Lettres à une inconnue (1841-1870)

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LETTRES
À UNE INCONNUE

Les pages qu’on va lire sont détachées d’un recueil de lettres intimes qui ne tardera pas à paraître[1] et auquel on peut promettre un vif succès de curiosité. Les premières, qui ne portent point de date, sont de l’année 1841, et remontent peut-être un peu plus haut ; la dernière a été écrite à Cannes le 23 septembre 1870. Deux heures après, Mérimée avait cessé de vivre. Ce recueil embrasse donc un espace de vingt-neuf ans, c’est-à-dire toute une moitié, la plus longue moitié de la carrière de l’éminent écrivain.

On comprendra sans peine, dès le premier tiers du premier volume, pourquoi la personne à qui ces lettres sont adressées a voulu rester dans une ombre discrète. Les Lettres à une inconnue renferment à la fois un roman et un journal biographique. Le roman est souvent très hardi, et, bien que l’inconnue, en jouant avec la flamme, déploie dans ce jeu une singulière adresse, bien qu’elle réussisse, par un art que Mérimée trouve diabolique et angélique tout ensemble, à transformer en amitié solide la passion qu’elle inspire, l’aventure offre trop de détails téméraires pour que les convenances permissent à l’héroïne de la faire connaître sans ombres et sans voiles. D’un autre côté, fallait-il dérober à la postérité une collection de lettres où le caractère d’un écrivain tel que Mérimée se montre si complètement, si ingénument, où nous voyons l’homme tout entier, ironique et affectueux, sceptique et passionné, spirituel sans le moindre effort, toujours étincelant, quoique toujours simple, et plus sympathique parfois qu’on ne le croyait, en dépit des plus audacieuses doctrines ? Évidemment non. Si les convenances personnelles voulaient que l’amie demeurât une inconnue, d’autres convenances exigeaient que ce recueil fût publié. Les lettres de Goethe à la baronne de Stein renfermaient aussi des pages qui eussent pu alarmer les convenances mondaines ; la famille de cette noble personne crut qu’un tel recueil appartenait à la littérature allemande. Le livre, avec ses qualités et ses défauts, a pris place parmi les plus curieux documens de toute une période de la société germanique.

Tout ce que nous savons de l’inconnue, c’est qu’elle est Anglaise, qu’elle appartient à une famille du meilleur monde, que son entourage, dans les premiers temps du moins, était sévère et méthodiste, qu’elle avait pourtant, à la manière anglaise, cette indépendance d’allures que justifie un grand respect de soi-même, et que, très spirituelle, très gracieuse, entourée d’hommages, elle vivait parfaitement libre dans une société brillante. Cette liberté se trouva encore plus à l’aise quand un de ses cousins en mourant lui laissa une belle fortune. Elle aimait beaucoup les voyages, la nature, les musées, les monumens de l’art. Mérimée, presque toujours séparé d’elle par de longues distances (et c’est ce qui nous a valu des lettres si nombreuses), parle quelquefois de lui donner des rendez-vous aux extrémités de l’Europe. Lui faire les honneurs de l’Espagne ou de l’Italie, ce serait trop peu ; il voudrait lui expliquer la Grèce. N’est-ce pas pour cela qu’elle apprend le grec ? Son goût de voyagea éveille naturellement chez elle le goût des langues étrangères. Elle parle et écrit très bien le français, elle sait l’allemand à fond, elle s’amuse à étudier l’espagnol. Conduite en divers pays par des circonstances que nous ignorons, c’est la France qu’elle préfère, c’est en France qu’elle a passé la plus grande partie de sa vie. Quand Mérimée lui adresse ses premières lettres, elle habite Londres. Quelques mois après, nous la trouvons à Paris, elle s’y installe, on la voit à l’Opéra, aux Italiens, dans les salons du faubourg Saint-Honoré ; la voilà toute Parisienne. Il y a aussi des saisons où elle réside en province. Elle a séjourné quelque temps à Poitiers. Je crois qu’elle y était encore au mois d’août 1870, aux jours sombres de l’invasion prussienne. C’est là que Mérimée, malade, presque mourant, en proie à des pressentimens sinistres, lui recommande de rester pendant les crises inévitables. « Adieu, chère amie, restez à P…, vous y êtes très bien. Ici, nous sommes encore très tranquilles ; nous attendons les Prussiens avec beaucoup de sang-froid, mais le diable n’y perdra rien. Adieu encore… » C’étaient sans doute des attachemens de famille, un frère, une sœur, des neveux et des nièces, qui retenaient en province la belle Anglaise, devenue naguère une si brillante Parisienne. Elle avait un frère en effet, et ce frère, officier dans l’armée française, avait pris part à la guerre d’Italie. Il s’était marié, il avait une famille ; bien certainement c’est lui qu’elle allait rejoindre à Poitiers ou ailleurs, suivant les hasards d’une existence militaire. Parmi ces renseignemens, recueillis çà et là dans les lettres de Mérimée, au milieu de ces indications éparses que je rapproche de mon mieux et dont j’essaie de tirer au moins la silhouette légère d’une physionomie, j’ai réservé pour la fin ce qui intéresse le signalement de l’inconnue : au moment où s’ouvre cette correspondance, il y a trente ou trente-cinq ans, l’amie de Mérimée était toute charmante avec de splendides yeux noirs, splendid black eyes, dont il lui parle en français et en anglais, une magnifique chevelure, des mains d’une finesse aristocratique, et une taille de sylphide. Quant à son esprit, à son âme, on devine aisément qu’elle aimait Mérimée tout autrement que Mérimée ne l’aimait, et qu’elle prétendait l’aimer beaucoup mieux. Wer lieht besser? Qui de nous deux aime le mieux? Cette question qu’elle lui adressait en allemand était pour eux un perpétuel sujet de querelles et de controverses, marivaudage passionné du côté du brillant écrivain, discussion sérieuse et digne du côté de la jeune femme.

A quelle date et dans quelle occasion se sont-ils rencontrés? Pour la date, si les indications de la correspondance ne contiennent pas d’erreur, ce doit être vers 1836. Dans une lettre de 1842, Mérimée lui écrit : « Si je ne me trompe, nous nous sommes vus six ou sept fois en six ans, et en additionnant les minutes nous pouvons avoir passé trois ou quatre heures ensemble, dont la moitié à ne nous rien dire. Cependant nous nous connaissons assez pour que vous ayez pris quelque estime de moi... Nous nous connaissons même plus que ne font des gens qui se seraient vus dans le monde depuis le temps que nous causons ensemble assez librement par lettres. » Quant aux circonstances de leur première rencontre, elles paraissent avoir quelque chose de mystérieux. Il lui écrit un jour ces mots au mois de décembre 1841 : « Nous ne pouvons nous aimer d’amour; notre connaissance n’a pas commencé d’une manière qui puisse nous mener là. Elle est beaucoup trop romantique. » Romantique, mais point romanesque à ce compte-là. Il s’agit probablement d’un incident de voyage où Mérimée, sans penser à mal, aura effrayé par hasard une personne inconnue; il semble faire allusion à un souvenir de ce genre quand il lui raconte si plaisamment ses excursions en Orient pendant l’été de 1841. « L’été passé, je me suis trouvé quelque argent. Mon ministre m’a donné la clé des champs pour trois mois, et j’en ai passé cinq à courir entre Malte, Athènes, Éphèse et Constantinople. Dans ces cinq mois, je ne me suis pas ennuyé cinq minutes. Vous à qui j’ai fait si grand’peur jadis, que seriez-vous devenue, si vous m’aviez vu dans mes courses en Asie avec une ceinture de pistolets, un grand sabre, et, le croiriez-vous? des moustaches qui dépassaient mes oreilles! Sans vanité, j’aurais fait peur au plus hardi brigand de mélodrame. » Bref, ils se sont rencontrés en des circonstances romantiques, à la suite de cela ils se sont écrit, ils se sont rencontrés de nouveau, ils ont pu se voir à peu près six ou sept fois en six ans; puis la correspondance est devenue plus vive, plus libre, plus intime, avec une familiarité hardie qui tour à tour, cela résulte des lettres mêmes, charmait ou effarouchait la gracieuse Anglaise. Nous ne possédons pas ses réponses, et vraiment il y a lieu de le regretter; je dirai cependant que nous n’en avons pas besoin pour voir ses sourires et deviner ses larmes. Mérimée, soit qu’il s’excuse, soit qu’il se fâche, nous révèle les impressions diverses que son langage a causées à son amie, de même qu’on remarque très bien à son changement d’accent l’influence exercée peu à peu sur le sceptique railleur par une amitié si sérieusement dévouée.

La correspondance, dès le début (je parle seulement des lettres qui vont être publiées et qui appartiennent à l’année 1841), est établie sur un ton de marivaudage galant qui ne paraît pas être du goût de la jeune femme. Il a beau lui répéter : « Je ne suis pas amoureux de vous, je ne peux pas être amoureux de vous, nous ne pouvons nous aimer d’amour..., » elle s’inquiète, elle s’irrite, elle menace de ne plus le voir, de ne plus même lui écrire. Mérimée prend tout cela en riant, et de sa plume la plus vive il lui reproche son hypocrisie, son égoïsme, sa dévotion, ses habitudes de couvent, sa petite vanité, son grand orgueil, son infernale coquetterie. Elle promet du pain blanc et ne donne pas même du pain bis! La jeune femme, piquée au jeu, a dû répondre en bon langage, car Mérimée trouve ses lettres féroces et lui écrit sans hésiter : « Puisque vous le prenez sur ce ton, ma foi, je capitule. Donnez-moi du pain bis, cela vaut mieux que rien du tout. Seulement permettez-moi de dire qu’il est bis, et écrivez-moi encore. Vous voyez que je suis humble et soumis. » A partir de ce moment, le marivaudage va cesser, mais la passion ne tardera guère à se faire jour. Pendant toute l’année 1843, les lettres de Mérimée deviennent plus sérieuses en même temps qu’elles accusent un sentiment plus fort. Ce n’est plus un badinage équivoque, c’est vraiment de l’amour. Ils se voient souvent, ils visitent ensemble les musées du Louvre, ils se font conduire dans les bois de Bellevue, ces bois invraisemblables, si près de Paris et si loin ! Il est vrai que les malentendus subsistent toujours. L’inconnue a sa façon d’aimer, qui n’est point celle de Mérimée. Elle est grave, pieuse, chaste, elle s’efforce de l’élever jusqu’à elle, et plus d’une fois elle semble y réussir, tant elle y met de grâce et de gentillesse. «Nos promenades, lui écrit-il, sont maintenant une partie de ma vie, et je ne comprends guère comment je vivais auparavant. » Voilà un cri de l’âme. Cependant chaque fois qu’il la revoit, il la trouve « armée d’une enveloppe de glace. » Cette froideur l’irrite, l’exaspère; ne pourra-t-il donc la voir ailleurs qu’en public, loin des musées, loin des promeneurs? Que ne le reçoit-elle à son foyer? Pourquoi ces visites en plein air, qui dépendent des hasards de la pluie ou du soleil? Ah! si elle permettait que sa porte lui fût ouverte, il saurait bien imaginer un moyen pour justifier ses assiduités et dépister les médisans. « Ne pourrais-je, écrit-il, aller vous voir et vous donner des leçons d’espagnol à domicile? Je m’appellerais don Furlano, et vous serais adressé par Mme de P... comme une victime de la tyrannie d’Espartero. » Point ; don Furlano est éconduit. On restera fidèle aux musées du Louvre et aux vertes allées de Bellevue; mais le froid, mais la pluie, mais les indispositions et les rhumes, que d’empêchemens ou de prétextes ! De là des reproches sans fin. Créature frileuse comme les femmes du nord, elle ne vit que par l’intelligence et n’a que des amours de tête. C’est le compliment qu’il lui adresse un jour avec une étrange amertume : « Vous me dites des choses fort extraordinaires. Si vous pensez la moitié de ce que vous me dites, le plus sage serait de ne plus nous revoir. L’affection que vous avez pour moi n’est qu’une espèce de jeu d’esprit. Vous êtes tout esprit. Vous êtes une de ces chilly women of the north, vous ne vivez que par la tête. Ce que je pourrais vous dire, vous ne le comprendriez pas. » Mais elle au contraire, qui croit trop bien comprendre et qui craint précisément de céder à un de ces amours de tête si exactement décrits par l’auteur de la Double Méprise, se rappelle le triste sort de Julie de Chaverny. La querelle continue donc, très vive, très douloureuse. Le conteur qui de sa plume acérée a buriné tant de scènes où la passion palpite et saigne a-t-il jamais écrit une page plus poignante que celle-ci : « Nous nous sommes séparés l’autre jour également mécontens l’un de l’autre. Nous avions tort tous les deux, car c’est la force des choses qu’il fallait seulement accuser. Le mieux eût été de ne pas nous revoir de longtemps. Il est évident que nous ne pouvons plus maintenant nous trouver ensemble sans nous quereller horriblement. Tous les deux, nous voulons l’impossible : vous, que je sois une statue, moi, que vous n’en soyez pas une. Chaque nouvelle preuve de cette impossibilité, dont au fond nous n’avons jamais douté, est cruelle pour l’un et pour l’autre. Pour ma part, je regrette toute la peine que j’ai pu vous donner. Je cède trop souvent à des mouvemens de colère absurde. Autant vaudrait-il se fâcher de ce que la glace est froide. — J’espère que vous me pardonnerez maintenant; il ne me reste nulle colère, seulement une grande tristesse. Elle serait moindre, si nous ne nous étions pas quittés de la sorte. Adieu, puisque nous ne pouvons être amis qu’à distance. Vieux l’un et l’autre, nous nous retrouverons peut-être avec plaisir. En attendant. dans le malheur ou dans le bonheur, souvenez-vous de moi. Je vous ai demandé cela, il y a je ne sais combien d’années. Nous ne pensions guère alors à nous quereller. Adieu encore, pendant que j’ai du courage. »

