Lettres à Lucilius/Lettre 94

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachette2 (p. 308-323).
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LETTRE XCIV.

De l’utilité des préceptes. De l’ambition, de ses angoisses.

Cette partie de la philosophie qui donne les préceptes propres à chaque personne, qui ne forme point l’homme en général, mais qui prescrit au mari la conduite à tenir avec sa femme, au père la manière d’élever ses enfants, au maître celle de gouverner ses esclaves, a été seule admise par quelques esprits. Ils ont laissé là tout le reste qu’ils tenaient pour pures digressions en dehors de l’utile, comme si l’on pouvait donner conseil sur des cas spéciaux sans avoir d’abord embrassé tout l’ensemble de la vie humaine. D’après Aristote le stoïcien, au contraire, ces préceptes ont peu de poids et ne descendent pas jusqu’au fond de l’âme. Ils tirent un grand secours, selon lui, des axiomes de la philosophie et de la constitution même du souverain bien ; et les avoir bien compris et étudiés, c’est s’être prescrit ce qu’il faut faire dans chaque occurrence. Celui qui apprend à lancer le javelot se choisit un point de mire, et sa main se forme à bien diriger le trait ; quand il a acquis ce talent par les leçons et l’exercice, partout où il veut il en fait usage : car ce n’est pas tel ou tel objet qu’il sait frapper, mais tous ceux qu’il voudra. De même l’homme instruit des devoirs de la vie en général n’a pas besoin d’avis partiels, quand le tout lui est familier : ce qu’il sait, ce n’est pas la manière de vivre avec sa femme ou son fils, mais celle de bien vivre, qui renferme aussi les deux premières.

Cléanthe juge que cette branche de la science est utile aussi, mais impuissante si elle n’est entée sur le tronc, si les décrets mêmes et les points capitaux de la philosophie ne nous sont connus.

Le problème se divise donc en deux points : cette branche est-elle utile ou inutile, et peut-elle, à elle seule, former l’homme de bien, c’est-à-dire est-elle superflue ou rend-elle superflues toutes les autres ? Ceux qui la veulent faire croire superflue disent : « Si quelque obstacle arrête ma vue, il faut l’écarter ; tant qu’il est devant moi, c’est peine perdue que de me prescrire et la façon de marcher et où je dois étendre la main. Ainsi encore, si quelque nuage aveugle mon âme et s’oppose à ce qu’elle discerne l’ordre de ses devoirs, que me fait l’homme qui me dit : « Tu vivras de telle sorte avec ton père, de telle autre avec ta femme ? » Vos préceptes n’avancent à rien, tant que l’erreur offusque mon esprit ; dissipez-la, je verrai clairement ce que chaque devoir exige de moi. Sinon, vous enseignez au malade ce que l’homme sain doit faire, vous ne lui rendez pas la santé. Vous enseignez au pauvre le rôle du riche. Comment le remplira-t-il s’il reste dans sa pauvreté ? Vous apprenez à celui qui a faim ce qu’il doit faire en tant que rassasié ; cette faim qui lui ronge les moelles, ôtez-la lui d’abord. Je vous dis de même pour tous les vices : c’est d’eux qu’il faut débarrasser l’homme, au lieu de recommander ce qui, avec eux, est impraticable. Si vous ne dissipez les préjugés qui nous travaillent, ni l’avare ne comprendra comment il faut user de l’argent, ni le poltron comment mépriser les périls. Il faut faire bien comprendre à l’un que l’argent n’est ni un bien ni un mal, et lui montrer des riches très-misérables ; il faut convaincre l’autre que tout ce que redoute la multitude n’est pas si à craindre que la renommée le crie en tous lieux, fût-ce même la douleur ou la mort. Que dans la mort, cette loi qu’il faut subir, il y a cette grande consolation qu’elle ne nous visite pas deux fois ; que dans la douleur on aura pour remède ce courage obstiné qui rend plus léger ce qu’on supporte avec énergie ; que la douleur a cela de bon qu’elle ne peut être extrême quand elle dure, ni durer quand elle est extrême ; qu’il faut accepter avec constance tout ce que nous imposent les nécessités d’ici-bas. Lorsqu’avec ces principes vous aurez amené l’homme en présence de sa condition, et qu’il aura reconnu que la vie heureuse n’est point une vie selon la volupté, mais selon la nature ; qu’il aura affectionné dans la vertu l’unique bien de l’homme et fui la turpitude comme l’unique mal ; que tout le reste, richesse, honneurs, santé, force, puissance seront à ses yeux dessillés choses indifférentes qui ne doivent compter ni dans les biens ni dans les maux, il n’aura que faire de ces moniteurs de détails pour lui dire : « Marchez ou mangez de telle sorte ; ceci convient à l’homme, ceci à la femme, ceci au mari, ceci au célibataire. » Les plus ardents donneurs de ces conseils n’ont pas eux-mêmes la force de les suivre. Le pédagogue les prodigue à l’enfant, l’aïeule au petit-fils, et le plus colère des précepteurs démontre qu’il ne se faut point mettre en colère. Entre dans une école publique, tu verras que ce que les philosophes débitent avec tant d’importance et d’emphase est dans les livrets de l’enfance[1].

