il a commencé à nous faire des concessions, c’est qu’il n’est pas dans son droit et ne possède pas la force nécessaire. » Telle est leur logique que d’ailleurs, la classe dite intelligente a toujours suivie chez nous. Crois-moi, mon cher Herzen, ton fameux « changer de front » que tu annonces si fièrement, en voulant prouver à nous autres, « révolutionnaires d’abstraction », que tu as trouvé une tactique éminemment pratique, n’est, en somme, qu’une très grande erreur. Et cette erreur n’en serait pas moins fâcheuse, même alors que tout le peuple russe eût été associé à cette opinion corrompue et soi-disant unanime de la presse et de la noblesse en Russie, qui à l’occasion de l’insurrection polonaise, au nom de l’intégrité de l’empire se répandirent en haine et en fureur. Est-ce que la justice et le droit cessent d’être tels pour la seule raison que la nation entière se lève contre eux ? Il y a de ces moments historiques où des partis politiques, de même que des travailleurs isolés mais forts de leurs principes et de leur justice doivent, dans l’intérêt public et pour sauvegarder leur propre honneur, avoir le courage de s’effacer éventuellement, persuadés que, tôt ou tard, la vérité triomphera et attirera à eux non plus des vieux renégats à la tête chauve, dont la rentrée ne saurait s’effectuer qu’au préjudice de la cause elle-même, mais des éléments nouveaux, jeunes et virils. Car, la vérité n’est pas une abstraction quelconque et ne peut se produire comme un résultat de l’arbitraire personnel ; c’est l’expression logique des principes que les masses ont adoptés et qui ont une action sur elles. Celles-ci, grâce à leur ignorance et à leur myopie, en s’entraînant, dévient par moments de la grande route qui les mènerait directement au but. Souvent aussi, entre les mains du gouvernement et des classes privilégiées, elles deviennent un instrument pour servir à des fins essentiellement opposées à leurs propres intérêts substantiels.

Et bien, est-ce là une raison pour que les gens conscients de cet état de choses, sachant ce qu’ils doivent et ce qu’ils ne doivent pas faire, s’entraînent au point de courir à la popularité et disent des mensonges en faisant chorus avec tout ce monde ? Est-ce en cela que doit se résumer votre fameuse méthode d’action pratique ? N’est-ce pas grâce à cette même action qu’en 1859 Mazzini se vit obligé de neutraliser le drapeau républicain, d’envoyer des épîtres au pape et des lettres au roi, de faire des accommodements avec Cavour ? Et d’étape en étape, de concession en concession, n’est-ce pas encore grâce à cette même méthode adoptée par lui, qu’il fut amené à détruire complètement de ses propres mains le parti républicain en Italie. Et c’est encore cette action pratique qui contribua à la transformation de Garibaldi, héros populaire, en un serviteur muet de Victor-Emmanuel et de Napoléon III.

On dit que Mazzini et Garibaldi furent obligés de céder à la volonté souveraine du peuple. Il n’en est rien. Ils cédèrent à la minorité bourgeoise qui s’est arrogé le droit de parler au nom du peuple qui reste indifférent à toutes les péripéties de la politique. Et c’est ce qui vous arriva aussi. Vous avez pris les lamentations des propriétaires terriens, qui trouvèrent un écho dans la littérature, pour l’expression des sentiments de toute la nation russe et vous en fûtes intimidés. De là, ce changement de front, cette coquetterie et ces avances à vos chauves amis-traîtres ; de là, vos nouvelles missives à l’empereur et vos articles dans le genre de celui du 1er mai, que moi je n’aurais pas consenti à signer pour tous les biens du monde. Oui, pour tous les biens du monde je n’aurais pas voulu jeter une pierre sur Karakosoff [3], et, en usant de la voie de la presse, lui appliquer publiquement cette épithète de « fanatique ou un noble irrité », au moment même où de tous côtés des injures lui sont lancées par la Russie bureaucratique et officielle, par cette Russie seigneuriale et littéraire, par tout ce monde de laquais de la Russie avilie, qui en le maudissant et en l’injuriant, espèrent se distinguer aux yeux du tzar et des autorités. De Moscou à Pétersbourg, nos chauves amis s’écrièrent avec enthousiasme : « Michel Nicolaevitch [4] saura trouver le moyen de lui arracher des aveux ! » Et déjà cet infortuné subit avec un courage admirable les supplices et toutes les tortures qui sont dues à l’esprit inventif de Mouravieff. Dans tous les cas, nous autres, nous n’avons pas le droit de le juger d’ici, n’ayant aucun renseignement sur lui, ni sur le motif qui le poussa à cet acte de violence. Pas plus que toi, je ne vois pas d’utilité pour la Russie dans le régicide ; j’en conviens volontiers, qu’il est même nuisible par le fait que, provisoirement, il excite une réaction en faveur du tzar. Mais, je ne suis nullement étonné de ce que tout le monde, en Russie, ne soit pas du même avis et que, grâce à la pression gouvernementale devenue, au dire de tous tout à fait insupportable dans ces derniers temps, il se trouvât un homme décidé dont l’esprit, peut-être, est moins développé que le nôtre au point de vue philosophique, mais qui est doué d’une énergie que nous ne possédons pas ; que cet homme ait jugé possible de trancher le nœud gordien d’un seul coup. Et je lui porte beaucoup d’estime parce qu’il a pensé ainsi et parce qu’il a agi comme il avait pensé. Malgré toutes les erreurs de sa théorie, nous ne pouvons lui refuser notre estime et nous avons le devoir de le reconnaître hautement l’un des nôtres, devant cette foule avilie de valets rampant aux pieds de leur maître. Dans ce même article, tu admires, au contraire, chez le jeune paysan [5] une présence d’esprit « extraordinaire », une « rare » faculté de combinaison et une adresse de mouvement.