Voilà des accens émus, profonds, et qu’on est un peu surpris de rencontrer sous la plume du sceptique. Ce qu’il appelle la force des choses, d’autres l’appellent les lois éternelles. Il y a donc une force des choses, c’est-à-dire, en de meilleurs termes, une législation morale non convenue, non édictée, non écrite, comme disait l’antique poésie, ἄγραφος, et dans la plus raffinée des civilisations le mondain le plus raffiné, s’il est vraiment touché au cœur, est bien obligé de la reconnaître. Il y revient (car la correspondance continue au milieu des querelles et des raccommodemens), il y revient trois mois après d’une façon plus expressive encore et plus touchante : « Oui, nous sommes de grands fous; nous aurions dû le sentir plus tôt. Nous aurions dû voir bientôt combien nos idées, nos sentimens étaient contraires en tout et sur tout. Les concessions que nous nous faisions l’un à l’autre n’avaient d’autre résultat que de nous rendre plus malheureux. Plus clairvoyant que vous, j’ai sur ce point de grands reproches à me faire. Je vous ai fait beaucoup souffrir pour prolonger une illusion que je n’aurais pas dû concevoir. — Pardonnez-moi, je vous en prie, car j’en ai souffert comme vous. Je voudrais vous laisser de meilleurs souvenirs de moi. J’espère que vous attribuerez à la force des choses le chagrin que j’ai pu vous occasionner… Quant à moi, je n’ai pas le moindre reproche à vous faire. Vous avez voulu concilier deux choses incompatibles, et vous n’avez pas réussi. Ne dois-je pas vous savoir gré d’avoir essayé pour moi l’impossible ? »

On ne s’étonnera pas qu’après de telles paroles, et quels que soient d’ailleurs les incidens d’une histoire où il reste bien des contradictions et des obscurités, l’héroïne soit demeurée l’amie fidèle et dévouée du brillant écrivain jusqu’à l’heure où il a exhalé son dernier souffle. La crise douloureuse que nous venons d’indiquer a rempli pour lui et pour elle toute l’année 1843; pendant les vingt- sept ans qui suivent, une fois les violences apaisées, la correspondance des deux amis ne s’est pas interrompue, et le 23 septembre 1870, quand Mérimée s’éteignit à Cannes, au milieu des souffrances de la maladie et des perplexités du patriotisme, les derniers mots tracés de sa main défaillante furent pour celle à qui jadis il avait dit si passionnément : Pardonnez-moi.

Nous avons dit que ces deux volumes de lettres contenaient à la fois un roman et un journal biographique. Dans le premier tiers de l’ouvrage, le journal est mêlé au roman ; dans les deux dernières parties, surtout après l’année 1843, quand le roman s’efface et n’apparaît plus que çà et là, le journal abonde en détails de toute sorte. C’est un intérêt d’un autre genre. On n’a plus affaire à un Mérimée imprévu, on n’assiste plus à une crise psychologique et morale comme celle qui lui arrachait des accens si profonds; voici le Mérimée que l’on connaît, avec son esprit, sa verve, sa franchise, son scepticisme, son dédain des choses convenues, ses fantaisies d’artiste et ses curiosités d’érudit, le voici tout entier, tantôt railleur amer, tantôt plein de bonhomie, se moquant de ses contemporains sans s’épargner lui-même, disant son mot sur toutes choses, jugeant les livres, jugeant les hommes, et traçant parfois en cinq ou six lignes de merveilleux dessins, portraits ou paysages, qui ont la mordante précision d’une eau-forte. Personne ne voudrait souscrire à toutes ses sentences, précisément parce qu’il y en a pour tous les goûts. Les mêmes gens qui auront applaudi telle épigramme du caustique observateur se récrieront à la suivante. On est tour à tour satisfait et mécontent. Nous ne savons pas si Mérimée lui-même, ce parfait galant homme et qui se piquait de savoir-vivre, aurait été très content de voir livrées au public les boutades souvent très injustes échappées à son impatience. On voit par ses lettres mêmes à quel point il était nerveux et combien il se défiait de ses nerfs. Une fois, dans un violent accès de mauvaise humeur, il écrivit sans plus de façon que le sénat était composé de deux cents imbéciles ; si on lui avait dit que cette impertinence serait un jour imprimée toute vive, on l’aurait rendu bien malheureux. En faisant la part des choses qu’il aurait biffées tout le premier, et certainement il y en a plus d’une, que de pages restent encore qui sont de petits chefs-d’œuvre de bon sens et de gaîté !

On peut signaler entre autres le récit de certaine soirée, où Mlle Rachel joua le premier acte d’Esther chez un académicien, en présence de Béranger, de M. Thiers et de M. Victor Hugo, — la réception des ambassadeurs siamois au palais de Fontainebleau, — ses paysages et esquisses de mœurs datés de Vézelay, de Strasbourg, de Londres, de Prague, de Madrid, — ses jugemens sur un grand nombre des écrivains de nos jours. Est-il rien de plus divertissant et de plus exact que ce portrait de M. Victor Cousin à Cannes : « J’ai ici la compagnie et le voisinage de M. Cousin, qui est venu s’y guérir d’une laryngite et qui parle comme une pie borgne, mange comme un ogre et s’étonne de ne pas guérir sous ce beau ciel qu’il voit pour la première fois. Il est d’ailleurs fort amusant, car il a cette qualité de faire de l’esprit pour tout le monde. Je crois que, lorsqu’il est seul avec son domestique, il cause avec lui comme avec la plus coquette duchesse orléaniste ou légitimiste. Les Cannais pur sang n’en reviennent pas, et vous jugez quels yeux ils font lorsqu’on leur dit que cet homme, qui parle de tout et bien de tout, a traduit Platon et est l’amant de Mme de Longueville. Le seul inconvénient qu’il a, c’est de ne pas savoir parler sans s’arrêter... » A côté de ces croquis enlevés d’une main si leste, il y a place pour des pages où se reconnaît le plus fin des lettrés, le plus exquis des connaisseurs. Ainsi, quand il dirige les études de son amie, il lui dit à propos des historiens grecs : « Commencez par l’Anabase ou la retraite des dix mille ; prenez une carte de l’Asie et suivez ces dix mille coquins dans leur voyage; c’est Froissard gigantesque. » N’y a-t-il pas là comme un avant-goût des beaux et pénétrans articles consacrés ici même à l’Histoire de Grèce de M. Grote? Enfin, qu’il s’agisse de la révolution de 1848 ou de la funeste guerre de 1870, les appréciations que renferment ces lettres font honneur à son bon sens et à son patriotisme. Sous le scepticisme qu’il affectait, il y avait des principes d’honnête homme; bien qu’il eût la prétention d’être en toutes choses un mécréant, il n’avait pas renoncé à la religion de la patrie.

Voici un choix des Lettres à une inconnue. On a tâché, en composant cet extrait, de conserver la physionomie de l’ouvrage tout entier. De 1841 à 1870, on a emprunté des pages à chacune des périodes de la vie de Mérimée, en s’attachant surtout à ce qui intéresse notre histoire littéraire. L’auteur est là dans son vrai centre; il travaille lui-même à son image en traçant au courant de la plume cette curieuse esquisse de son temps.



Paris, jeudi.

J’ai reçu in due time votre lettre. Tout est mystérieux en vous, et les mêmes causes vous font agir précisément de la manière opposée à celle dont se conduiraient les autres mortelles. Vous allez à la campagne, bien;... c’est-à-dire que vous aurez tout le temps d’écrire, car là les journées sont longues, et le désœuvrement porte à écrire des lettres. En même temps, la surveillance et l’inquiétude de votre dragon étant moins gênées par les occupations réglées de la ville, vous aurez plus de questions à subir quand il vous arrivera des lettres; d’ailleurs, dans un château, l’arrivée d’une lettre est un événement. Point du tout; « vous ne pouvez pas écrire, mais en revanche vous pouvez recevoir force lettres. » Je commence à me faire à vos façons, et je ne suis plus guère surpris de rien. Au reste, je vous en prie, épargnez-moi et ne mettez pas à une trop rude épreuve cette malheureuse disposition que j’ai prise, je ne sais comment, de trouver bien tout ce qui est de vous.

J’ai souvenance d’avoir été peut-être un peu trop franc dans ma dernière lettre en vous parlant de mon caractère. Un vieux diplomate de mes amis, homme très fin, m’a dit souvent : « Ne dites jamais de mal de vous-même; vos amis en diront toujours assez. » Je commence à craindre que vous ne preniez au pied de la lettre tout le mal que je disais de moi-même. Figurez-vous que ma grande vertu, c’est la modestie; je la porte à l’excès, et je tremble que cela ne me nuise dans votre esprit. Une autre fois, quand je me sentirai mieux inspiré, je vous ferai la nomenclature exacte de toutes mes qualités. La liste sera longue. Aujourd’hui je suis un peu malade, et je n’ose me lancer dans cette « progression à l’infini. »

Devinez en mille où j’étais samedi soir, ce que je faisais à minuit. J’étais sur la plate-forme d’une des tours de Notre-Dame, et je buvais de l’orangeade, et je prenais des glaces en compagnie de quatre de mes amis et d’une lune admirable, le tout accompagné d’un gros hibou qui battait des ailes autour de nous. C’est, en vérité, un fort beau spectacle que Paris au clair de lune et à cette heure. Cela ressemble à ces villes dont on parle dans les Mille et une Nuits, où les habitans ont été enchantés pendant leur sommeil. Les Parisiens se couchent à minuit en général, bien sots en cela. Notre party était assez curieuse : il y avait quatre nations représentées, chacun pensant d’une manière différente. L’ennui, c’est qu’il y avait quelques-uns de nous qui, en présence de la lune et du hibou, se sont crus obligés de prendre le ton poétique et de dire des lieux-communs. Au fait, peu à peu tout le monde s’est mis à déraisonner.

Je ne sais comment et par quel enchaînement d’idées cette soirée semi-poétique me fait penser à une autre qui ne l’était pas du tout. J’ai été à un bal donné par des jeunes gens de mes amis, où étaient invitées toutes les figurantes de l’Opéra. Ces femmes sont bêtes pour la plupart; mais j’ai remarqué combien elles sont supérieures en délicatesse morale aux hommes de leur classe. Il n’y a qu’un seul vice qui les sépare des autres femmes : c’est la pauvreté. Toutes ces rhapsodies vont vous édifier singulièrement. Aussi je me hâte de terminer, ce que j’aurais dû faire beaucoup plus tôt.

Adieu. Ne m’en voulez pas pour la peinture peu flattée que je vous ai faite de moi-même.


Paris.