« Et après tout, enseignerez-vous des choses évidentes ou douteuses ? Évidentes, elles n’ont pas besoin qu’on en donne avis ; douteuses, on n’en croit pas le précepteur : les préceptes sont donc superflus. Veuillez bien me comprendre. Si vos avis sont obscurs et ambigus, il faudra les appuyer de preuves ; s’il vous faut prouver, vos démonstrations ont plus de valeur que le reste et suffisent toutes seules. « Voici comme il faut en user avec un ami, un citoyen, un allié. — Pourquoi ? — Ainsi le veut la justice. » Une théorie de la justice me fournit tout cela. J’y trouve que l’équité est en soi chose désirable, que ce n’est pas la crainte qui nous y force, l’intérêt qui nous y engage, que celui-là n’est pas juste à qui cette vertu plaît par autre chose que par elle-même.

« Quand, bien persuadé, je me suis imbu de ces doctrines, que me font vos préceptes qui m’apprennent ce que je sais déjà ? Les préceptes sont superflus pour qui a la science ; pour qui ne l’a pas, c’est peu de chose. Car il lui faut concevoir non-seulement ce qu’on lui prescrit, mais encore le pourquoi. Est-ce, je le répète, à l’homme qui a des idées justes sur les biens et sur les maux que les préceptes sont nécessaires, ou à l’homme qui en a des idées fausses ? Le second ne tirera de vous aucune aide : son oreille est acquise au préjugé public qui combat vos avertissements ; le premier, dont le jugement est arrêté sur ce qu’il doit rechercher ou fuir, sait ce qu’il a à faire sans même que vous parliez. Toute cette partie de la philosophie peut donc être écartée.

« Deux choses nous amènent à faillir, ou un fonds de mauvais penchants que des opinions dépravées ont fait contracter à l’âme, ou, sans que l’erreur la domine, c’est une propension vers l’erreur ; et bientôt entraînée par de faux-semblants loin du devoir, la voilà corrompue. C’est pourquoi nous devons ou guérir radicalement cette âme malade et la délivrer de ses vices, ou, si elle est libre encore mais tendante au mal, nous emparer d’elle les premiers. Les décrets de la philosophie opèrent ce double effet : donc ici vos préceptes n’ont rien à faire.

« D’ailleurs, si nous voulons donner des préceptes pour chaque individu, c’est une œuvre qui passe toute portée. Car nous devons d’autres avis aux capitalistes qu’aux cultivateurs, aux commerçants qu’aux suivants et amis des rois, à celui qui veut s’attacher à ses égaux qu’à celui qui veut vivre avec ses inférieurs. Pour l’état de mariage vous prescrirez comment on doit vivre avec celle qu’on a épousée fille, et comment avec celle qui a l’expérience d’un premier hymen, comment avec une femme riche, comment avec une non dotée. Ne pensez-vous pas qu’il y a quelque différence entre une épouse stérile ou féconde, déjà mûre ou toute jeune, entre une mère ou une marâtre ? Nous ne pouvons embrasser tous les cas, et chacun pourtant veut des préceptes particuliers. Mais les lois de la philosophie sont sommaires et comprennent tous les cas. Ajoute ici que les préceptes de la sagesse doivent être précis et positifs : ce qui ne peut être précisé est en dehors de la sagesse ; la sagesse connaît les limites des choses. Nouvelle raison d’écarter la partie des préceptes qui promet à peu de personnes, loin de pouvoir fournir à toutes, tandis que la sagesse s’adresse à tout le monde. La démence publique et celle qu’on livre aux soins des médecins ne diffèrent nullement : sinon que celle-ci est travaillée de maladie, celle-là de faux préjugés. L’une vient d’un dérangement d’organes ; l’autre est un dérangement d’esprit. Celui qui recommanderait à un fou la manière dont on doit parler, la démarche qu’on doit avoir, la conduite qu’on doit tenir en public, en particulier, serait plus fou que celui qu’il voudrait morigéner ; c’est la bile noire qu’il faut guérir, c’est la cause même de sa folie qu’il faut écarter. Agissez pareillement pour cette autre folie de l’âme : dissipez le mal lui-même, sinon vos bons avis se perdent en vaines paroles. »