Mon cher Herzen, tout cela ne tient pas debout ; c’est absurde, c’est ridicule, ce n’est plus de toi. Qu’est-ce qu’il y a donc de si « extraordinaire », de si « rare » dans le geste d’un homme qui, en voyant une main levée pour frapper, saisit cette main, arrête le coup. Mais chacun pourrait faire la même chose, un vieillard aussi bien qu’un jeune homme, un admirateur dévoué, comme un ennemi acharné du tzarisme, dans l’esprit duquel, comme dans le mien, par exemple, la vie du tzar n’est assurée d’aucune manière ; qu’au contraire, le sang des Polonais et des Russes innocents, en profusion versé par sa volonté, crie vengeance. Tout le monde agirait comme ce « jeune paysan » sans avoir pour cela une pensée arrêtée, un but quelconque. On le ferait tout à fait machinalement, avec la promptitude et l’adresse d’un geste qui est dû à un réflexe…

Ton expression de « un noble irrité », me rappelle l’orthodoxie de Gogol, qui à la fin de sa vie se plaisait à nous qualifier de « mortitiés ». De plus, ce sont là des propos équivoques qui donnent lieu à croire que tu y vois l’irritation d’un noble contre le tzar, émancipateur des serfs. En réalité, ce noble fit balle sur le tzar justement parce qu’il a fraudé les paysans, ce que démontrent assez clairement les paroles de Karakosoff lui-même, qu’il a prononcées immédiatement après avoir fait son coup. Et tu en veux au tzar pour avoir déféré le titre de noble à Comissaroff ; tu dis qu’il a dénaturé ainsi la morale de la leçon que l’histoire nous donne. En quoi vois-tu donc la morale de cette leçon historique ? Elle n’est pas, pourtant, difficile à deviner : les Ryléeff, les Troubetzkoï, les Volkhonski, les Piétrachevski, les Karakosoff, ces ennemis implacables de l’impérialisme, tous appartiennent à la noblesse. Les Susanine, les Martianoff, les Comissaroff, défenseurs et sauveurs de l’autocratie, sortent du peuple. Mais toi, ne voulant pas te départir de ton rôle de conseiller et de cajoleur de toute la famille impériale s’étendant jusqu’aux frivoles Leichtenberg, rôle auquel personne ne t’a appelé et que personne ne t’a reconnu, tu reproches à Alexandre Nicolaevitch [6] d’humilier la classe des paysans qui lui sont dévoués vis-à-vis de celle de la noblesse, toujours hostile à sa personne. Tu as beau essayer de l’édifier, Herzen, mais guidé par l’instinct de la conservation, Alexandre Nicolaevitch comprend mieux que toi la leçon morale historique de l’État de la Russie. Il a le sentiment, peut-être, même une conscience très nette de ce que la fidélité du peuple russe à son tzar se base sur un malentendu, de même que le libéralisme frondeur de la noblesse. Car la substance même des intérêts de chacune de ces deux classes réclame, du peuple — de se déclarer l’adversaire de l’autocratie tzarienne qui lui est funeste, et de la noblesse, — toujours pour les mêmes motifs, — de rester sa fidèle alliée, parce qu’elle peut y trouver son salut. Il est évident que la conscience de ce principe domine aujourd’hui tous les esprits de la classe nobilière. Espérons donc, qu’au fur et à mesure que la noblesse, obéissant à une nécessité déterminée par l’ensemble de ses intérêts, se rapprochera du tzar, le peuple s’en éloignera ; qu’il comprendra enfin qu’il ne peut y avoir de conciliation possible entre le bien-être de la nation et le pouvoir du tzar et de l’État, l’existence de l’empire lui-même.

Chercher à l’expliquer au peuple, — c’est la tâche de nos amis en Russie, mais il appartient à nous de leur démontrer la nécessité de tracer cette voie unique qui doit les conduire à la liberté et au salut de la nation.