La franchise et la vérité sont rarement bonnes auprès des femmes, elles sont presque toujours mauvaises. Voilà que vous me regardez comme un Sardanapale parce que j’ai été à un bal de figurantes d’Opéra. Vous me reprochez cette soirée comme un crime, et vous me reprochez comme un plus grand crime encore de faire l’éloge de ces pauvres filles. Je le répète, rendez-les riches, et il ne leur restera plus que leurs bonnes qualités; mais l’aristocratie a élevé des barrières insurmontables entre les différentes classes de la société, afin qu’on ne puisse voir combien ce qui se passe au-delà de la barrière ressemble à ce qui se passe en-deçà. Je veux vous conter une histoire d’Opéra que j’ai apprise dans cette société si perverse. Dans une maison de la rue Saint-Honoré, il y avait une pauvre femme qui ne sortait jamais d’une petite chambre sous les toits, qu’elle louait moyennant 3 francs par mois. Elle avait une fille de douze ans toujours très bien tenue, très réservée et qui ne parlait à personne. Cette petite sortait trois fois la semaine dans l’après-midi et rentrait seule à minuit. On sut qu’elle était figurante à l’Opéra. Un jour, elle descend chez le portier et demande une chandelle allumée. On la lui donne. La portière, surprise de ne pas la voir redescendre, monte à son grenier, trouve la femme morte sur son grabat, et la petite fille occupée à brûler une énorme quantité de lettres qu’elle tirait d’une fort grande malle. Elle dit : « Ma mère est morte cette nuit, et elle m’a chargée de brûler toutes ses lettres sans les lire. » Cette enfant n’a jamais su le véritable nom de sa mère; elle se trouve maintenant absolument seule au monde, et n’ayant d’autre ressource que celle de faire les vautours, les singes ou les diables à l’Opéra. Le dernier conseil de sa mère a été pour l’engager à être bien sage et à continuer à être figurante à l’Opéra. Elle est d’ailleurs fort sage, très dévote, et ne se soucie guère de raconter son histoire.

Veuillez me dire si cette petite fille n’a pas infiniment plus de mérite à mener la vie qu’elle mène, que vous n’en avez, vous qui jouissez du bonheur singulier d’un entourage irréprochable et d’une nature si raffinée qu’elle résume un peu pour moi toute une civilisation. Il faut vous dire la vérité. Je ne supporte la mauvaise société qu’à de rares intervalles et par une curiosité inépuisable de toutes les variétés de l’espèce humaine. Je n’ose jamais aborder la mauvaise société en hommes. Il y a là quelque chose de trop repoussant, surtout chez nous, car en Espagne j’ai toujours eu des muletiers et des toreros pour amis. J’ai mangé plus d’une fois à la gamelle avec des gens qu’un Anglais ne regarderait pas, de peur de perdre le respect qu’il a pour son propre œil. J’ai même bu à la même outre qu’un galérien; il faut dire aussi qu’il n’y avait que cette outre et qu’il faut boire quand on a soif. — Ne croyez pas pour cela que j’aie une prédilection pour la canaille. J’aime simplement à voir d’autres mœurs, d’autres figures, à entendre un autre langage. Les idées sont toujours les mêmes, et, si l’on fait abstraction de tout ce qui est convention ou règle, je crois qu’il y a du savoir-vivre ailleurs que dans un salon du faubourg Saint-Germain. Tout cela est de l’arabe pour vous, et je ne sais pourquoi je vous le dis.

8 août.

J’ai été longtemps sans finir cette lettre. Ma mère a été fort malade et moi très inquiet. Elle est maintenant hors de danger, et j’espère que dans quelques jours elle sera en parfaite santé. Je ne puis supporter l’inquiétude, et pendant le temps du danger j’ai été tout à fait bête. — Adieu.

P.-S. — L’aquarelle que je vous destinais ne tourne pas à bien, et je la trouve si mauvaise qu’il est probable que je ne vous l’enverrai pas. Que cela ne vous empêche pas de me donner la tapisserie que vous me destinez. Tâchez de choisir un messager sûr. Règle générale : ne prenez jamais une femme pour confidente; tôt ou tard vous vous en repentiriez. Sachez aussi qu’il n’y a rien de plus commun que de faire le mal pour le plaisir de le faire. Défaites-vous de vos idées d’optimisme, et figurez-vous bien que nous sommes dans ce monde pour nous battre envers et contre tous. A ce propos, je vous dirai qu’un savant de mes amis, qui lit les hiéroglyphes, m’a dit que sur les cercueils égyptiens on lisait très souvent ces deux mots : vie, guerre, ce qui prouve que je n’ai pas inventé la maxime que je viens de vous donner. Cela s’écrit en hiéroglyphe de la sorte Modèle:Dessin Le premier caractère veut dire vie ; il représente, je crois, un de ces vases appelés canopes. L’autre est une abréviation d’un bouclier avec un bras tenant une lance. There’s science for you. — Adieu encore.


Paris.

Vos reproches me font grand plaisir. En vérité, je suis prédestiné des fées. Je me demande souvent ce que je suis pour vous et ce que vous êtes pour moi. A la première question, je ne puis avoir de réponse; pour la seconde, je me figure que je vous aime comme une nièce de quatorze ans que j’élèverais. Quant à votre parent si moral qui dit tant de mal de moi, il me fait penser à Twachum, qui dit toujours : Can any virtue exist without religion? Avez-vous lu Tom Jones, livre aussi immoral que tous les miens ensemble? Si on vous l’a défendu, vous l’aurez lu très certainement. Quelle drôle d’éducation vous recevez en Angleterre ! A quoi sert-elle ? On s’essouffle à prêcher pendant longtemps une jeune fille, et il est arrivé ce résultat, que cette jeune fille a désiré précisément connaître l’être immoral pour lequel on s’était flatté de lui imposer de l’aversion. Quelle admirable histoire que celle du serpent ! Je voudrais que lady M..r lût cette lettre. Heureusement qu’elle s’évanouirait vers la dixième ligne.

En tournant la page, je relis ce que je viens de vous écrire, et il m’a semblé qu’il y avait en apparence peu de suite et d’enchalnement dans les idées. Erreur! mais j’écris à mesure que je pense, et, comme ma pensée va plus vite que ma plume, il en résulte que je suis obligé de supprimer toutes les transitions. Je devrais peut-être faire comme vous et biffer toute la première page; j’aime mieux l’abandonner à vos méditations et à vos papillotes. Il faut vous dire aussi que je suis très préoccupé en ce moment d’une affaire qui m’intéresse et qui, je l’avoue à ma honte, réside opiniâtrement dans une moitié de mon cerveau, tandis que l’autre est toute remplie de vous. J’aime assez le portrait que vous faites de vous-même; il ne me paraît pas trop flatté, et tout ce que je connais de vous me plaît prodigieusement..

Je vous étudie avec une vive curiosité. J’ai des théories sur les plus petites choses, sur les gants, sur les bottines, sur les boucles, etc., et j’attache beaucoup d’importance à tout cela, parce que j’ai découvert qu’il y a un rapport certain entre le caractère des femmes et le caprice (ou la liaison d’idées et le raisonnement, pour mieux dire) qui leur fait choisir telle ou telle étoffe. Ainsi, par exemple, on me doit d’avoir démontré qu’une femme qui porte des robes bleues est coquette et affecte le sentiment. La démonstration est facile, mais elle serait trop longue. Comment voulez-vous que je vous envoie une aquarelle détestable plus grande que cette lettre et qu’on ne peut rouler ni ployer? Attendez que je vous en fasse une plus petite que je pourrai vous envoyer dans une lettre.

J’ai été l’autre jour faire une promenade en bateau. Il y avait sur la rivière une grande quantité de petits canots à voiles portant toute sorte de gens. Il y en avait un fort grand dans lequel étaient plusieurs femmes (de celles qui ont mauvais ton). Tous ces canots avaient abordé, et du plus grand sort un homme d’une quarantaine d’années qui avait un tambour et qui tambourinait pour s’amuser. Tandis que j’admirais l’organisation musicale de cet animal, une femme de vingt-trois ans à peu près s’approche de lui, l’appelle monstre, lui dit qu’elle l’avait suivi depuis Paris et que, s’il ne voulait pas l’admettre dans sa société, il s’en repentirait. Tout cela se passait sur le rivage, dont notre canot était éloigné de vingt pas. L’homme au tambour tambourinait toujours pendant le discours de la femme délaissée, et lui répondait avec beaucoup de flegme qu’il ne voulait pas d’elle dans son bateau. Là-dessus elle court au canot qui était amarré le plus loin du rivage, et s’élance dans la rivière en nous éclaboussant indignement. Bien qu’elle eût éteint mon cigare, l’indignation ne m’empêcha pas, non plus que mes amis, de la retirer aussitôt, avant qu’elle en pût avaler deux verres. Le bel objet de tant de désespoir n’avait pas bougé et marmottait entre ses dents : «Pourquoi la retirer, si elle avait envie de se noyer? » Nous avons mis la femme dans un cabaret, et. comme il se faisait tard et que l’heure du dîner approchait, nous l’avons abandonnée aux soins de la cabaretière.

Comment se fait-il que les hommes les plus indifférens soient les plus aimés? C’est ce que je me demandais tout en descendant la Seine, ce que je me demande encore, et ce que je vous prie de me dire, si vous le savez.

Adieu. Écrivez-moi souvent, soyons amis, et excusez le décousu de ma lettre. Je vous expliquerai un jour pourquoi.


Mariquita de mi alma (c’est ainsi que je commencerais, si nous étions à Grenade), j’ai reçu votre lettre dans un de ces momens de mélancolie où l’on ne voit la vie qu’au travers d’un verre noir. Comme votre épître n’est pas des plus aimables (excusez ma franchise), elle n’a pas peu contribué à me maintenir dans une disposition maussade. Je voulais vous répondre dimanche, immédiatement et sèchement : immédiatement, parce que vous m’aviez fait une espèce de reproche indirect, et sèchement parce que j’étais furieux contre vous. J’ai été dérangé au premier mot de ma lettre, et ce dérangement m’a empêché de vous écrire. Remerciez-en le bon Dieu, car aujourd’hui le temps est beau; mon humeur s’est adoucie tellement que je ne veux plus vous écrire que d’un style tout de miel et de sucre. Je ne vous querellerai donc pas sur vingt ou trente passages de votre dernière lettre qui m’ont fort choqué et que je veux bien oublier. Je vous pardonne, et cela avec d’autant plus de plaisir qu’en vérité je crois que, malgré la colère, je vous aime mieux quand vous êtes boudeuse que dans une autre disposition d’esprit. Un passage de votre lettre m’a fait rire tout seul comme un bienheureux pendant dix minutes. Vous me dites short and sweet : « Mon amour est promis, » sans préparation pour amener le gros coup de massue par quelques petites hostilités préalables. Vous dites que vous êtes engagée pour la vie, comme vous diriez : « Je suis engagée pour la contredanse. » Fort bien. A ce qu’il paraît, j’ai bien employé mon temps à disputer avec vous sur l’amour, le mariage et le reste; vous en êtes encore à croire ou à dire que, lorsqu’on vous dit : « Aimez monsieur, » on aime. Avez-vous promis par un engagement signé par-devant notaire ou sur papier à vignettes ? Quand j’étais écolier, je reçus d’une couturière un billet surmonté de deux cœurs enflammés réunis comme il suit : , de plus une déclaration fort tendre. Mon maître d’étude commença par me prendre mon billet, et l’on me mit en prison; puis l’objet de cette naissante passion se consola avec le cruel maître d’étude. Il n’y a rien qui soit plus fatal que les engagemens pour ceux au profit desquels ils sont souscrits. Savez-vous que, si votre amour était promis, je croirais sérieusement qu’il vous serait impossible de ne pas m’ aimer? Comment ne m’aimeriez-vous pas, vous qui ne m’avez pas fait de promesses, puisque la première loi de la nature, c’est de prendre en grippe tout ce qui a l’air d’une obligation? Et en effet toute obligation est de sa nature ennuyeuse. Enfin de tout cela, si j’avais moins de modestie, je tirerais cette dernière conséquence, que, si vous avez promis votre amour à quelqu’un, vous me le donnerez, à moi, à qui vous n’avez rien promis. Plaisanterie à part et à propos de promesses, depuis que vous ne voulez plus de mon aquarelle, j’ai assez grande envie de vous l’envoyer. J’en étais mécontent, et j’avais commencé une copie d’une infante Marguerite d’après Velasquez, que je voulais vous donner. Velasquez ne se copie pas facilement, surtout par des barbouilleurs comme moi. J’ai recommencé deux fois mon infante, mais à la fin j’en suis encore plus mécontent que du moine. Le moine est donc à vos ordres. Je vous l’enverrai quand vous voudrez; mais le transport en est peu commode. Ajoutez à cela que les invisibles qui s’amusent quelquefois à intercepter nos communications pourront peut-être bien garder mon aquarelle. Ce qui me rassure, c’est qu’elle est si mauvaise qu’il faut être moi pour la faire, et vous pour en vouloir. Donnez-moi vos ordres. J’espère que vous serez à Paris vers le milieu d’octobre. Je me trouverai maître de quinze ou vingt jours à cette époque. Je ne voudrais pas les passer en France, et depuis longtemps j’avais l’intention de voir les tableaux de Rubens à Anvers et la galerie d’Amsterdam; mais, si j’avais la certitude de vous voir, je renoncerais à Rubens et à Van Dyck avec la plus facile résignation. Vous voyez que les sacrifices ne me coûtent pas. Je ne connais pas Amsterdam. Pourtant décidez. Votre vanité va vous faire dire ici : « Le beau sacrifice de ne me préférer qu’à de grosses Flamandes bien blanches et bien harengères, et en peinture encore ! » Oui, c’est un sacrifice et un très grand. Je sacrifie le certain, qui est le plaisir, chez moi très vif, de voir des tableaux de maître, à la chance très incertaine que vous le compenserez. Observez que, sans admettre le cas impossible où vous ne me plairiez pas, si moi je vous déplaisais, j’aurais tout lieu de regretter mes travaux et mes grosses Flamandes...