Voilà les raisons d’Ariston. Nous les réfuterons une à une. D’abord, pour répondre à celle-ci : « Si quelque obstacle empêche l’œil de voir, il faut l’écarter, » j’avoue que l’œil n’a pas besoin de préceptes pour voir, mais d’un remède qui le nettoie et le débarrasse de l’obstacle. Car il est dans la nature que l’homme voie, et c’est le rendre à ses fonctions que d’écarter ce qui les gène. Mais ce que chaque devoir exige de nous, la nature ne l’enseigne pas. Et puis, l’homme guéri d’une fluxion ne se trouve pas, par cela même qu’il recouvre la vue, en état de la rendre à d’autres : l’homme délivré du vice en délivre autrui. Il n’est besoin ni d’exhortation ni même de conseil pour que l’œil saisisse la différence des couleurs : il distinguera le blanc du noir sans que personne l’en avertisse : l’âme au contraire exige force préceptes pour reconnaître les devoirs qu’impose la vie. Et encore, pour des yeux malades le médecin fait plus que traiter, il conseille. « Gardez-vous, dit-il, d’exposer la vue affaiblie à une trop vive lumière : des ténèbres passez d’abord à un demi-jour, puis osez davantage, et par degrés accoutumez-vous à supporter le plein midi. Après le repas point d’étude : ne forcez point un organe plein et gonflé ; l’impression de l’air, du froid qui vous frappe au visage, est à éviter ; » à quoi il ajoute d’autres avis semblables non moins efficaces que les médicaments[2]. « L’erreur, dit Ariston, est la cause de nos fautes ; les préceptes ne nous l’enlèvent pas, ils ne détruisent pas les opinions fausses touchant le bien et le mal. » J’accorde que par eux-mêmes les préceptes sont impuissants pour renverser les préventions erronées de l’âme ; mais est-ce à dire qu’ils le sont toujours, même avec d’autres auxiliaires ? En premier lieu ils renouvellent nos souvenirs, et puis, ce qui en bloc paraissait trop confus, la division des parties l’offre sous un jour plus exact. Dans votre système vous pourriez taxer de superflues toute consolation, toute exhortation ; or elles ne le sont pas ; donc les simples avis ne le sont pas non plus. « C’est folie, dites-vous, de prescrire au malade ce qu’il devrait faire bien portant ; c’est la santé qu’il faut lui rendre, sans quoi les préceptes sont vains. » Mais n’y a-t-il pas des règles communes à la maladie et à la santé, dont il faut être instruit, comme de ne point manger gloutonnement, d’éviter la fatigue ? Il y a des préceptes communs au pauvre et au riche. « Guérissez la cupidité et vous n’aurez rien à recommander ni au pauvre ni au riche, si la passion s’éteint chez tous les deux. » Comme si ce n’étaient pas choses différentes que de ne point désirer l’argent et que de savoir user de la richesse dont l’avare ignore la mesure, dont l’homme même qui ne l’est pas ne sait point l’usage ? « Extirpez les erreurs, les préceptes sont superflus. » Cela est faux : supposez en effet l’avarice plus généreuse, le luxe moins dissipateur, la témérité soumise au frein, l’apathie réveillée par l’éperon, tous les vices repoussés, encore reste-t-il à savoir et ce qu’on doit faire et comment on doit le faire. « Les avertissements seront sans effet, appliqués à des vices invétérés. » Mais la médecine elle-même ne triomphe pas des maux incurables : pourtant on l’y emploie tantôt comme remède, tantôt comme soulagement. La philosophie à son tour, dût-elle agir tout entière et rassembler toutes ses forces, ne saurait extirper un ulcère endurci, envieilli dans l’âme ; s’ensuit-il qu’elle ne guérisse rien parce qu’elle ne guérit pas tout ? « Que sert de démontrer des choses évidentes ? » Cela sert beaucoup. Car souvent nous savons telle chose et nous n’y songeons point. L’admonition n’instruit pas, mais pique l’attention, mais réveille, mais fortifie nos souvenirs et les empêche de s’échapper. Nous passons devant tant d’objets sans les voir ! Avertir, c’est une manière d’exhorter. Souvent l’esprit ferme les yeux aux choses les plus visibles : il faut d’autorité le rappeler à la connaissance de ce qu’il connaît le mieux. C’est ici le cas de rappeler le mot de Calvus plaidant contre Vatinius : « Il y a eu brigue, vous le savez, et tous savent que vous le savez. » De même vous savez que l’amitié veut être saintement observée, et vous la trahissez ; vous savez qu’il est injuste d’exiger que votre femme soit chaste, quand vous corrompez celles des autres : vous savez que si elle doit être pure d’adultère, vous devez l’être de concubinage, et vous ne l’êtes pas. Aussi faut-il vous ramener fréquemment à ces souvenirs, car vous devez les tenir non pas à l’écart, mais sous la main. Toute vérité salutaire veut être souvent méditée, souvent approfondie ; et qu’on ne se borne pas à la connaître, mais qu’on l’ait à commandement. Ajoute que les choses déjà claires deviennent ainsi plus claires encore. « Si ce que vous prescrivez est contestable, vous devrez y joindre des preuves ; ce seront donc ces preuves, non les préceptes, qui feront effet. » Mais, sans même recourir aux preuves, l’autorité seule de celui qui conseille n’a-t-elle pas son efficacité, tout ainsi que les réponses des jurisconsultes gardent leur valeur, même quand les raisons n’en sont pas données ? En outre les préceptes mêmes ont intrinsèquement beaucoup de poids, surtout formulés en vers ou resserrés en prose sous forme de sentences, comme ces adages de Caton : « Achète, non pas l’utile, mais l’indispensable. Ce qui n’est pas utile, ne coûtât-il qu’un as, est trop cher. » Telles sont les réponses d’oracles ou les mots qui y ressemblent : « Sois ménager du temps. Connais-toi toi-même. » Exigeras-tu des preuves quand on te citera ces vers :

Pour remède à l’injure il ne faut que l’oubli.

Osons : le sort nous aidera[3].

Le paresseux fait obstacle à lui-même.

