Lettres à Herzen et Ogareff/À Ogareff (14-06-1870)

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Lettres à Herzen et Ogareff
Lettre de Bakounine à Ogareff - 14 juin 1870



LETTRE DE BAKOUNINE À OGAREFF


14 juin 1870, Locarno.


Mon cher Aga,


Je n’ai pas encore répondu à ton mot écrit en français, que tu m’as envoyé sans signature avec notre ami borgne. Je n’en ai pas fait davantage, quant à ta question, si je veux prendre un appartement et acheter les meubles que ce même ami vend d’occasion. J’ai pensé que les lettres pour Neville et les épîtres pour vous (en deux gros paquets recommandés) pourraient déjà par elles-mêmes te servir de réponse sur ces deux questions et t’en dire assez long.

J’espère qu’après avoir pris connaissance de toutes les lettres que je t’ai fait parvenir, tu as dû te convaincre, enfin, qu’il était de mon devoir de poser à Neville nettement et catégoriquement les conditions dont je vous ai fait mention ; que cette décision prise, je ne serai plus disposé, je ne pourrai pas et ne devrai pas rétracter mes paroles, que je ne voudrais pas faire un seul pas en arrière. Voudra-t-il, oui ou non, accepter ces conditions, cela dépendra essentiellement de votre attitude vis-à-vis de moi : il l’acceptera si vous le demandez, dans le cas où vous jugez juste, utile et nécessaire de me prêter en même temps votre appui. Je vous ai exposé toute cette affaire et j’ai fait de mon mieux pour vous convaincre. Il ne me reste plus à présent qu’à attendre sa réponse et la vôtre aussi. Si toutes les deux sont satisfaisantes, si vous vous décidez à éliminer les malentendus et à vous débrouiller des équivoques dans lesquels il nous a tous impliqué, si vous me donnez la garantie que nous pourrons continuer de travailler pour notre cause en nous appuyant sur une base plus solide et plus réelle — notamment sur les bases et dans les conditions que je vous ai proposées dans mon épître — j’irai chez vous, sinon, je m’y refuse. Qu’irais-je faire à Genève ? Et d’ailleurs, où prendrais-je l’argent nécessaire, pour effectuer ce voyage ? Je suis réduit à la ruine complète et je ne trouve point d’issue. J’ai des dettes à payer, mais ma bourse reste toujours vide, je n’ai pas seulement de quoi vivre. Et je ne sais plus comment faire ? À la suite de ce malencontreux accident avec L. tous mes travaux de traductions doivent être suspendus. Et je ne connais aucune autre personne en Russie. Bref, ça ne va pas du tout. J’ai tenté encore quelques derniers efforts pour faire sortir mes chers frères de leur torpeur. S’éveilleront-ils enfin ? Je n’en sais rien. Je vais attendre leur réponse.

Puisque même, ici, je ne parviens pas à joindre les deux bouts, comment pourrais-je y réussir à Genève. Puis les frais de voyage, la vie elle-même dans cette ville où tout est deux fois plus cher, enfin les frais d’installation, inévitables dans le plus modeste ménage. Comment veux-tu que je pense au mobilier de notre ami borgne, même s’il en demandait seulement le quart de son prix réel ?

Enfin, je te l’ai déjà répété plusieurs fois, verbalement et par écrit, pour différents motifs qui ont beaucoup d’importance pour moi et pour Antosia, dans le cas où je serais décidé à aller à Genève, je serais obligé de m’établir dans les environs, à la campagne.

Mais, mon cher ami, il est inutile d’en parler. Ce qu’il y a de plus probable, c’est que je resterai ici. Notre Boy est très entêté, et moi, lorsque je prends, une fois, quelque décision, je n’ai pas l’habitude d’en changer. Ergo, la rupture avec lui, de mon côté au moins, me semble inévitable. Si nous tous, nous avions la même opinion et que, indissolublement liés, nous eussions agi solidairement, nous serions, probablement, arrivés à vaincre son opiniâtreté, ou à la rigueur, passer outre, sans y prendre garde et, dans tous les cas, à mettre notre affaire sur pied. Mais, cette union de pensée, de sentiment et de vouloir, existe-t-elle chez nous ? J’en doute.

Toutefois j’attendrai ici votre réponse à mes nombreuses et infiniment longues lettres ; et je ne bougerai pas tant que je n’aurai acquis une profonde conviction que je suis appelé pour un travail sérieux et non pour de nouveaux débats qui resteraient stériles.

Écris-moi donc au plus vite.

Ton M. B.