Vous me paraissez dévote, superstitieuse même. — Je pense en ce moment à une jolie petite Grenadine qui, en montant sur un mulet pour passer dans la montagne de Ronda (route classique des voleurs), baisait dévotement son pouce et se frappait la poitrine cinq ou six fois, bien assurée après cela que les voleurs ne se montreraient pas, pourvu que l’Ingles, c’est-à-dire moi, — tout voyageur est Anglais, — ne jurât pas trop par la Vierge et les saints. Cette méchante manière de parler devient nécessaire dans les mauvais chemins pour faire aller les chevaux ; voyez Tristram Shandy. J’aime beaucoup votre histoire du portrait de cet enfant. Vous êtes faible et jalouse, deux qualités dans une femme et deux défauts dans un homme. Je les ai tous les deux. Vous me demandez quelle est l’affaire qui me préoccupe. Il faudrait vous dire quel est mon caractère et ma vie, chose dont personne ne se doute, parce que je n’ai pas encore trouvé quelqu’un qui m’inspirât assez de confiance. Peut-être que, lorsque nous nous serons vus souvent, nous deviendrons amis, et vous me connaîtrez; ce serait pour moi le bien le plus grand que quelqu’un à qui je pourrais dire toutes mes pensées passées et présentes. Je deviens triste, et il ne faut pas finir ainsi. Je suis dévoré du désir d’une réponse de vous. Soyez assez bonne pour ne pas me la faire attendre.

Adieu; ne nous querellons plus et soyons amis. Je baise respectueusement la main que vous me tendez en signe de paix.


25 septembre.

Votre lettre m’a trouvé malade et fort triste, fort occupé des plus ennuyeuses affaires du monde, et je n’ai pas le temps de me soigner. J’ai, je crois, une inflammation de poitrine qui me rend extrêmement maussade; mais dans quelques jours je me propose de me dorloter et de me guérir.

Mon parti est pris. Je ne quitterai pas Paris en octobre, dans l’espérance que vous y reviendrez. Vous me verrez ou vous ne me verrez pas, à votre choix. La faute en sera à vous. Vous me parlez de raisons particulières qui vous empêchent de chercher à vous trouver avec moi. Je respecte les secrets et je ne vous demande pas vos motifs. Seulement je vous prie de me dire really truly si vous en avez. N’êtes-vous pas plutôt préoccupée d’un enfantillage? Peut-être vous a-t-on fait à mon sujet quelque sermon dont vous êtes encore toute pénétrée. Vous auriez bien tort d’avoir peur de moi. Votre prudence naturelle entre sans doute pour beaucoup dans votre répugnance à me voir. Rassurez-vous, je ne deviendrai pas amoureux de vous. Il y a quelques années, cela aurait pu arriver; maintenant je suis trop vieux et j’ai été trop malheureux. Je ne pourrais plus être amoureux, parce que mes illusions m’ont procuré bien des desengaños sur l’amour. J’allais être amoureux quand je suis parti pour l’Espagne. C’est une des belles actions de ma vie. La personne qui a causé mon voyage n’en a jamais rien su. Si j’étais resté, j’aurais peut-être fait une grande sottise : celle d’offrir à une femme digne de tout le bonheur dont on peut jouir sur terre, de lui offrir, dis-je, en échange de la perte de toutes les choses qui lui étaient chères, une tendresse que je sentais moi-même très inférieure au sacrifice qu’elle aurait peut-être fait. Vous vous rappelez ma morale : « l’amour fait tout excuser, mais il faut être bien sûr qu’il y a de l’amour. » Soyez persuadée que ce précepte-là est plus rigoureux que ceux de vos méthodistes amis. Conclusion : je serai charmé de vous voir. Peut-être ferez-vous l’acquisition d’un véritable ami, et moi peut-être trouverai-je en vous ce que je cherche depuis longtemps : une femme dont je ne sois pas amoureux et en qui je puisse avoir de la confiance. Nous gagnerons probablement tous deux à notre connaissance plus approfondie. Faites pourtant ce que votre haute prudence vous conseillera.

Mon moine est prêt. A la première occasion, je vous enverrai donc ce moine et sa monture. L’infante, n’étant pas achevée, et étant trop mal commencée pour être jamais terminée, restera où elle est et me servira de garde-main pour un dessin que je vous ferai quand j’aurai le temps. Je meurs d’envie de voir la surprise que vous me destinez, mais je me creuse la tête inutilement pour le deviner. Quand je vous écris, je néglige trop les transitions, artifice de style bien nécessaire. Je crains que vous ne trouviez cette lettre terriblement décousue. C’est qu’à mesure que j’écris une phrase il m’en vient une autre à l’esprit, laquelle donne naissance à une troisième avant que la seconde soit terminée. Je souffre beaucoup ce soir. Si vous avez de l’influence là-haut, tâchez de m’obtenir un peu de santé ou tout au moins de résignation, car je suis le plus mauvais malade du monde, et je fais la mine à mes meilleurs amis. Quand je suis étendu sur mon canapé, je pense avec plaisir à vous, à notre mystérieuse connaissance, et il me semble que je serais bien heureux de causer avec vous autant à bâtons rompus que je vous écris, — et encore songez qu’il y a cet avantage, que les paroles volent et que les écrits restent.

Au surplus ce n’est pas l’idée d’être un jour imprimé tout vif ou posthume qui me tourmente. Adieu; plaignez-moi. Je voudrais avoir le courage de vous dire mille choses qui me rendent cette vie triste; mais comment vous les dire de si loin? Quand donc viendrez-vous? Adieu encore une fois. Vous voyez que, si le cœur vous en dit, vous avez tout le temps de m’écrire.


P.-S. — 26 septembre. — Je suis encore plus triste qu’hier. Je souffre horriblement; mais, si vous n’avez jamais éprouvé par vous- même ce que c’est qu’une gastrite, vous ne comprendrez pas ce que c’est qu’une douleur vague qui est très vive pourtant. Elle a cela de particulier, qu’elle agit sur tout le système nerveux. Je voudrais bien être à la campagne avec vous; vous me guéririez, j’en suis sûr. Adieu. Si je meurs cette année, vous aurez le regret de ne m’avoir guère connu.


Savez-vous que vous êtes quelquefois bien aimable? Je ne dis pas cela pour vous faire un reproche sous un froid compliment; mais je voudrais bien recevoir souvent de vous des lettres comme la dernière. Malheureusement vous n’êtes pas toujours pour moi dans d’aussi charitables dispositions. Je ne vous ai pas répondu plus tôt parce que votre lettre ne m’a été remise qu’hier soir, à mon retour d’une petite excursion que j’ai faite. J’ai passé quatre jours dans une solitude absolue et ne voyant pas un homme, encore moins une femme, car je n’appelle pas hommes ou femmes certains bipèdes qui sont dressés à apporter à manger et à boire quand on leur en donne l’ordre. J’ai fait pendant cette retraite les réflexions les plus tristes du monde sur moi, sur mon avenir, sur mes amis, etc. Si j’avais eu l’esprit d’attendre votre lettre, elle aurait donné une tout autre tournure à mes idées. « J’aurais emporté du bonheur pour une semaine au moins. » J’admire beaucoup votre descente chez ce brave M. V... Votre courage me plaît singulièrement. Je ne vous aurais jamais crue capable d’un tel capricho¸ et je vous en aime encore davantage. Il est vrai que le souvenir de vos splendid black eyes est peut-être pour quelque chose dans mon admiration. Pourtant, vieux comme je suis, je suis presque insensible à la beauté. Je me dis que « cela ne gâte rien; » mais je vous assure qu’en entendant dire par un homme très difficile que vous étiez fort jolie, je n’ai pu me défendre d’un sentiment de tristesse. Voici pourquoi (d’abord persuadez-vous bien que je ne suis pas le moins du monde amoureux de vous) : je suis horriblement jaloux, jaloux de mes amis, et je m’afflige en pensant que votre beauté vous expose aux soins et aux attentions d’un tas de gens qui ne peuvent vous apprécier et qui ne voient en vous que ce qui m’occupe le moins. En vérité, je suis d’une humeur affreuse en pensant à cette cérémonie où vous allez assister. Rien ne me rend plus mélancolique qu’un mariage. Les Turcs, qui marchandent une femme en l’examinant comme un mouton gras, valent bien mieux que nous qui avons mis sur ce vil marché un vernis d’hypocrisie, hélas ! bien transparent. Je me suis demandé bien souvent ce que je pourrais dire à une femme le premier jour de ma noce, et je n’ai rien trouvé de possible, si ce n’est un compliment sur son bonnet de nuit. Le diable heureusement est bien fin s’il m’attrape à pareille fête. Le rôle de la femme est bien plus facile que celui de l’homme. Un jour comme celui-là, elle se modèle sur l’Iphigénie de Racine; mais, si elle observe un peu, que de drôles de choses elle doit voir ! — Vous me direz si la fête a été belle. On va vous faire la cour et vous régaler d’allusions au bonheur domestique. Les Andalous disent quand ils sont en colère : Mataria el sol à puñaladas, si no fuese por miedo de dejar el mundo a oscuras [2] !

Depuis le 28 septembre, jour de ma naissance, une suite non interrompue de petits malheurs est venue m’assaillir. Ajoutez à cela que ma poitrine va de mal en pis et que je souffre horriblement. Je retarderai mon voyage en Angleterre jusqu’au milieu de novembre. Si vous ne voulez pas me voir à Londres, il faut y renoncer; mais je veux voir les élections. Je vous rattraperai bientôt après à Paris, où le hasard nous rapprochera, si votre volonté persiste à nous séparer. Toutes vos raisons sont pitoyables et ne valent pas la peine d’être réfutées, d’autant plus que vous savez bien vous-même qu’elles n’ont aucune importance. Vous faites la railleuse quand vous dites si agréablement que vous avez peur de moi. Vous savez que je suis laid et très capricieux d’humeur, toujours distrait, et souvent taquin et méchant lorsque je souffre. Qu’y a-t-il là qui ne soit bien rassurant? — Vous ne vous éprendrez jamais de moi, soyez tranquille. Les prédictions consolantes que vous me faites ne peuvent se réaliser. Vous n’êtes pas pythonisse. Or, en vérité, les chances de mort pour moi sont augmentées cette année. Rassurez-vous pour vos lettres. Tout ce qui se trouve d’écrit dans ma chambre sera brûlé après ma mort; mais, pour vous faire enrager, je vous laisserai par testament une suite manuscrite de la guzla qui vous a tant fait rire. Vous participez de l’ange et du démon, mais beaucoup plus du dernier. Vous m’appelez tentateur. Osez dire que ce nom ne vous convient pas beaucoup mieux qu’à moi ! N’avez-vous pas jeté un appât à moi, pauvre petit poisson; puis, maintenant que vous me tenez au bout de votre hameçon, vous me faites danser entre le ciel et l’eau jusqu’à ce qu’il vous plaise, quand vous serez lasse du jeu, de couper le fil, et alors j’en serai pour l’hameçon dans le bec, et je ne pourrai plus trouver le pêcheur. Je vous sais gré de votre franchise à m’avouer que vous avez lu la lettre que M. V... m’écrivait et dont il vous avait chargée. Je l’avais bien deviné, car, depuis Eve, toutes se ressemblent en ce point. J’aurais voulu que cette lettre fût plus intéressante; mais je suppose que, malgré ses lunettes, vous trouvez M. V... homme de goût. Je deviens méchant parce que je souffre. Je pense à la promesse que vous m’avez faite d’un schizzo, — promesse que vous m’avez faite sans que je l’eusse sollicitée, — et je me sens radouci. J’attends le schizzo avec la plus grande dévotion. — Adieu, niña de mis ojos; je vous promets de n’être jamais amoureux de vous. Je ne veux plus être amoureux, mais je voudrais avoir un ami féminin. Si je vous voyais souvent et si vous êtes telle que je le crois, je vous aimerais bien de vraie et platonique amitié. Tâchez donc de faire en sorte que nous puissions nous voir quand vous serez à Paris. Faudra-t-il que nous attendions une réponse pendant des jours entiers? Adieu encore une fois. Plaignez-moi, car je suis bien triste et j’ai mille raisons pour l’être.