Ces vérités n’ont nul besoin d’avocat ; elles nous prennent par nos sentiments intimes, et c’est alors que la nature nous montre sa puissance et triomphe[4]. Nos âmes portent les germes de toutes les vertus, que développent les bons avis, comme à l’aide d’un souffle léger s’étend le feu d’une étincelle. La vertu se réveille dès qu’on la touche et qu’on la provoque. Il y a, en outre, des principes qui sont en nous, mais que nous n’avons pas bien présents, et qui obéissent à l’appel dès qu’on les énonce. Il est aussi des idées éparses et peu liées entre elles, qu’un esprit non exercé ne saurait réunir. C’est cette réunion qu’il importe d’opérer, pour leur donner à toutes plus de consistance et à l’esprit plus d’allégement. Autrement, si les préceptes ne sont d’aucun secours, il faut abolir tout corps de doctrine et s’en tenir à la simple nature. Ceux qui le prétendent ne voient pas qu’il y a des esprits actifs et pénétrants, comme des esprits lents et obtus ; que tel enfin est plus ingénieux que tel autre. La vigueur de l’esprit se nourrit et s’accroît par les préceptes qui ajoutent des idées aux idées naturelles, et qui rectifient les mauvaises tendances.

« Mais l’homme qui manque de principes droits, à quoi vos avertissements lui serviront-ils, enchaîné qu’il est par ses vices ? » Ils lui serviront à s’en affranchir. Car tout sentiment naturel n’est pas éteint en lui, mais seulement éclipsé et comprimé : en cet état même il tente de se relever, il lutte contre le génie du mal. Mais qu’il trouve assistance et soit soutenu par vos préceptes, il remonte à la vie, si toutefois une corruption invétérée ne l’a pas gangrené et frappé de mort ; car alors la philosophie avec toutes ses règles, avec toute l’instance de ses efforts, ne le ressusciterait pas. En quoi d’ailleurs diffèrent ses décrets de ses préceptes, sinon que les uns sont généraux, les autres particuliers ? Ce sont toujours des prescriptions, mais absolues dans le premier cas, et, dans le second, relatives. « À l’homme qui a des principes droits et honnêtes les avertissements sont superflus. » Point du tout : car tout instruit qu’il est de ce qu’il doit faire, il ne lit pas assez clairement dans ses devoirs. Ce ne sont pas nos passions seulement qui nous empêchent de faire des actes dignes d’éloge, c’est aussi l’incapacité de découvrir ce que chaque chose exige de nous. Parfois notre âme est bien réglée, mais apathique, et n’est pas exercée à trouver la route du devoir : les bons avis la lui montrent. «  Bannissez les fausses opinions touchant les biens et les maux, et mettez les vraies à la place : les bons avis n’auront rien à faire. » Sans doute c’est un moyen d’établir l’harmonie de l’âme, mais ce n’est pas le seul. Car encore qu’on ait démontré par de bons arguments ce qui est bien, ce qui est mal, les préceptes n’en ont pas moins leur rôle : la prudence, la justice constituent des devoirs, et les devoirs se règlent par les préceptes. Et puis le jugement qu’on porte du bien et du mal se fortifie par l’exécution des devoirs à laquelle les préceptes conduisent. Car le conseil et l’action marchent d’accord, et l’un ne peut précéder l’autre sans en être suivi ; l’action vient en son lieu, d’où l’on voit que les préceptes la devancent. « Mais les préceptes sont infinis. » Cela est faux. Ils ne le sont pas sur les points principaux et nécessaires ; ils n’offrent alors que de légères variétés selon l’exigence des temps, des lieux, des personnes, et encore donne-t-on pour tout cela des préceptes généraux. « Jamais des préceptes généraux n’ont guéri la folie, ni même la méchanceté. » Il y a ici dissemblance. Car ôtez la folie, vous avez rendu la santé ; mais bannissez les fausses opinions, vous n’obtenez pas à l’instant l’intelligence claire des devoirs, et quand vous l’obtiendriez, les bons avis n’en fortifieront pas moins un jugement déjà droit sur les biens et sur les maux. Il est également faux que les préceptes ne profitent pas à l’insensé : car si tout seuls ils ne suffisent pas, ils aident du moins à la guérison : les menaces et les corrections ont souvent contenu l’insensé. Je parle de celui dont l’esprit est dérangé, non entièrement perdu.

