Lettres à M. Félix Coudroy/Lettre 50

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éloignement de toute faction me viendrait en aide. Mais je vois l’occasion m’échapper, et c’est bien triste. Il n’y a pas de jour où l’on ne me fournisse l’occasion de dire ou écrire quelque vérité utile. La concordance entre tous les points de notre doctrine finirait par frapper les esprits, qui y sont d’ailleurs préparés par les nombreuses déceptions dont ils ont été dupes. Je vois cela, beaucoup d’amis me pressent de me jeter dans la mêlée, et je ne puis pas. — Je t’assure que j’apprends la résignation ; et, quand j’en aurai besoin, je m’en trouverai bien pourvu.

Les Harmonies passent inaperçues ici, si ce n’est d’une douzaine de connaisseurs. Je m’y attendais ; il ne pouvait en être autrement. Je n’ai pas même pour moi le zèle accoutumé de notre petite église, qui m’accuse d’hétérodoxie ; malgré cela j’ai la confiance que ce livre se fera faire place petit à petit. En Allemagne, il a été bien autrement reçu. On le creuse, on le pioche, on le laboure, on y cherche ce qui y est et ce qui n’y est pas. Pouvais-je souhaiter mieux ?

Maintenant je demanderais au ciel de m’accorder un an pour faire le second volume, qui n’est pas même commencé, après quoi je chanterais le Nunc dimittis.

Le socialisme se propage d’une manière effrayante ; mais, comme toutes les contagions, en s’étendant il s’affaiblit et même se transforme. Il périra par là. Le nom pourra rester, mais non la chose. Aujourd’hui, socialisme est devenu synonyme de progrès ; est socialiste quiconque veut un changement quelconque. Vous réfutez L. Blanc, Proudhon, Leroux, Considérant ; vous n’en êtes pas moins socialiste, si vous ne demandez pas le statu quo en toutes choses. Ceci aboutit à une mystification. Un jour tous les hommes se rencontreront avec cette étiquette sur leur chapeau ; et comme, pour cela, ils ne seront pas plus d’accord sur les réformes à faire, il faudra inventer d’autres noms, la guerre Paris, le 9 septembre 1850.

Mon cher Félix, je t’écris au moment de me lancer dans un grand voyage. La maladie, que j’avais quand je t’ai vu, s’est fixée au larynx et à la gorge. Par la continuité de la douleur, et l’affaiblissement qu’elle occasionne, elle devient un véritable supplice. J’espère pourtant que la résignation ne me fera pas défaut. Les médecins m’ont ordonné de passer l’hiver à Pise ; j’obéis, encore que ces messieurs ne m’aient pas habitué à avoir foi en eux.

Adieu, je te quitte parce que ma tête ne me permet plus guère d’écrire. J’espère être plus vigoureux en route.