Lady M... m’a annoncé hier au soir que vous alliez vous marier. Cela étant, brûlez mes lettres; je brûle les vôtres, et adieu. Je vous ai déjà parlé de mes principes. Ils ne me permettent pas de rester en relation avec une dame que j’ai connue demoiselle, avec une veuve que j’ai connue mariée. J’ai remarqué que, l’état civil d’une femme étant changé, les rapports changent aussi, et toujours pour le pire. Bref, à tort ou à raison, je ne puis souffrir que mes amies se marient. Donc, si vous vous mariez, oublions-nous. Je vous en conjure, n’ayez point recours à une de vos échappatoires ordinaires et répondez-moi franchement.

Je vous proteste que depuis le 28 septembre je n’ai eu que des contrariétés et des chagrins de toute espèce. Votre mariage était encore dans les fatalités qui devaient tomber sur moi. L’autre nuit, ne pouvant dormir, je repassais dans mon esprit toutes les misères dont j’ai été accablé depuis quinze jours, et je n’y trouvais qu’une seule compensation, qui était votre aimable lettre et la promesse non moins aimable que vous me faisiez d’un schizzo. C’est bien maintenant que j’ai envie de poignarder le soleil, comme disent les Andalous. Mariquita de mi vida (laissez-moi vous appeler ainsi jusqu’à vos noces), j’avais une pierre superbe, bien taillée, brillante, scintillante, admirable sur tous points. Je la croyais un diamant que je n’aurais pas troqué pour celui du Grand-Mogol. — Pas du tout ! Voilà qu’il se trouve que ce n’est qu’une pierre fausse. Un chimiste de mes amis vient de m’en faire l’analyse. Figurez-vous un peu mon désappointement ! J’ai passé bien du temps à penser à ce prétendu diamant et au bonheur de l’avoir trouvé. Maintenant il faut que je passe autant de temps (encore plus) à me persuader que ce n’était qu’une pierre fausse.

Tout cela n’est qu’un apologue. J’ai dîné avant-hier avec le diamant faux, et je lui ai fait une mine de chien. Quand je suis en colère, j’ai assez en main la figure de rhétorique appelée ironie, et j’ai fait au diamant un éloge de ses belles qualités le plus ampoulé que j’ai pu et avec un sang-froid bien glacial. Je ne sais en vérité pourquoi je vous dis tout cela, surtout si nous allons nous oublier prochainement. En attendant, je vous aime toujours et je me recommande à vos prières, — angel in thy orisons, etc. Vendredi prochain, votre dessin partira par un courrier et se trouvera sans doute dimanche à Londres. Vous pourrez l’envoyer réclamer mardi chez M. V…, Pall-Mall.

Excusez la démence de cette lettre, j’ai de tristes affaires en tête.

Paris, 27 août 1842.

Je trouve, en arrivant ici, une lettre de vous moins féroce que les précédentes. Vous eussiez bien fait de me l’envoyer là-bas. Cette rareté ne se pouvait posséder trop tôt. Je me hâte de vous féliciter de vos études grégeoises, et, pour commencer par quelque chose qui vous intéresse, je vous dirai comment on appelle en grec les personnes qui ont comme vous des cheveux dont elles ressentent une juste fierté : c’est efplokamos. Ef, bien, plokamos, boucle de cheveux. Les deux mots réunis forment un adjectif. Homère a dit quelque part :

Νύμφη εὐπλόϰαμος Καλυψώ.
Nimfi efplokamos Calypso.
Nymphe bien frisante Calypso.

N’est-ce pas fort joli ? Ah ! pour l’amour du grec, etc.

Je suis bien fâché que vous partiez si tard pour l’Italie. Vous risquez de tout voir à travers des pluies atroces, qui ôtent la moitié de leur mérite aux plus belles montagnes du monde, et vous serez obligée de me croire sur parole quand je vous vanterai le beau ciel de Naples. Vous ne mangerez plus de bons fruits, mais vous aurez des becfigues, ainsi nommés parce qu’ils se nourrissent de raisins.

Je n’admets point votre version de la parabole.

Il m’est arrivé à mon retour une aventure qui m’a quelque peu mortifié en me faisant connaître de quelle espèce de réputation je jouis de par le monde. Voici. Je faisais mon paquet à Avignon et me préparais à partir pour Paris par la malle-poste, lorsque deux figures vénérables entrèrent, qui s’annoncèrent comme membres du conseil municipal. Je croyais qu’ils allaient me parler de quelque église, lorsqu’ils me dirent pompeusement et prolixement qu’ils venaient recommander à ma loyauté et à ma vertu une dame qui allait voyager avec moi. Je leur répondis de très mauvaise humeur que je serais très loyal et très vertueux, mais que j’étais fort mécontent de voyager avec une femme, attendu que je ne pourrais pas fumer le long de la route. La malle-poste arrivée, je trouvai dedans une femme grande et jolie, simplement et coquettement mise, qui s’annonça comme malade en voiture et désespérant d’arriver vivante à Paris. Notre tête-à-tête commença. Je fus aussi poli et aimable qu’il m’est possible de l’être quand je suis obligé de rester dans la même position. Ma compagne parlait bien, sans accent marseillais, était très bonapartiste, très enthousiaste, croyait à l’immortalité de l’âme, pas trop au catéchisme, et voyait en général les choses en beau. Je sentais qu’elle avait une certaine peur de moi. A Saint-Etienne, le briska à deux places fut échangé pour une voiture à quatre places. Nous eûmes les quatre places à nous deux, et par conséquent vingt-quatre heures de tête-à-tête à ajouter aux trente premières; mais, bien que nous causassions (quel joli mot!) beaucoup, il me fut impossible de me faire une idée de ma voisine, si ce n’est qu’elle devait être mariée et une personne de bonne compagnie. Pour finir, à Moulins nous prîmes deux compagnons assez maussades, et nous arrivâmes à Paris, où ma femme mystérieuse se précipita dans les bras d’un homme très laid qui devait être son père. Je lui ôtai ma casquette, et j’allais monter dans un fiacre quand mon inconnue, d’une voix émue, me dit, ayant laissé le père à quelques pas : « Monsieur, je suis pénétrée des égards que vous avez eus pour moi. Je ne puis vous en exprimer assez toute ma reconnaissance. Jamais je n’oublierai le bonheur que j’ai eu de voyager avec un homme aussi illustre. » Je cite le texte; mais ce mot illustre m’expliqua les conseillers municipaux et la peur de la dame. Il était évident qu’on avait vu mon nom sur le livre de la poste, et que la dame, qui avait lu mes œuvres, s’attendait à être avalée toute crue, et que cette opinion fort erronée doit être partagée par plus d’une autre de mes lectrices. Comment avez-vous eu l’idée de me connaître? Cela m’a mis de mauvaise humeur pendant deux jours, puis j’en ai pris mon parti. Ce qu’il y a de singulier dans ma vie, c’est qu’étant devenu un très grand vaurien j’ai vécu deux ans sur mon ancienne bonne réputation, et qu’après être redevenu très moral je passe encore pour vaurien.

En vérité, je ne crois pas l’avoir été plus de trois ans, et je l’étais, non de cœur, mais uniquement par tristesse et un peu peut-être par curiosité. Cela me nuira beaucoup, je crois, pour l’Académie, et puis aussi on me reproche de ne pas être dévot et de ne pas aller au sermon. Je me ferais bien hypocrite, mais je ne sais pas m’ennuyer et je n’aurais jamais la patience. Si vous vous étonnez que toutes les déesses soient blondes, vous vous étonnerez bien davantage à Naples en voyant des statues dont les cheveux sont peints en rouge. Il paraît que les belles dames autrefois se poudraient avec de la poudre rouge, voire même avec de la poudre d’or. En revanche, vous verrez aux peintures des Studij quantité de déesses avec des cheveux noirs. Pour moi, il me semble difficile de décider entre les deux couleurs. Seulement je ne vous conseille pas de vous poudrer. Il y a en grec un terrible mot qui veut dire des cheveux noirs : μελαγχαίτης (mélankhétis); ce χα est une aspiration diabolique.

Je serai à Paris tout l’automne, je pense. Je vais travailler beaucoup à un livre moral, aussi amusant que la Guerre Sociale que vous porterez à Naples. Adieu. Vous m’avez promis des douceurs, je les attends toujours, mais je n’y compte guère.

Vous admiriez mon livre de pierres antiques. Hélas ! j’ai perdu la plus belle l’autre jour, une magnifique Junon, en faisant une bonne action : c’était de porter un ivrogne qui avait la cuisse cassée. Et cette pierre était étrusque, et elle tenait une faux, et il n’y a aucun autre monument où elle soit ainsi représentée. Plaignez-moi.


Paris, 3 janvier 1843.

A la bonne heure, voilà ce qui s’appelle parler. Vous êtes si aimable quand vous le voulez ! pourquoi donc vous faites-vous souvent si mauvaise? Non, bien entendu, les remercîmens par écrit ne valent rien, et toute la diplomatie que j’ai mise à vous procurer les lettres de recommandation si chaleureuses pour votre frère mérite que vous me disiez quelque chose d’aimable. Je vous pardonnerai de très grand cœur tout ce que vous me dites de moqueur au sujet des ballons et de l’Académie, à laquelle je pense bien moins que vous ne dites. Si je suis jamais académicien, je ne serai pas plus dur qu’un rocher. Peut-être serai-je alors un peu racorni et momifié, mais assez bon diable au fond. Pour la Persiani, je n’ai pas d’autre moyen d’en faire mon David que d’aller l’entendre tous les jeudis. Quant à Mlle Rachel, je n’ai pas la faculté de jouir des vers aussi souvent que de la musique, et elle, — Rachel, non la musique, — me remet en mémoire que je vous ai promis une histoire. Vous la conterai-je ici, ou vous la garderai-je pour quand je vous verrai? Je vais vous l’écrire, j’aurai sans doute autre chose à vous dire. Donc, j’ai dîné, il y a une douzaine de jours, avec elle, chez un académicien. C’était pour lui présenter Béranger, Il y avait là quantité de grands hommes. Elle vint tard, et son entrée me déplut. Les hommes lui dirent tant de bêtises et les femmes en firent tant, en la voyant, que je restai dans mon coin. D’ailleurs il y avait un an que je ne lui avais parlé. Après le dîner, Béranger, avec sa bonne foi et son bon sens ordinaires, lui dit qu’elle avait tort de gaspiller son talent dans les salons, qu’il n’y avait pour elle qu’un véritable public, celui du Théâtre-Français, etc. Mlle Rachel parut approuver beaucoup la morale, et, pour montrer qu’elle en avait profité, joua le premier acte d’Esther. Il fallait quelqu’un pour lui donner la réplique, et elle me fit apporter un Racine en cérémonie par un académicien qui faisait les fonctions de sigisbée. Moi, je répondis brutalement que je n’entendais rien aux vers, et qu’il y avait dans le salon des gens qui, étant dans cette partie-là, les scanderaient bien mieux. Hugo s’excusa sur ses yeux, un autre sur autre chose. Le maître de la maison s’exécuta. Représentez-vous Rachel en noir, entre un piano et une table à thé, une porte derrière elle et se composant une figure théâtrale. Ce changement à vue a été fort amusant et très beau; cela a duré environ deux minutes, puis elle commença :

Est-ce toi, chère Élise?..