« Mais les lois, pour nous porter au devoir, sont inefficaces : et que sont les lois, que des préceptes mêlés de menaces ? » D’abord ce qui ôte aux lois le pouvoir de persuader, c’est qu’elles menacent : les préceptes gagnent la volonté, mais ne la forcent point. Ensuite, les lois détournent du crime : les préceptes ne font qu’exhorter au devoir. Ajoute que les lois aussi contribuent aux bonnes mœurs, quand surtout elles instruisent et ne se bornent pas à commander. Sur ce point je suis d’autre avis que Posidonius, qui n’approuve pas que les lois de Platon soient accompagnées d’exposés de motifs44. « La loi, dit-il, doit être brève, pour être plus facilement retenue par les ignorants ; qu’elle soit comme une voix partie du ciel ; qu’elle ordonne et ne discute pas. Rien ne me semble plus froid ni plus déplacé qu’une loi avec préambule. Commande, dis ce que tu veux que je fasse : ma tâche n’est pas d’apprendre, mais d’obéir. » Je tiens, moi, que les lois influent sur les mœurs ; aussi voit-on de mauvaises mœurs partout où les lois sont mauvaises. « Mais les lois n’influent pas sur tous ! » Ni la philosophie non plus : est-ce à dire qu’elle soit inutile et impuissante à former les âmes ? or la philosophie qu’est-elle, sinon la loi de la vie ? Mais admettons que les lois soient sans influence, il ne suit pas de là qu’il en soit de même de tout avertissement, ou il faudra le dire aussi des discours qui consolent, qui dissuadent, qui exhortent, de la réprimande et de l’éloge. Toutes ces choses sont des espèces d’avertissements, des moyens de faire arriver à la perfection morale.

Rien n’inspire mieux des sentiments honnêtes et ne rappelle mieux au droit chemin une âme flottante et encline à s’égarer, que la fréquentation des gens de bien. C’est un charme qui peu à peu s’insinue dans les cœurs ; et les voir souvent, les entendre souvent, agit avec autant de force que le précepte. Oui, j’aime à le dire, la simple rencontre du sage fait du bien ; et tout d’un grand homme, jusqu’à son silence, profite en quelque point[5]. Il ne m’est pas si aisé de dire comment on en devient meilleur, qu’il me l’est de sentir que je le suis devenu. « Il y a, dit Phédon, de menus insectes dont la morsure ne se sent point, tant le dard est imperceptible et nous trompe pour mieux nous blesser ; la tumeur indique une morsure, et sur la tumeur même nulle lésion ne paraît. Semblable chose arrive dans le commerce des sages ; on ne reconnaît ni quand, ni comment il profite ; on reconnaît qu’il a profité. » – Que prétends-tu conclure de là ? – Que les bons préceptes, si tu les médites souvent, te serviront autant que les bons exemples. Pythagore a dit « que notre âme devient tout autre, lorsque entrés dans un temple nous voyons de près les images des dieux et attendons la voix de quelque oracle[6]. »

Mais qui peut nier que certains préceptes ne frappent efficacement les esprits même les moins éclairés ? Tels sont ces axiomes si brefs, mais d’un grand poids :

Rien de trop.

Jamais un cœur avare a-t-il dit « C’est assez ? »

Attendez-vous à la pareille.


Ces mots-là portent coup, et nul n’est maître de douter ou de s’enquérir du pourquoi. Tant la vérité, même sans démonstration, nous entraîne toute seule !

Si le respect est un frein pour l’âme, une barrière pour le vice, pourquoi l’avertissement n’aurait-il pas le même pouvoir ? Si le châtiment imprime la honte, pourquoi l’avertissement ne le ferait-il pas, lors même qu’il n’emploie que les préceptes sans rien de plus ? Mais il est plus efficace et pénètre plus avant, s’il appuie de raisons ses conseils, s’il ajoute pourquoi la chose doit se faire, quel fruit est réservé à celui qui la fait et qui obéit aux préceptes. Si l’autorité est utile, l’avertissement le sera ; or elle est utile, par conséquent l’avertissement aussi.

La vertu se divise en deux parties, la contemplation du vrai et l’action ; la doctrine nous porte à la première, l’avertissement à la seconde. L’action droite est à la fois l’exercice et la manifestation de la vertu ; or si celui qui conseille sert pour l’action, celui qui avertit sert encore. Si donc l’action droite est nécessaire à la vertu, et que cette action nous soit indiquée par l’avertissement, l’avertissement aussi est nécessaire. Deux choses ajoutent singulièrement aux forces de l’âme, sa foi en la vérité et en elle-même : l’avertissement donne l’une et l’autre. Il lui fait croire à la vérité, et cette croyance lui inspire l’enthousiasme et la remplit de confiance : concluons que l’avertissement n’est pas superflu. M. Agrippa, homme d’un grand caractère et, entre tous ceux que les guerres civiles ont faits illustres et puissants, le seul dont les succès aient été ceux de la patrie, répétait souvent qu’il devait beaucoup à cette maxime : « L’union fait prospérer les plus faibles établissements, l’anarchie dissout les plus forts. » Maxime qui, disait-il, l’avait rendu excellent frère, excellent ami. Si des sentences de ce genre, devenues familières à l’âme, la forment au bien, pourquoi cette portion de la philosophie, dont elles sont l’essence, n’en ferait-elle pas autant ? La vertu consiste, partie dans la doctrine, partie dans l’exercice : il faut apprendre, et confirmer par l’action ce qu’on a appris. S’il en est ainsi, non-seulement les décrets de la sagesse sont utiles, mais encore ses préceptes, véritables édits qui répriment nos passions et qui les enchaînent.

