Lettres à Herzen et Ogareff/À Herzen et Ogareff (19-08-1863)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Lettres à Herzen et Ogareff
Lettre de Bakounine à Herzen et à Ogareff - 19 août 1863



LETTRE DE BAKOUNINE À HERZEN
ET À OGAREFF


19 août.


Si vous n’avez pas le courage de lire toute cette lettre d’une haleine, commencez par la feuille 16.

Je continue : J’ai conclu de la lettre qu’Alexandre Alexandrovitch a envoyée avant hier à Straube, que vous n’êtes pas disposés à ratifier le contrat que nous avons signé avec lui. Je pense que vous commettriez par là une grande erreur. Straube est un jeune homme sérieux, loyal et dévoué, qui montre beaucoup de zèle pour cette affaire, et il me semble que ses démarches auront du succès. Alexandre Alexandrovitch était du même avis avant de quitter Stockholm. Un jour, me parlant du Danois que nous avait recommandé Bouïnitzki et que, plus tard, nous sûmes être un coquin, il me dit : « Straube, c’est différent ; à celui-là je n’hésiterais pas à tout confier. » J’ai fait depuis, plus ample connaissance avec Straube ; j’ai recueilli des renseignements sur son passé et sa situation actuelle, sur toutes les circonstances de sa vie, enfin sur tout ce qui le concerne et je peux vous affirmer que c’est un homme tout à fait sérieux, fort intelligent et honnête. De même que les personnes honorables, telles que Blant, Embloge et Yerta, me répondent de son honnêteté, de même je vous en réponds de mon côté, et je vous le garantis sur mon honneur.

J’affirme absolument qu’il nous serait difficile de trouver une autre personne qui, ayant la valeur de Straube, montrât autant d’empressement que lui pour cette affaire. Nous trouverions en lui un auxiliaire inappréciable et il serait, vraiment, impardonnable de ne pas profiter d’une offre dans laquelle il met tant de bonne volonté.

Il a saisi très justement la substance même de l’affaire ; il a compris de suite qu’il n’y aurait pas grand’chose à faire au point de vue de la propagande, ni de ses propres intérêts, si l’on voulait continuer la vente de ces éditions en détail, par l’intermédiaire du garçon d’hôtel, à Stockholm et à Copenhague. L’expérience qu’il en avait fait d’ailleurs, lui avait démontré clairement toute la nullité de ce procédé.

À la suite de l’entrevue que nous avons eue ici avec Sturzenberg, et depuis notre conversation avec plusieurs Danois, nous nous sommes convaincus qu’il n’y avait rien à faire à Copenhague et qu’il était absolument inutile d’y entreprendre quoi que ce soit.

La vente de vos éditions, publiées à Londres, ne saurait acquérir un caractère sérieux, que lorsqu’elle se fera à Pétersbourg et dans l’intérieur de la Russie. Pour cela, en premier lieu, il faut avoir un agent en Russie, fût-ce un libraire ou toute autre personne qui consentît à se charger de vendre cette marchandise prohibée et qui pût organiser de nouveaux débouchés dans l’intérieur du pays. Il est de toute impossibilité de trouver une telle personne par correspondance, et Straube a résolu de se rendre lui-même à Pétersbourg dans le but d’y trouver son homme et d’arrêter avec lui toutes les conditions de cette entreprise. Il se dirigera sur Stettin muni par moi d’une lettre de recommandation pour un commissionnaire que j’y connais, un excellent homme et qui fait de grandes affaires à Pétersbourg. Après avoir noué des relations à Stettin, Straube ira directement à Pétersbourg. Il ne connaît là qu’un seul libraire allemand, un très honnête homme, à ce qu’il dit, mais qui a repoussé l’offre qu’il lui avait faite par correspondance. Je lui conseille donc de ne plus s’adresser à lui. Mes amis lui donneront des lettres de recommandation pour un Suédois qui y est établi et dont je vous ai déjà entretenu. De plus, mon ami de Stettin, qui connaît bien Pétersbourg, le recommandera à plusieurs négociants très importants. Enfin, il faudra que vous lui donniez une lettre de recommandation pour un membre de notre cercle, pouvant le mettre en relations avec un commerçant russe, disposé à nous aider. Je sais d’avance l’objection que vous me ferez et je comprends que c’est là un point très délicat de cette affaire. Par le temps qui court, il n’est pas prudent, il est même dangereux de l’adresser à l’un de nos amis à Pétersbourg. Mais, que voulez-vous, mes chers, qui ne risque rien, n’a rien. Sans le concours du cercle de Pétersbourg vous n’arriverez jamais à nouer des relations commerciales sérieuses en Russie. Le cercle ne devra pas s’immiscer directement dans l’entreprise, il n’aura qu’à indiquer à Straube des hommes aptes à faire ce commerce et qui voudraient s’en occuper. Vous pourriez faire comme nous l’avons déjà pratiqué à Stockholm ; donner un mot pour l’un des membres de notre cercle en m’envoyant son adresse à part ; Straube l’apprendrait par cœur. Vous diriez simplement dans votre lettre que Straube vient de votre part et que vous priez de lui prêter concours en le conseillant et en lui donnant des recommandations nécessaires. Je vous l’assure sur mon honneur, Straube agira avec une prudence tout à fait machiavélique ; il ne fera pas de maladresse qui puisse le compromettre, pas plus que la personne elle-même à laquelle vous l’aurez adressé. Il ne cherchera à rien apprendre au delà de ce qu’on jugera nécessaire de lui confier ; en public, il fera même semblant de ne pas reconnaître la personne avec laquelle il aura conféré secrètement.