La confidente, au milieu de sa réplique, laisse tomber ses lunettes et son livre; dix minutes se passent avant qu’elle ait retrouvé sa page et ses yeux. L’auditoire voit qu’Esther enrage quelque peu. Elle continue. La porte s’ouvre derrière : c’est un domestique qui entre. On lui fait signe de se retirer. Il s’enfuit et ne peut parvenir à fermer la porte. La porte susdite, ébranlée, oscillait, accompagnant Rachel d’un mélodieux cric-crac très divertissant. Comme cela ne finissait pas. Mlle Rachel porta la main sur son cœur et se trouva mal, mais en personne habituée à mourir sur la scène, donnant au monde le temps d’arriver à l’aide. Pendant l’intermède, Hugo et M. Thiers se prirent de bec au sujet de Racine. Hugo disait que Racine était un petit esprit et Corneille un grand. « Vous dites cela, répondit Thiers, parce que vous êtes un grand esprit; vous êtes le Corneille (Hugo prenait des airs de tête très modestes) d’une époque dont le Racine est Casimir Delavigne. » Je vous laisse à penser si la modestie était de mise. Cependant l’évanouissement passe et l’acte s’achève, mais fiascheggiando. Quelqu’un qui connaît bien Mlle Rachel dit en sortant : « Comme elle a dû jurer ce soir en s’en allant! » Le mot m’a donné à penser. Voilà mon histoire; ne me compromettez pas auprès des académiciens, c’est tout ce que je vous demande.

Dimanche, je ne vous ai reconnue que lorsque j’étais tout près de vous. Mon premier mouvement a été d’aller vers vous; mais, en vous voyant très accompagnée, j’ai passé mon chemin. J’ai bien fait, je pense. à me semble que je vous ai connu les joues pâles, d’où j’ai conclu qu’elles étaient roses par la solennité de ce jour.

Bonsoir ou plutôt bonjour, lundi ou plutôt mardi. Il est trois heures du matin.


Jeudi soir, 1er mars 1843.

J’avais bien peur de ne pouvoir vous voir samedi, et je me promettais de vous bien gronder pour n’avoir pas voulu l’autre jour; mais je suis parvenu à me débarrasser de tous les empêchemens. A samedi donc. à y a bien longtemps que nous n’avons eu de querelle. Ne trouvez-vous pas que cela est bien doux et bien préférable à nos colères d’autrefois, qui n’avaient de bon que les raccommodemens? Je vous trouve toujours cependant un défaut : c’est de vous rendre si rare. A peine nous voyons-nous une fois en quinze jours. Chaque fois il semble qu’il y ait une glace nouvelle à rompre. Pourquoi ne vous retrouvé-je pas telle que je vous ai quittée? Si nous nous voyions plus souvent, cela n’arriverait pas. Je suis pour vous comme un vieil opéra que vous avez besoin d’oublier pour le revoir avec quelque plaisir. Moi au contraire, il me semble que je vous aimerais davantage vous voyant tous les jours. Montrez-moi que j’ai tort, et dites-moi un jour bien proche pour nous revoir. C’est le 14 mars que mon sort se décide à l’Académie. Le raisonnement me dit d’espérer, mais je ne sais quel sentiment de seconde vue me dit tout le contraire. — En attendant, je fais des visites fort consciencieusement. Je trouve des gens fort polis, fort accoutumés à leurs rôles et les prenant très au sérieux; je fais de mon mieux pour prendre le mien aussi gravement, mais cela m’est difficile. Ne trouvez-vous pas drôle qu’on dise à un homme : « Monsieur, je me crois un des quarante hommes de France les plus spirituels, je vous vaux bien, » et autres facéties? Il faut traduire cela en termes honnêtes et variés, suivant les personnes. Voilà le métier que je fais, et qui m’ennuierait fort, s’il se prolongeait. Le 14 correspond aux ides de mars, jour de la mort de mon héros, feu César. Cela est ominous, n’est-ce pas?


17 mars 1843.

Je vous remercie bien de vos complimens, mais je veux mieux encore. Je veux vous voir et faire une longue promenade. Je trouve cependant que vous avez pris la chose trop au tragique. Pourquoi pleurez-vous? Les quarante fauteuils ne valaient pas une petite larme. Je suis excédé, éreinté, démoralisé et complètement out of my wits. Puis Arsène Guillot fait un fiasco éclatant et soulève contre moi l’indignation de tous les gens soi-disant vertueux, et particulièrement des femmes à la mode qui dansent la polka et suivent les sermons du père Ravignan; tant il y a que l’on dit que je fais comme les singes, qui grimpent au haut des arbres et qui, arrivés sur la plus haute branche, font des grimaces au monde. Je crois avoir perdu des voix par cette scandaleuse histoire; d’un autre côté, j’en gagne. Il se trouve des gens qui m’ont black-boulé sept fois et qui me disent qu’ils ont été mes plus chauds partisans. Ne trouvez-vous pas que cela vaut bien la peine de faire ainsi le péché de mensonge, surtout pour le gré que j’en sais aux gens? Tout ce monde où j’ai vécu presque uniquement depuis quinze jours me fait désirer avidement de vous voir. Au moins nous sommes sûrs l’un de l’autre, et, quand vous me faites des mensonges, je puis vous les reprocher, et vous savez vous les faire pardonner. Aimez-moi, quelque vénérable que je sois devenu depuis bientôt trois jours.

Perpignan, 14 novembre.

Vous aviez été si longtemps sans m’écrire, que je commençais à être inquiet, et puis j’étais tourmenté d’une idée saugrenue que je n’ai pas osé vous dire. Je visitais les arènes de Nîmes avec l’architecte du département, qui m’expliquait longuement les réparations qu’il avait fait faire, lorsque je vis, à dix pas de moi, un oiseau charmant, un peu plus gros qu’une mésange, le corps gris de lin, avec les ailes rouges, noires et blanches. Cet oiseau était perché sur une corniche et me regardait fixement. J’interrompis l’architecte pour lui demander le nom de cet oiseau. C’est un grand chasseur, et il me dit qu’il n’en avait jamais vu de semblable. Je m’approchai, et l’oiseau ne s’envola que lorsque j’étais assez près de lui pour le toucher. Il alla se poser à quelques pas de là, me regardant toujours. Partout où j’allais, il semblait me suivre, car je l’ai retrouvé à tous les étages de l’amphithéâtre. Il n’avait pas de compagnon et son vol était sans bruit, comme celui d’un oiseau nocturne.

Le lendemain, je retournai aux arènes, et je revis encore mon oiseau. J’avais apporté du pain, que je lui jetai. Il le regarda, mais n’y toucha pas. Je lui jetai ensuite une grosse sauterelle, croyant à la forme de son bec qu’il mangeait des insectes, mais il ne parut pas en faire cas. Le plus savant ornithologiste de la ville me dit qu’il n’existait pas dans le pays d’oiseau de cette espèce.

Enfin, à la dernière visite que j’ai faite aux arènes, j’ai rencontré mon oiseau toujours attaché à mes pas, au point qu’il est entré avec moi dans un corridor étroit et sombre où lui, oiseau de jour, n’aurait jamais dû se hasarder.

Je me souvins alors que la duchesse de Buckingham avait vu son mari sous la forme d’un oiseau le jour de son assassinat, et l’idée me vint que vous étiez peut-être morte et que vous aviez pris cette forme pour me voir. Malgré moi, cette bêtise me tourmentait, et je vous assure que j’ai été enchanté de voir que votre lettre portait la date du jour où j’ai vu pour la première fois mon oiseau merveilleux.

Je suis arrivé ici avec un temps affreux. Une pluie comme on n’en voit jamais dans le nord a inondé toute la campagne, coupé les routes, changé tous les ruisseaux en grosses rivières. Il m’est impossible de sortir de la ville pour aller à Serrabonne, où j’ai affaire. Je ne sais combien de temps cela durera.

Il y a une foire à Perpignan, et de plus les Espagnols qui fuient l’épidémie encombrent la ville, si bien que je n’ai pu trouver à me loger dans une auberge. Si je n’étais parvenu à émouvoir la commisération d’un chapelier, j’aurais été réduit à coucher dans la rue. Je vous écris dans une petite chambre bien froide, à côté d’une cheminée qui fume, maudissant la pluie qui bat mes vitres. La servante qui me sert ne parle que catalan et ne me comprend que lorsque je lui parle espagnol. Je n’ai pas un livre, et je ne connais personne ici. Enfin le pire de tout, c’est que, si le vent du nord ne s’élève pas, je resterai ici je ne sais combien de jours, sans même la ressource de retourner à Narbonne, car le pont qui pouvait assurer ma retraite ne tient plus à rien, et, si l’eau grossit, il sera emporté. Admirable situation pour faire des réflexions et pour écrire ses pensées; mais des pensées, je n’en ai guère maintenant. Je ne sais que m’impatienter. J’ai à peine la force de vous écrire. Vous ne me parlez pas d’une lettre que je vous ai écrite d’Arles. Peut-être s’est-elle croisée avec la vôtre ?

J’ai été à la fontaine de Vaucluse, où j’ai eu quelque envie d’écrire votre nom; mais il y avait tant de mauvais vers, de Sophies, de Carolines, etc., que je n’ai pas voulu profaner votre nom en le mettant en si mauvaise compagnie. C’est l’endroit le plus sauvage du monde. Il n’y a que de l’eau et des rochers. Toute la végétation se réduit à un figuier qui a poussé je ne sais comment au milieu des pierres, et à des capillaires très élégantes dont je vous envoie un échantillon. Lorsque vous avez bu du sirop de capillaire pour un rhume, vous ne saviez peut-être pas que cette plante avait une forme aussi jolie.

Je serai à Paris vers le 15 du mois prochain. Je ne sais pas du tout quelle route je prendrai. Il est possible que je revienne par Bordeaux; mais, si le temps ne s’améliore pas, je reviendrai par Toulouse. Je serai alors à Paris quinze jours plus tôt. J’espère trouver une lettre de vous à Toulouse. S’il n’y en avait pas, je vous en voudrais mortellement. — Adieu.


Paris, mercredi 15 mai 1848.

Tout s’est passé très bien, parce qu’ils sont si bêtes que, malgré toutes les fautes de la chambre, elle s’est trouvée plus forte qu’eux. Il n’y a ni tués ni blessés, on est fort tranquille. La garde nationale et le peuple sont dans d’excellens sentimens. On a pris tous les chefs des émeutiers, et il y a tant de troupes sous les armes que d’ici à quelque temps il n’y a rien à craindre. J’espère que nous nous verrons samedi. En somme, tout s’est passé pour le mieux. J’ai assisté à des scènes très dramatiques qui m’ont fort intéressé et que je vous raconterai.


27 juin 1848.

Je rentre chez moi ce matin après une petite campagne de quatre jours où je n’ai couru aucun danger, mais où j’ai pu voir toutes les horreurs de ce temps et de ce pays-ci. Au milieu de la douleur que j’éprouve, je sens par-dessus tout la bêtise de cette nation : elle est sans égale. Je ne sais s’il sera jamais possible de la détourner de la barbarie sauvage où elle a tant de propension à se vautrer. J’espère que votre frère va bien. Je ne pense pas que sa légion ait été sérieusement engagée. Mais nous sommes bien accablés de. fatigue, et nous n’avons pas dormi depuis quatre jours. Croyez peu à tout ce que disent les journaux sur les morts, les destructions, etc. J’ai parcouru avant-hier la rue Saint-Antoine : les vitres étaient brisées par le canon et beaucoup de devantures de boutiques endommagées; d’ailleurs le ravage n’était pas si grand que je l’avais supposé et qu’on le disait. Voici ce que j’ai vu de plus curieux; je me hâte de vous le dire pour aller me coucher. 1° La prison de la Force est demeurée plusieurs heures gardée par la garde nationale et entourée d’insurgés. Ils ont dit à la garde nationale : « Ne tirez pas sur nous, et nous ne tirerons pas. Gardez les prisonniers. » 2° Je suis entré dans une maison qui fait le coin de la place de la Bastille pour voir la bataille; elle venait d’être enlevée sur les insurgés. J’ai demandé aux habitans : « Vous a-t-on pris beaucoup? — On n’a rien volé. » Ajoutez à cela que j’ai conduit à l’Abbaye une femme qui coupait la tête aux mobiles avec son couteau de cuisine, et un homme qui avait les deux bras rouges de sang pour avoir fendu le ventre à un blessé et s’être lavé les mains dans la plaie. Comprenez-vous quelque chose à cette grande nation? Ce qu’il y a de sûr, c’est que nous nous en allons à tous les diables !