« La philosophie, dit-on, se partage en deux points : la science, et l’état de l’âme. Qui possède la science, qui s’est instruit de ce qu’il doit faire ou éviter, n’est point sage encore, s’il n’a comme identifié son âme avec ses instructions. La troisième partie, celle des préceptes, tient des deux premières, des décrets et de l’état de l’âme, et partant ne contribue en rien à compléter la vertu, puisque les deux autres suffisent. » Ainsi donc la consolation aussi serait superflue, car elle a la même origine ; et aussi l’exhortation, les conseils, les raisonnements même, toutes choses qui proviennent de l’état d’une âme bien réglée et forte. Mais quoiqu’elles naissent d’une excellente situation de l’âme, cette situation est produite par elles, tout comme elle les produit. Et puis votre objection suppose déjà un homme parfait et monté au comble de la félicité humaine. Or on n’arrive là que bien tard, et, en attendant, l’homme imparfait, mais en progrès, a besoin qu’on lui montre les voies et façons d’agir. Ces voies, peut-être la sagesse saura-t-elle les trouver sans avertissements, elle qui a déjà conduit l’âme à ne pouvoir se porter que vers le bien ; quant aux esprits encore débiles, il est nécessaire que quelqu’un les précède et leur dise : « Évitez ceci, faites cela. » D’ailleurs, s’ils attendent à savoir par eux-mêmes ce qu’il y a de meilleur à faire, jusque-là ils ne peuvent qu’errer et leurs erreurs les empêcheront d’arriver à se suffire ; il leur faut donc un guide, pendant qu’ils se rendent capables de se guider. Les enfants apprennent par règles : on leur tient les doigts, que la main du maître promène sur le tracé des lettres figurées ; puis on leur prescrit d’imiter le modèle d’après lequel se réforme leur écriture ; ainsi notre âme trouve dans les préceptes instruction et secours.

Voilà comment on prouve que cette partie de la philosophie n’est point superflue. On se demande ensuite si seule elle suffit pour faire un sage. Cette question aura son jour [7]; jusque-là, toute argumentation à part, n’est-il pas clair que nous avons besoin d’un conseiller dont les leçons combattent celles que nous donne le peuple ? Aucune parole n’arrive impunément à nos oreilles : qui nous souhaite du bien nous nuit, qui nous souhaite du mal nous nuit encore ; les imprécations des uns nous inspirent de chimériques terreurs, et l’affection des autres nous abuse par ses vœux bienveillants, en nous envoyant vers des biens éloignés, incertains, fugitifs, quand nous pouvons puiser chez nous la félicité. On n’est plus libre, je le répète, de suivre le droit chemin : on est entraîné dans le faux par des parents, par des serviteurs ; nul ne s’égare pour soi seul ; on répand l’esprit d’erreur sur ses voisins, et réciproquement on le reçoit d’eux. Et pourquoi l’individu a-t-il les vices de la société ? La société les lui donne. À corrompre les autres on se corrompt soi-même ; on apprend le mal, ensuite on l’enseigne, et on arrive à ce comble de dépravation qui concentre dans un seul cœur la science perverse de tous. Ayons donc quelque surveillant[8] qui par intervalles pique notre apathie, ferme notre oreille aux rumeurs de l’opinion et proteste quand le public ne fait que louer. Car on se trompe si l’on croit que nos vices naissent avec nous : ils nous sont survenus, on nous les inculque. Que de fréquents avertissements repoussent donc les cris étourdissants qui résonnent autour de nous. La nature ne nous prédispose pour aucun vice45 : elle nous a engendrés purs et libres de souillures ; rien qui pût irriter notre cupidité ne fut mis par elle sous nos yeux ; elle a enfoncé sous nos pieds l’or et l’argent ; elle nous a donné à fouler et à écraser tout ce pour quoi l’on nous foule et l’on nous écrase. Elle a élevé nos fronts vers le ciel ; tous ses magnifiques et merveilleux ouvrages, elle a voulu les mettre à portée de nos regards ; le lever, le coucher des étoiles, la rapide révolution des cieux qui le jour nous découvre les scènes terrestres et la nuit celles du firmament ; la marche des astres, tardive si on la compare à celle du monde céleste, des plus promptes si l’on songe aux immenses cercles qu’ils parcourent avec une vitesse qui ne s’interrompt jamais ; les éclipses du soleil et de la lune placés en opposition réciproque ; puis d’autres phénomènes dignes d’admiration, soit qu’ils se succèdent régulièrement, soit qu’ils jaillissent déterminés par des causes subites, comme de nocturnes traînées de feux, des éclairs qui déchirent le ciel sans bruit et sans tonnerre, des colonnes, des poutres ardentes, des flammes sous tant d’autres formes. La nature a ainsi réglé ce qui devait se passer au-dessus de nos têtes ; mais l’or et l’argent, mais le fer qui à cause d’eux ne reste jamais en paix, comme pour prouver qu’il y a péril à nous les livrer elle les a tenus cachés. Nous seuls avons arraché et produit à la lumière ce qui devait nous mettre aux prises ; c’est nous qui, bouleversant de pesantes masses de terres, avons exhumé les motifs et les instruments de nos dangers, nous qui, armant la Fortune des fléaux dont elle nous frappe, n’avons pas honte de mettre au plus haut rang ce qui gisait aux dernières profondeurs du sol. Veux-tu savoir quel faux éclat a déçu tes yeux ? Rien de plus sale, de moins brillant que ces métaux tant qu’ils restent ensevelis et noyés dans leur boue46. Et en effet, quand on les extrait à travers de sombres et interminables tranchées, et avant qu’ils se produisent dégagés de leurs scories, il n’est rien de plus terne. Enfin considère ceux qui les travaillent et sous la main desquels cette sorte de terre stérile et informe laisse successivement ses impuretés, et vois de quel enduit fuligineux ils sont couverts. Eh bien ! les âmes en sont plus salies que les corps, et il en reste plus d’ordures chez le possesseur que chez l’ouvrier.