Straube exposerait en substance l’affaire à votre ami, dans votre lettre à celui-ci vous diriez seulement que c’est un homme de confiance ; que vous le lui recommandez et que vous le priez de lui prêter son concours. Rappelez-vous, enfin, que nous avons déjà employé deux fois ce procédé. C’était pour Quanten, dont la réponse, que j’aurais dû avoir depuis longtemps déjà, se trouve encore entre vos mains. La deuxième fois, c’était pour Veterhof. Le destinataire était absent et la lettre fut retournée. Je l’ai reçue moi-même et je l’ai brûlée.

Dites donc à Alexandre Alexandrovitch que je réponds sur mon honneur de l’honnêteté, de l’exactitude et de l’habileté de Straube. Il nous serait bien difficile de trouver une personne qui convienne mieux pour cette affaire.

De Pétersbourg, Straube se rendrait en Finlande et, peut-être aussi à Riga. Nous avons déjà nos hommes en Finlande, et probablement, il s’en trouverait d’autres encore. De cette manière, il établirait tout un réseau de communications et, il donnerait une large base à l’affaire qui se réaliserait ainsi sur une grande échelle.

L’échéance de trois mois, fixée par Alexandre Alexandrovitch, est de trop courte durée et pour cela même impossible à accepter. Pensez donc que dans six semaines, tout au plus dans deux mois, la navigation sera arrêtée, et qu’il n’y a encore rien de préparé. Il faut aussi du temps pour trouver les gens nécessaires et pour organiser les voies de communication.

De plus, les commerçants en Russie, avec lesquels on traitera, demanderont de leur faire crédit. N’oubliez pas non plus que le voyage projeté demandera aussi du temps et qu’il exigera des dépenses considérables. Enfin, il peut arriver que, soit à cause du terrorisme blanc, soit par indifférence ou encore, grâce à une impopularité passagère de vos éditions, Straube pourrait ne trouver personne à Pétersbourg, qui voulût s’associer à lui ; alors, ce serait une perte de temps inutile et il y aurait, par dessus le marché, des frais de voyage à payer. Il court donc des risques. Aussi, veut-il, d’un autre côté, tenter d’organiser un commerce lucratif, dans le cas où les circonstances lui seraient favorables. Il demande : 1° que nous lui fassions crédit de quatre à cinq mille francs à l’échéance d’une année, au bout de laquelle il vous restituerait toute la marchandise qu’il n’aurait pas vendue ; 2° Qu’après avoir adopté ses conditions essentielles, vous lui enverriez pendant cette première année d’essai, tout ce qu’il vous demanderait dans les limites du crédit que vous consentirez à lui faire sans le moindre retard et avec une exactitude commerciale ; 3° Que vous lui prêtiez votre appui dans la mesure du possible, par l’intermédiaire de vos amis en Russie. De son côté, il s’engagerait à ne pas traîner l’affaire s’il voyait qu’elle ne peut marcher et à vous restituer, aussitôt qu’il serait de retour de Pétersbourg, tous les exemplaires de vos éditions qui ne seraient pas vendus, en déduisant de la somme qu’il aurait à vous payer la moitié des frais de transport.

