Lettres à Herzen et Ogareff/Appel aux frères russes

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Lettres à Herzen et Ogareff
Appel aux frères russes



APPEL AUX FRÈRES RUSSES


Amis et frères,


Les quelques lignes, que notre ami Nicolas Platonovitch Ogareff vient d’écrire sur l’insurrection polonaise sont pénétrées d’un dévouement sincère et illimité à la grande cause de notre affranchissement national et de l’émancipation générale des peuples slaves. On doit reconnaître, que l’insurrection partielle et prématurée des Polonais menace d’arrêter pour longtemps l’évolution du progrès dans tous les pays slaves et particulièrement en Russie. L’état des esprits dans ce pays comme dans l’Europe entière, ne laisse entrevoir que de vagues espérances dans le succès de cette insurrection ; la défaite du parti insurrectionnel en Pologne doit infailliblement avoir pour conséquence le triomphe temporaire du despotisme tzarien en Russie. D’un autre côté, la situation des Polonais est tellement insupportable, qu’il est à peine admissible qu’ils puissent patienter davantage.

Par une répression cruelle et systématique et par des moyens infâmes, le gouvernement russe semble vouloir provoquer l’insurrection en Pologne ; c’est pourquoi il serait utile aussi bien pour les Polonais que pour les Russes de la retarder. Son ajournement à une époque plus favorable serait même salutaire pour les deux nations. Vous devez donc concentrer tous vos efforts sur ce point sans, toutefois, froisser les Polonais dans leurs droits sacrés, ni dans leur dignité nationale. Faites votre possible pour les persuader d’attendre, tant que les circonstances le permettront, mais pourtant ne perdez pas de temps ; faites une propagande active, organisez-vous, afin de vous tenir tout prêts quand le moment critique arrivera. Lorsque, à bout de patience, nos malheureux frères polonais se seront levés, vous vous lèverez aussi, non pour les combattre, mais pour marcher avec eux ; vous vous lèverez au nom de l’honneur de la Russie, au nom de votre devoir de Slaves, au nom de la cause nationale russe et au cri de : vive la Terre et la Liberté ! Dussiez-vous succomber dans cette lutte, en mourant, vous servirez, la cause commune. Et Dieu sait ! Peut-être, contrairement à toute prévision votre héroïsme sera-t-il couronné de succès…

Quel que soit le sort qui vous soit réservé, j’espère qu’il me sera donné de le partager.

Adieu et peut-être au revoir et à bientôt.


M. B.


Nota. — Ne voulant pas avouer son erreur d’autrefois qui consistait principalement dans l’abandon du programme fédéral, lorsque « l’intégrité de l’empire de toutes les Russies » était sacrifiée à « l’intégrité » de la Pologne historique et non démocratique, c’est-à-dire au royaume polonais de 1772, Bakounine se déclara avec d’autant plus de violence contre « l’intégrité de l’empire de toutes les Russies. » Enfin, passant du fédéralisme à l’anarchie et même à l’amorphisme, il commence à prêcher la destruction complète de la Russie elle-même (Drag.).