Ayons donc, il le faut, ayons un moniteur, un conseiller de bon sens, et qu’au milieu de tout ce fracas, de ces frémissements du mensonge, une voix sincère se fasse entendre à nous. Quelle sera cette voix ? Ce sera celle qui à travers les cris assourdissants de l’ambition saura nous glisser de salutaires paroles et nous dire : « Tu n’as pas sujet de rien envier à ceux que le peuple appelle grands et heureux ; non, ne laisse pas ébranler la paisible assiette, la santé de ton âme, à de futiles battements de mains ; non, ne prends pas en dégoût ta tranquillité devant ces faisceaux qui précèdent cet homme habillé de pourpre. Non, ne juge pas celui à qui on fait faire place plus heureux que toi, que le licteur écarte de sa route. Veux-tu exercer une dictature aussi profitable à toi-même que peu tyrannique pour les autres ? chasse bien loin tous tes vices. Beaucoup d’hommes se rencontrent, incendiaires des cités, qui vont rasant des murailles indestructibles au temps et vierges d’invasion durant plusieurs siècles ; beaucoup élèvent des terrasses au niveau des forteresses, et voient des remparts prodigieux en hauteur foudroyés par leurs béliers et leurs machines ; beaucoup poussent devant eux des armées, portent les derniers coups aux ennemis en fuite et arrivent jusqu’à la grande mer, tout dégouttants du sang des nations ; mais eux aussi, pour vaincre leurs adversaires, avaient été vaincus par la cupidité. Ils sont accourus, et nul n’a fait résistance ; mais eux non plus n’avaient point résisté à la soif des conquêtes et du carnage : voilà ce qui les poussait, quand ils semblaient pousser les autres.

Ainsi courait le malheureux Alexandre, en proie à cette rage de dévastation qui l’envoyait sous des cieux inconnus. Le crois-tu sain d’esprit, lui qui préludant par les désastres de la Grèce, son institutrice, ravit à chacun ce qu’il a de plus précieux, à Sparte l’indépendance, à Athènes la parole ? Non content de la ruine de tant de villes, subjuguées ou achetées par Philippe, il va renversant çà et là d’autres villes et promène ses armes sur tout le globe ; sa cruauté ne s’arrête et ne se lasse nulle part ; c’est la bête féroce qui mord au delà de sa faim. Déjà il a entassé vingt royaumes en un seul ; déjà il est la terreur commune du Grec et du Persan ; déjà reçoivent son joug des peuples restés libres devant Darius ; et cependant il veut marcher par delà l’Océan et le soleil : il s’indigne que la victoire rétrograde et délaisse les traces d’Hercule et de Bacchus : il veut faire violence à la nature elle-même. C’est moins désir d’aller toujours qu’impuissance de faire halte, comme ces masses que l’on précipite et dont la chute n’a de terme que le fond de l’abîme.

Et Cn. Pompée lui-même, qui l’engageait dans ses guerres étrangères et civiles ? Ce n’étaient ni le courage ni la raison : c’était l’amour insensé d’une fausse grandeur. Tantôt marchant en Espagne contre les aigles de Sertorius, tantôt courant traquer les pirates et pacifier les mers, il se parait de ces prétextes pour perpétuer son pouvoir. Qui l’entraînait en Afrique, dans le Nord, contre Mithridate, et dans l’Arménie et vers tous les recoins de l’Asie, sinon cette passion démesurée de s’élever qui le faisait lui seul ne pas s’estimer assez grand ? Qui a rendu César le fléau de sa propre fortune et de la patrie ? La gloire et l’ambition et l’insatiable besoin d’être le premier. Il ne put souffrir un seul homme devant lui[9], quand la République en souffrait deux au-dessus d’elle. C. Marius une seule fois consul, car il reçut un seul consulat et usurpa les autres, Marius taillant en pièces les Teutons et les Cimbres et poursuivant Jugurtha dans les déserts d’Afrique, n’avait-il, dis-moi, en recherchant tant de périls que son courage pour instigateur ? Marius menait son armée, l’ambition menait Marius47. Ces hommes qui ébranlaient le monde étaient eux-mêmes plus agités encore ; pareils à l’ouragan qui arrache et entraîne, entraîné qu’il est tout le premier, et qui fond avec une impétuosité d’autant plus grande qu’il n’a nul moyen de se maîtriser. Et c’est pourquoi, après avoir fait des victimes sans nombre, ces pestes du genre humain ressentent le contre-coup des atteintes dont ils l’accablèrent. Ah ! crois-le bien, nul n’est heureux par le malheur d’autrui.