Je vous le répète, c’est une affaire sérieuse qui mérite toute votre attention ; réfléchissez-y bien, avant de donner une réponse négative. Si vous pensez sérieusement à faire la propagande de vos éditions en Russie, vous trouverez difficilement une aussi belle occasion et un commissionnaire présentant des garanties de succès aussi solides. Et pour la dixième fois encore, je vous promets sur mon honneur que vous trouverez en Straube un aide sérieux, intelligent, honnête et un homme de bonne volonté. Sur ma prière, il m’a fait par écrit l’exposé de ses vues et de ce qu’il espère pouvoir tirer de cette affaire. Si vous êtes disposé à accepter sa proposition, répondez-moi sans perdre de temps, ou encore, envoyez votre réponse directement à Straube lui-même, en indiquant toutes vos conditions d’une manière nette et précise, en français ou en allemand.

Écrivez-moi aussi en même temps, en m’indiquant avec la même précision ce que je pourrais y changer et dans quelle mesure devrai-je le faire dans le cas où Straube me le demanderait. Et, sans perdre un seul instant, envoyez-lui les derniers numéros de la Cloche qu’il n’a pas encore reçus ; faites aussi un choix de livres qui, à votre avis, sont les plus intéressants pour la Russie. Dans le cas où vous accepteriez sa proposition, il partirait d’ici vers le 10 septembre. Mais si vous ne voyez pas moyen de vous entendre avec lui, refusez carrément, en motivant ou non votre refus, mais, dans tous les cas, le plus vite possible, pour ne pas l’entraîner à faire d’inutiles préparatifs pour son voyage.

4) Ma rupture avec Quanten, dont Alex. Alex, a été l’unique cause, et le refroidissement avec les Finlandais résidant à Stockholm, qui s’en est suivi, ne me permirent pas, comme je l’avais espéré d’abord, de profiter de la présence de plusieurs Finlandais influents, arrivant de leur pays. Pourtant, grâce à mes amis suédois je réussis à m’introduire chez un finnomane des plus estimés et des plus populaires de son parti. Je vous envoie, sur un feuillet à part, quelques passages empruntés à ses lettres, et qui déjà, à eux seuls, suffiront à vous démontrer l’importance de cette alliance et toute l’utilité que nous pourrions en tirer. Je ne vous donne pas les noms et je ne vous envoie pas les adresses, car, après l’amère leçon que m’a donnée votre jeune et ambitieux secrétaire, je ne suis pas sûr qu’il ne redirait pas tout cela à son ami Quanten, actuellement, mon ennemi, et que, cette fois encore, il n’abuserait pas de ma confiance, en en faisant une arme contre moi, afin de consolider sa puissance juvénile. Je croyais de mon devoir de prévenir mes amis finnois contre Quanten et j’ai appris avec bonheur que le parti actif des finnomanes, qui, vous le voyez, s’est organisé en société secrète, a pris la résolution de ne pas se soumettre aux exigences de la colonie finnoise d’ici, qui s’occupe beaucoup plus d’intérêts particuliers que de la cause publique.

5) S’il y a des lettres pour moi, m’arrivant de Straube, de Finlande, ou d’ailleurs, je vous prie de me les envoyer immédiatement à Genève, à l’adresse ci-jointe. J’envoie la même prière à Tkhorjevski. Le dernier envoi de Londres à Genève devra être fait le 8 janvier au plus tard. Le 9, il faudra déjà m’envoyer mon courrier à Gênes, poste restante, et, après le 9, à Florence, également, poste restante, toujours à l’adresse de Henri Souli.

6) Herzen doutait aussi du succès de notre entreprise commerciale à Constantinople par voie d’Italie. Écris-moi si tu gardes toujours tes anciennes espérances et si je dois m’efforcer de remplir ta commission comme il était convenu entre nous ?

J’espère, Ogareff, que tu ne tarderas pas à me répondre sur toutes mes questions, ce dont tu obligeras beaucoup votre dévoué

M. Bakounine.


Salut cordial de notre part à Natalia Alexéevna.


Nota. — Nous trouvons, écrit de la main de Bakounine, sur ce fragment de lettre : « À Tkhorjevsky » (Drag.).