Je dois me résumer. Il est hors de doute que votre programme actuellement adopté, ne peut exercer un dixième de l’influence que vous avez eue en Russie il y a quatre ans d’ici. Et le carillon de votre Cloche se perd dans le vide de l’espace sans éveiller l’attention de personne… Elle résonne inutilement, parce qu’elle ne sonne pas comme elle doit. Il vous reste deux issues possibles : suspendre la publication de votre journal ou lui donner une autre direction. Il importe que vous preniez là-dessus telle ou telle résolution. Quelle sera votre nouvelle ligne de conduite ? D’abord, vous devez préciser à qui vous aurez à vous adresser, quel sera votre public ? Le peuple russe est illettré, par conséquent il vous serait impossible d’exercer une action directe sur lui, de l’étranger. Vous aurez donc à guider ceux qui par leur position sont appelés à se mettre en contact avec les masses populaires, ceux-là mêmes que vous avez systématiquement éloignés de vous en adoptant la méthode de concessions pratiques et en portant vos regards du côté de l’empereur et de vos chauves amis-traîtres. Mais, avant tout, vous devez renoncer complètement à toute prétention, au désir, à l’espoir même d’influencer l’empereur et son gouvernement ; en général, à chercher d’avoir une action quelconque sur la marche des affaires dans la politique du pays. Dans ces sphères personne ne vous écoutera et peut-être se moquera-t-on encore de vous. Là, chacun sait où il va et tout le monde a une parfaite conscience de ce que cet État de toutes les Russies ne saurait continuer d’exister qu’en poursuivant le but et qu’en se servant de moyens que Pétersbourg lui impose.

Vous perdez votre temps et vous vous compromettez inutilement en vous adressant à ce monde. Cherchez votre auditoire ailleurs. Attirez-vous un public nouveau. Vous le trouverez dans les jeunes disciples de Tchernychevski et de Dobroliouboff, qu’eux-mêmes n’eurent pas le temps de former. Cherchez-le encore dans les Bazaroff [7], chez les nihilistes, c’est là que sont accumulés les éléments de la vie ; là est l’énergie, une volonté ferme et loyale. Mais alors, gardez-vous bien de leur offrir une pâture qui serait un mélange de demi-mots, de lumière à moitié dérobée et de vérité à moitié voilée. Oui, reprenez votre place à la tribune, mais en renonçant à votre prétendu tact, qui, vraiment, est un pur non sens ; élevez votre voix pour affirmer sans scrupule tout ce que vous pensez, sans vous soucier davantage de combien de pas vous aurez devancé votre public. N’ayez crainte, ce public ne restera pas en arrière et au besoin, si vous allez céder à la fatigue, il vous donnera de l’élan, vous poussera en avant, car il est jeune, énergique et viril ; il aspire à la lumière et ne reculera pas devant la vérité, de quelque nature qu’elle soit. Et tout en lui prêchant la circonspection, la prudence, exposez-lui la vérité entièrement, afin qu’à sa lumière il puisse voir où il devra marcher en conduisant le peuple. Hâtez-vous de délier vos bras, garrottés par la crainte et par les combinaisons propres aux décrépits ; débarrassez-vous de votre tactique et de vos méthodes pratiques ; laissez ces manœuvres de côté. Cessez d’être les Erasme pour devenir des Luther ; et alors, vous verrez revenir à vous, en même temps que la foi en votre cause, et votre éloquence, et votre force.

Et c’est alors que vos vieux enfants prodigues, qui vous ont trahi, reconnaissant dans votre voix celle d’un chef, de nouveau accourront vers vous, repentants. Mais, malheur à vous si vous les accueillez.

Voilà, mes amis, comme je pense, moi. Tous pouvez me juger comme bon vous semblera, mais prenez soin de me faire votre réponse, non par un jeu de mots qui ne dit rien, mais par l’action. Et quant à cette étrange union cosmopolito-slavo-londono-genèvoise et le complot universel contre toi, Herzen, dont tu fais mention dans ta dernière lettre, je peux te dire seulement une chose, c’est que je n’en ai jamais entendu parler et que je me tiens intentionnellement à l’écart de tous les bruits et de tous les cancans qui se répandent parmi les réfugiés russes. Outine, le jeune, m’a raconté seulement qu’à un dîner chez lui, il avait amené la paix entre toi et la jeune Russie représentée à Genève, mais je ne prête aucune foi à ses paroles. Les nouvelles que vous me donnez d’Ogareff et de sa santé sont alarmantes. Et, de même que lui, nous tous, ne tarderons pas de tomber sous la faucille du Temps. Pourvu que ces quelques années de vie qui nous sont encore réservées ne se perdent infructueusement.

En attendant, je vous embrasse tous les deux et vous prie de conserver les sentiments de notre ancienne amitié, en dehors de la différence de nos opinions politiques et des moyens pour les mettre en pratique.


Votre M. Bakounine.


Prépare ta part de réponse, et nous la lui ferons parvenir d’une manière ou de l’autre. Je ferai la mienne franchement et sincèrement.


  1. Collectivité des membres de la commune rurale (Trad).
  2. Fonctionnaire civil de l’état (Trad.).
  3. Qui en 1856 tira un coup de revolver sur Alexandre II, qu’un certain Comissaroff qui se trouvait dans la foule, para par un geste, dit-on, inconscient (Trad.)
  4. Mouravieff.
  5. Comissaroff (Trad.)
  6. Alexandre II (Trad.)
  7. Héros dans le roman de Tourguéneff : Les Pères et les Fils (Trad.)