De tous ces types dont nos yeux, dont nos oreilles sont fatigués, prenons le contre-pied, et purgeons notre âme des mauvaises doctrines qui la remplissent. Ramenons la vertu dans la place usurpée sur elle ; qu’elle en extirpe tout mensonge et tout ce qui plaît sous un faux titre ; qu’elle nous sépare du peuple auquel nous croyons trop, et nous rende aux saines opinions. Car la sagesse est de revenir à la nature et de rentrer en possession du bien d’où l’erreur publique nous avait bannis. C’est un grand pas vers la raison que d’avoir quitté les prêcheurs de folie en fuyant loin de cette foule où l’homme est nuisible pour l’homme. Pour te convaincre que je dis vrai, observe combien chacun vit autrement pour le monde, autrement pour soi. Non que par elle-même la solitude soit une école d’innocence, ni que les champs enseignent la frugalité ; mais quand le témoin et le spectateur sont partis, peu à peu se calment les vides dont la jouissance est d’être montrés, d’attirer les regards. Qui a jamais endossé la pourpre pour ne la faire voir à personne ? Qui a jamais fait servir dans l’or son repas solitaire ? Quel homme couché à l’ombre de quelque arbre éloigné des villes a déployé pour lui seul la pompe de son luxe ? Nul n’a de faste pour ses propres yeux, pas même pour un petit cercle d’amis : on étale l’attirail de ses vices en proportion du nombre des regardants. Oui, dans tous ces objets de nos extravagances, le stimulant c’est l’admiration et la présence d’autrui. Tu empêcheras qu’on ne les désire, si tu empêches qu’on ne les montre. L’ambition, le luxe, la tyrannie ont besoin d’un théâtre : les tenir dans l’ombre c’est les guérir48.

Si donc le sort nous a placés au milieu du fracas des villes, qu’un moniteur s’y tienne à nos côtés et loue, devant les admirateurs des immenses patrimoines, le mortel qui, riche de peu, règle son avoir sur le besoin. Devant ceux qui exaltent le crédit et la puissance, il mettra plus haut le loisir consacré aux lettres, l’âme détachée de l’extérieur et revenue à ses vrais biens. Ceux que les décisions du vulgaire proclament heureux, il les montrera qui chancellent étourdis sur ce faîte envié de tous et qui portent de leur état un bien autre jugement que la foule. Car ce qui à la foule semble élévation est pour eux le bord d’un abîme. Ils ne respirent plus, le vertige les prend chaque fois que leur vue plonge dans ce précipice de leur grandeur. Ils songent que le sort est variable49, que plus le poste est haut, plus il est glissant ; ce qu’ils convoitaient les épouvante ; et cette même fortune qui les fait peser sur autrui leur pèse à eux, bien plus accablante ; alors ils font l’éloge d’une douce et indépendante retraite : ils abhorrent l’éclat, ils cherchent par où fuir de l’édifice encore debout : alors enfin vous voyez la crainte philosopher [10] et des affaires malades inspirer de saines résolutions. Car, comme si c'étaient choses incompatibles que bonne fortune et bon esprit, le malheur nous donne la sagesse que la prospérité emporte.


LETTRE XCIV.

44. « Les dogmes de la religion civile doivent être simples, en petit nombre, énoncés avec précision , sans explications ni commentaires.» (J. J. Rousseau, Contr. soc., IV, viii.)

45. Voir Lettre L. a il n’y a pas de perversité originelle dans le cœur humain… » (Rouss. , Émile, liv. II.)

Nullus argento color est avaris
Abdito terris. (Horat. II, Ode ii.)

 L’ambition m’appelle ;
Pour commander j’obéis à sa loi :
Dominateur de la terre et de l’onde.
Je dispose à mon gré du monde.
Et ne puis disposer de moi. (Delille, Dithyrambe.)

48. Voir Lucien, Saturnal., §2. Tertull, de Cult, mulier Pétrarq., Vit. solitaria.

Mais l’homme fastueux cherche-t-il à jouir ?
Prétend-il vivre ? Hélas ! il ne veut qu’éblouir.
Dans les discours publics il met sa jouissance.
De l’éclat ruineux de sa folle dépense
Veut-on le corriger ? Le moyen n’est pas loin :
Ordonnez seulement qu’il soit fou sans témoin.

(Delille, Épit. sur le luxe.)

Anxius sceptrum tenet, et moventes
Cuncta divinat metuitque casus
Mobiles rerum , dubiumque tempus.

(Senec, Thyest. III, v. 604.)

  1. « Les plus sublimes idées des philosophes sont dans les réponses du Catéchisme.» (Génie du Christianisme.)
  2. Je retranche comme interpolé: Adjicit remediis inedicina consilia.
  3. Énéide, X, 284.
  4. Voir Lettre CVIII.
  5. Allusion à Thraséas et à Sénèque lui-même devant Néron. Voy. de la Tranquilité de l'âme, III, et Lettre CVIII.
  6. Voy. Quest. natur., VII, 30.
  7. Elle fait l'objet de la lettre suivante.
  8. Voy. Lettres VII et XII.
  9. Voir Consolation à Marcia, XIV et la note.
  10. Je lis un Ms. philosophantes metus et non metu, ou philosophantis metus.