Quand revenez-vous ? Nous ne nous battrons plus de six semaines tout au moins.


Paris, 2 juillet 1848.

J’aurais bien besoin de vous voir pour me remettre un peu des tristes scènes de la semaine dernière, et c’est avec le plus vif plaisir que j’apprends vos projets de retour, plus prochains que je ne l’avais espéré. Paris est et sera tranquille pour un temps assez long. Je ne pense pas que la guerre civile, ou plutôt la guerre sociale, soit finie; mais une nouvelle bataille aussi effroyable me semble impossible. Il a fallu pour l’amener une infinité de circonstances qui ne peuvent plus se reproduire. Quand vous reviendrez, vous ne trouverez guère les traces hideuses que votre imagination vous représente probablement. Les vitriers et les badigeonneurs en ont déjà fait disparaître la plus grande partie. Mais j’ai peine à croire que vous ne nous trouviez pas à tous la mine allongée et encore plus triste que lorsque vous êtes partie. Que voulez-vous! c’est le régime actuel, et il faut s’y habituer. Petit à petit, nous en viendrons à ne plus penser au lendemain, et à nous trouver très heureux quand nous nous éveillerons le matin ayant notre soirée assurée. Au fond, ce qui me manque le plus à Paris, c’est vous, et je crois que, si vous y étiez, je trouverais le reste très bien………….. Paris, 9 juillet 1848.

Nous passons ici des jours bien longs et passablement chauds, mais aussi tranquilles qu’on peut le souhaiter ou plutôt l’espérer sous la république. Tout annonce que nous aurons une trêve assez longue. Le désarmement s’opère avec assez de vigueur et produit de bons résultats. On remarque un curieux symptôme : c’est que, dans les faubourgs insurgés, on trouve quantité de dénonciateurs pour indiquer les cachettes et même les coryphées des barricades. Vous savez que c’est bon signe quand les loups se battent entre eux


Paris, lundi 19 juillet 1848.

Nous avons passé fort paisiblement le 14 juillet, malgré les prédictions sinistres qu’on nous faisait. La vérité, si on peut la découvrir sous le gouvernement où nous avons le bonheur de vivre, la vérité, c’est que nos chances de tranquillité sont singulièrement augmentées. Il avait fallu plusieurs années d’organisation et quatre mois d’armemens pour préparer les affaires des 23-26 juin. Une seconde représentation de cette sanglante tragédie me paraît impossible, du moins tant que les conditions actuelles ne seront pas très matériellement changées. Pourtant quelque petit complot, quelques assassinats, quelques émeutes même sont encore probables. Nous avons pour un demi-siècle peut-être à nous perfectionner, les uns dans la confection des barricades, les autres dans leur destruction. On emplit Paris en ce moment d’obusiers et de mortiers à grenades, très transportables et très efficaces. C’est un argument nouveau et qu’on dit excellent. Mais laissons la πολεμιϰὰ. Vous ne pouvez vous faire une idée du plaisir que vous me ferez en acceptant mon invitation à déjeuner avec lady ***.


Paris, samedi 5 août 1848.

On reparle de coups de fusil, mais je n’y crois nullement. Pourtant ce soir mon ami M. Mignet se promenait avec Mlle Dosne dans le petit jardin qui est devant la maison de M. Thiers; une balle est venue de haut en bas sans faire le moindre bruit, qui a frappé contre la maison, près de la fenêtre de Mme Thiers, et, comme toute balle porte son billet, celle-là en avait un pour une partie charnue sur laquelle était assise une petite fille de douze ans en dehors de la grille du jardin. On la lui a extirpée très proprement, et elle n’aura aucun autre mal qu’une légère cicatrice; mais à qui en voulait-on? à Mignet ? cela est impossible; à Mlle Dosne ? encore moins. Mme Thiers n’était pas chez elle, ni Thiers non plus. Personne n’a entendu d’explosion; pourtant la balle était de calibre de guerre, et les fusils à vent sont tous d’un calibre beaucoup plus faible. Pour moi, je pense que c’est une tentative républicaine d’intimidation, bête comme tout ce qui se fait aujourd’hui. Voilà les seules balles à craindre à mon avis. Le général Cavaignac a dit : « On me tuera, Lamoricière me succédera, ensuite Bedeau; puis viendra le duc d’Isly, qui balaiera tout. » Ne trouvez-vous pas quelque chose de prophétique là dedans? On ne croit guère à une intervention en Italie. La république sera un peu plus poltronne que la monarchie. Seulement il se peut qu’on fasse la frime de laisser soupçonner qu’on serait tenté d’intervenir, dans l’espoir qu’on obtiendra des atermoiemens, un congrès et des protocoles. Un de mes amis qui revient d’Italie a été pillé par des volontaires romains qui trouvent les voyageurs de meilleure composition que les Croates. Il prétend qu’il est impossible de faire battre les Italiens, excepté les Piémontais, qui ne peuvent être partout.

Je vous envoie toute cette politique, et j’espère qu’elle ne changera rien à vos projets. On fait de grands préparatifs à la marine pour transporter six cents de ces messieurs pris en juin : ce sera le premier convoi. Je ne serais pas éloigné de croire qu’il y eût, le jour du transport, quelques milliers de veuves éplorées à la porte de l’assemblée; mais de nouveaux insurgés, n’y croyez point...


Paris, 12 août 1848.

Le beau temps s’en va, et nous allons entrer, d’ici à quelques jours, dans la saison froide, qui m’est si antipathique. Je ne puis vous dire combien je suis en colère contre vous. En outre les abricots et les prunes sont presque passés, et je me faisais une fête d’en manger avec vous. Je suis parfaitement sûr que, si vous aviez réellement voulu revenir, vous seriez déjà à Paris. Je m’ennuie horriblement et j’ai bien envie de m’en aller quelque part sans vous attendre. Tout ce que je puis faire, c’est de vous donner jusqu’au 25 à trois heures, et pas une heure de plus. — Nous sommes fort tranquilles. On parle toujours, il est vrai, d’une émeute que M. Ledru ferait par manière de protestation contre l’enquête ; mais ce ne peut être quelque chose de sérieux. La première condition pour qu’on se batte, c’est qu’il y ait de la poudre et des fusils des deux côtés; or maintenant tout est du même côté. Avant-hier, au concours général, un gamin nommé Leroy a eu un prix. Les autres gamins ont crié : « Vive le roi! » Le général Cavaignac, qui assistait, je ne sais pourquoi, à la cérémonie, a ri de fort bonne grâce. Mais, le même gamin ayant eu un autre prix, les cris sont devenus si forts qu’il en a perdu toute contenance et tortillait sa barbe comme s’il eût voulu l’arracher. Adieu ; je vous en veux horriblement ! écrivez-moi bien vite.


Paris, 20 août 1848.

Depuis quelques jours, on s’attend à une bagarre. On prédit des coups de fusil pour la discussion de l’enquête. Je suis si entêté dans mes idées que je n’y crois pas encore; mais je suis à peu près seul de mon avis. La situation est au fond bien embrouillée. Elle ressemble comme deux gouttes d’eau à celle de Rome pendant la conjuration de Catilina. Seulement il n’y a pas de Cicéron. Quant à l’issue d’une émeute, je ne doute pas que la bonne cause ne triomphe. Personne n’en doute, mais avec des fous il ne faut pas compter sur des entreprises raisonnables; peut-être en effet ai-je tort de croire que l’impossibilité de réussir empêche cette émeute susdite. Nous verrons au reste, la semaine prochaine. Mercredi, la discussion doit commencer; l’enquête me paraît surtout prouver une chose, c’est la profonde division des républicains entre eux. Il est évident qu’il n’y en a pas deux de la même opinion. Ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que le citoyen Proudhon a un grand nombre d’adeptes et que ses petites feuilles se vendent à milliers dans les faubourgs. Tout cela est fort triste; mais, quoi qu’il arrive, nous vivrons longtemps de cette vie-là, et il faut nous y accoutumer. Le point qui me paraît capital, c’est de savoir si vous viendrez le 25. S’il doit y avoir bataille, elle sera perdue ou gagnée ce jour-là. Ainsi ne faites pas encore de projets, ou plutôt faites celui de venir assister à notre victoire ou à notre enterrement pour le 25. Une autre chose me chagrine : c’est que la chaleur s’en va, le beau temps se passe, et il n’y aura plus de pêches à votre retour. Les feuilles commencent à jaunir et à tomber. Je prévois tous les ennuis du froid et de la pluie, qui me semblent beaucoup plus graves et beaucoup plus certains que l’émeute. Je suis malade depuis quelques jours, c’est peut-être pour cela que je suis triste. Je n’ai pas besoin de vous dire que je serais très contrarié de mourir avant notre déjeuner à Saint-Germain, qui, je l’espère, tiendra toujours. Adieu; écrivez-moi vite. Vous ne devriez pas taquiner les gens de si loin.


Paris, jeudi soir, 2 décembre 1851.

Il me semble qu’on livre la dernière bataille; mais qui la gagnera? Si le président la perd, il me semble que les héroïques députés devront céder la place à Ledru-Rollin. Je rentre horriblement fatigué et n’ayant rencontré que des fous, à ce qu’il m’a paru. La mine de Paris me rappelle le 24 février; seulement les soldats font peur aux bourgeois. Les militaires disent qu’ils sont sûrs du succès; mais vous savez ce que c’est que leurs almanachs. Voilà notre promenade ajournée...

Adieu, écrivez-moi et dites-moi si les vôtres sont engagés dans la bagarre.


Paris, 22 mai 1852.

Notre promenade vous a-t-elle fatiguée? Dites-moi vite que non. J’attendais un mot de vous aujourd’hui. Je suis confisqué par mon avocat, qui me plaît fort [3]. Il me semble homme d’esprit, point trop éloquent, et comprend l’affaire exactement comme moi. Cela me donne un peu d’espérance,


Mai 1852, mercredi à cinq heures.

Quinze jours de prison et mille francs d’amende ! Mon avocat a très bien parlé, les juges ont été très polis, je n’ai pas été nerveux du tout. En somme, je ne suis pas aussi mécontent que j’aurais le droit de l’être. Je n’en appelle pas.


27 mai 1852, au soir.

Vous êtes par ma foi d’un bon sel ! J’étais allé l’autre jour chez des magistrats, et j’avais eu l’imprudence d’avoir un billet de mille francs dans ma poche. Je ne l’ai plus retrouvé; mais il est impossible que, chez des personnes d’un si haut mérite, il se glisse des coupeurs de bourse; aussi le billet s’est évaporé de lui-même, n’y pensons plus. En même temps, j’ai eu le malheur de toucher un soi-disant pestiféré, et l’on a jugé prudent de me mettre en quarantaine pour quinze jours; le grand malheur vraiment ! Mon ami M. Bocher va en prison à la fin de juin, nous nous y installerons ensemble. En attendant, j’ai grand besoin de vous voir! — Mes vengeances ont déjà commencé. Mon ami Saulcy se trouvait hier chez des gens où l’on a parlé de l’arrêt qui me concerne; là-dessus, sans consulter l’air du bureau, voilà mon canonnier qui, avec la discrétion de son arme, se lance à tort et à travers dans les grands mots de sottise, fatuité, stupidité, amour-propre de faquins, etc., prenant à témoin un monsieur en habit noir qu’il connaissait de vue, mais dont il ignorait la profession. Or c’était M. ***, un de mes juges, qui aurait préféré être ailleurs. Figurez-vous l’état de la maîtresse de la maison, des assistans, et enfin Saulcy, averti trop tard, qui tombe sur un canapé en crevant de rire, et disant : « Ma foi, je ne me dédis de rien! »


Cannes, 22 janvier 1859, au soir.

Merveilleux clair de lune, pas un nuage, la mer unie comme une glace, point de vent. Il a fait chaud comme en juin de dix heures à cinq. Plus je vais, plus je suis convaincu que c’est la lumière qui me fait du bien, plus que la chaleur et le mouvement. Nous avons eu un jour de pluie et le lendemain un ciel sombre et menaçant. J’ai eu des spasmes horribles. Aussitôt que le soleil est revenu, j’étais Richard Again. — Comment vous portez-vous, chère amie? Les dîners des Rois et ceux du carnaval vous engraissent-ils beaucoup? Pour moi, je ne mange pas du tout. J’ai cependant un de mes amis qui est venu de Paris tout exprès pour me voir et qui trouve mes vivres très bons. Nous n’avons que des poissons fort extraordinaires de mine, du mouton et des bécasses. Croyez que Cannes se civilise beaucoup, — trop même. On travaille activement à détruire une de mes plus jolies promenades, les rochers près de la Napoule, pour y faire passer le chemin de fer. Quand il sera établi, nous pourrons en profiter comme de celui de Bellevue; mais Cannes deviendra la proie des Marseillais, et tout son pittoresque sera perdu. Connaissez-vous une bête qu’on nomme bernard-l’ermite? C’est un très petit homard, gros comme une sauterelle, qui a une queue sans écailles. Il prend la coquille qui convient à sa queue, l’y fourre et se promène ainsi au bord de la mer. Hier, j’en ai trouvé un dont j’ai cassé la coquille très proprement sans écraser l’animal, puis je l’ai mis dans un plat d’eau de mer. Il y faisait la plus piteuse mine. Un moment après, j’ai mis une coquille vide dans le plat. La petite bête s’en est approchée, a tourné autour, puis a levé une patte en l’air, évidemment pour mesurer la hauteur de la coquille. Après avoir médité une demi-minute, il a mis une de ses pinces dans la coquille pour s’assurer qu’elle était bien vide. Alors il l’a saisie avec ses deux pattes de devant et a fait en l’air une culbute de façon que la coquille reçût sa queue,.., elle y est entrée. Aussitôt il s’est promené dans le plat, de l’air assuré d’un homme qui sort d’un magasin de confection avec un habit neuf. J’ai rarement vu des animaux faire un raisonnement aussi évident que celui-ci. — Vous comprenez bien que je me livre tout entier à l’étude de la nature. Outre l’observation des bêtes (j’aurai aussi l’histoire d’une chèvre à vous raconter), je fais des paysages tous plus beaux les uns que les autres. Malheureusement il y a ici un collègue qui m’a escamoté mes deux meilleurs ouvrages. Mon ami, qui est peintre plus véritable que moi, est dans une perpétuelle admiration de ce pays-ci. Nous passons nos journées à faire des croquis. Nous rentrons à la nuit, éreintés, et je n’ai pas le courage d’écrire. Cependant j’ai fait un article sur le Dictionnaire du mobilier de Viollet-Le-Duc, que je vais envoyer avec cette lettre. Je voudrais que vous le lussiez. Il est très court, mais il y a, je crois, une idée ou deux. Vous ai-je dit que mon ami Augier veut faire un grand mélodrame avec le Faux Démêtrius, et que je dois y travailler aussi? Enfin j’ai promis à la Revue des Deux Mondes un article sur le Philippe II de Prescott. — Adieu.


Paris, mardi soir, 20 juillet 1859.

Vous seule me faites prendre la paix en bonne part. Peut-être était-elle nécessaire; mais il ne fallait pas commencer si bien pour finir par établir un gâchis pire que ce qu’il y avait auparavant. A tout prendre, que nous importe la liberté d’un tas de fumistes et de musiciens? Ce soir nous avons entendu ce que vous lirez dans le Moniteur [4]. Cela a été bien dit, avec un grand air, un air de franchise et de bonne foi. Il y a du bon et du vrai. Les officiers qui reviennent disent que les Italiens sont des braillards et des poltrons, que les Piémontais seuls se battent, mais qu’ils prétendent que nous les gênions, et que sans nous ils eussent mieux fait.

L’impératrice m’a demandé en espagnol comment je trouvais le discours, d’où je conclus qu’elle en était en peine. J’ai répondu, pour concilier la courtisanerie et la franchise : Muy necesario. Au fond, il m’a plu, et il est d’un galant homme de dire : « Croyez-vous qu’il ne m’en a pas coûté, etc. »

Quand je vous fais une proposition, je suis toujours très sérieux. Tout dépend de vous. On m’invite à aller en Ecosse et en Angleterre. Si vous revenez à Paris, je ne bougerai pas. Je vous en aurai une obligation extraordinaire, et, si vous vous doutiez du plaisir que vous me feriez, j’aime à croire que vous n’hésiteriez pas. Enfin j’attends votre dernier mot. — Ce matin, j’ai eu une peur horrible. Il est venu chez moi un homme habillé de noir, l’air fort convenable, pourvu de linge blanc et de la figure la plus belle et la plus noble du monde, se disant avocat. Dès qu’il a été assis, il m’a dit que Dieu l’inspirait, qu’il en était l’indigne instrument et qu’il lui obéissait en tout. On l’avait accusé d’avoir voulu tuer son portier, un poignard à la main; mais c’était seulement un crucifix qu’il avait montré. Ce diable d’homme roulait des yeux terribles et me faisait subir une vraie fascination. Tout en parlant, il mettait continuellement la main dans la poche de sa redingote, et je m’attendais à l’en voir retirer un poignard. Par malheur, il n’avait qu’à en choisir un sur ma table. Je n’avais qu’une pipe turque, et je calculais le moment où la prudence voudrait que je la lui cassasse sur le chef. Enfin il a tiré de cette terrible poche un chapelet. Il s’est mis à mes genoux. J’ai gardé un sang-froid glacial, mais j’avais peur, car que faire à un fou? Il est parti me faisant beaucoup d’excuses et me remerciant de l’intérêt que je lui avais témoigné. Malgré ma peur, qui tenait au brillant des yeux de l’animal, tout à fait terribles, je vous jure, et pénétrans, j’ai fait une observation curieuse. Je lui ai demandé s’il était bien sûr d’être inspiré et s’il avait fait quelque expérience pour s’en assurer. Je lui ai rappelé que Gédéon, appelé par Dieu, avait pris ses sûretés et exigé quelques petits miracles. « Savez-vous le russe? lui dis-je. — Non. — Bien ; je vais écrire en russe deux phrases sur des morceaux de papier. Une de ces phrases sera une impiété. Suivant ce que vous dites, un de ces morceaux de papier vous causera de l’horreur. Voulez-vous essayer? » Il a accepté. J’ai écrit. Il s’est mis à genoux et a fait une prière, puis tout d’un coup il m’a dit : (c Mon Dieu ne veut pas accepter une expérience frivole. Il faudrait qu’il s’agît d’un grand intérêt. » N’admirez-vous pas la prudence de ce pauvre fou, qui craignait, à son insu, que l’expérience ne tournât pas bien?

Adieu; j’attends une prompte réponse.


Mardi soir, 1er mai 1860.

Le bal de l’hôtel d’Albe était splendide. Les costumes étaient très beaux, beaucoup de femmes très jolies, et le siècle montrant de l’audace. 1° On était décolleté d’une façon outrageuse par en haut et par en bas aussi. A cette occasion, j’ai vu un assez grand nombre de pieds charmans et beaucoup de jarretières dans la valse. 2° La crinoline est en décadence. Croyez que dans deux ans les robes seront courtes, et que celles qui ont des avantages naturels se distingueront de celles qui n’en ont que d’artificiels. Il y avait des Anglaises incroyables. La fille de lord ***, qui est charmante, était en nymphe dryade, ou quelque chose de mythologique, avec une robe qui aurait laissé toute la gorge à découvert, si on n’y eût remédié par un maillot. Cela m’a semblé presque aussi vif que le décolletage de la maman. Le ballet des Elémens se composait de seize femmes, toutes assez jolies, en courts jupons et couvertes de diamans. Les naïades étaient poudrées avec de l’argent qui, tombant sur leurs épaules, ressemblait à des gouttes d’eau. Les salamandres étaient poudrées d’or. Il y avait une Mlle Errazu merveilleusement belle. La princesse Mathilde était en Nubienne, peinte en couleur bistre très foncé, beaucoup trop exacte de costume. Au milieu du bal, un domino a embrassé Mme de S..., qui a poussé les hauts cris. La salle à manger avec une galerie autour, les domestiques en costume de pages du XVIe siècle et de la lumière électrique, ressemblait au festin de Balthazar dans le tableau de Wrowthon. L’empereur avait beau changer de domino, on le reconnaissait d’une lieue. L’impératrice avait un bournous blanc et un loup noir qui ne la déguisait nullement. Beaucoup de dominos, et en général fort bêtes. Le duc de *** se promenait en arbre vraiment assez bien imité. Je trouve qu’après l’histoire de sa femme c’est un déguisement un peu trop remarquable. Si vous ne savez pas l’histoire, la voici en deux mots : sa femme, qui est une demoiselle *** (dont, par parenthèse, la mère devait être ma marraine, à ce qu’on m’a dit), est allée chez Bapst et a acheté une parure de soixante mille francs en disant qu’elle la renverrait le lendemain, si elle ne lui convenait pas. Elle n’a rien renvoyé, ni argent ni parure, Bapst a redemandé ses diamans : on lui a répondu qu’ils étaient partis pour le Portugal, et, en fin de compte, on les a retrouvés au Mont-de-Piété, d’où la duchesse de *** les a retirés pour quinze mille francs. Cela fait l’éloge du temps et des femmes ! Autre scandale. Au bal de M. d’Aligre, une femme a été pincée black and blue par un mari, non moins ombragé de panaches que M. de ***, mais plus féroce. La femme a crié et s’est évanouie; tableau général ! On n’a pas jeté le jaloux par la fenêtre, ce qui eût été la seule chose sensée à faire. — Adieu.


Paris, 21 mars.

Chère amie, je vous remercie de votre lettre. Je suis, depuis mon retour à Paris, dans un abrutissement complet. D’abord notre représentation au sénat, où, comme M. Jourdain, je puis dire que je n’ai jamais été si saoul de sottises. Tout le monde avait un discours rentré qu’il fallait faire sortir. La contagion de l’exemple est si forte que j’ai délivré mon speech comme une personne naturelle, sans aucune préparation, comme M. Robert Houdin. J’avais une peur atroce; mais je l’ai très bien surmontée en me disant que j’étais en présence de deux cents imbéciles, et qu’il n’y avait pas de quoi s’émouvoir. Le bon a été que M. Walewski, à qui je voulais faire donner un beau budget, s’est offensé du bien que je disais de son prédécesseur, et a bravement déclaré qu’il votait contre ma proposition. M. Troplong, près duquel je suis placé en ma qualité de secrétaire, m’a fait tout bas son compliment de condoléance, à quoi j’ai répondu qu’on ne pouvait pas faire boire un ministre qui n’avait pas soif. On a rapporté cela tout chaud à M. Walewski, qui l’a pris pour une épigramme, et depuis lors me fait grise mine; mais cela ne m’empêche pas de mener mon fiacre.

Le second ennui de ce temps-ci, c’est le dîner en ville, officiel ou autre, composé du même turbot, du même filet, du même homard, etc., et des mêmes personnes aussi ennuyeuses que la dernière fois.

Mais le plus ennuyeux de tout, c’est le catholicisme. Vous ne vous figurez pas le point d’exaspération où les catholiques en sont venus. Pour un rien, on vous saute à la figure, par exemple si l’on ne montre pas tout le blanc de ses yeux en entendant parler du saint martyr, et si l’on demande surtout très innocemment, comme j’ai fait, qui a été martyrisé. Je me suis fait encore une mauvaise affaire en m’étonnant que la reine de Naples ait fait faire sa photographie avec des bottes. C’est une exagération de mots et une bêtise qui passent tout ce que vous pouvez imaginer. L’autre soir, une dame me demande si j’avais vu l’impératrice d’Autriche. Je dis que je la trouvais très jolie. « Ah ! elle est idéale! — Non, c’est une figure chiffonnée, plus agréable que si elle était régulière, peut-être. — Ah ! monsieur, c’est la beauté même! Les larmes vous viennent aux yeux d’admiration! » Voilà la société d’aujourd’hui. Aussi je la fuis comme la peste. Qu’est devenue la société française d’autrefois?

Un dernier ennui, mais colossal, a été Tannhauser. Les uns disent que la représentation à Paris a été une des conventions secrètes du traité de Villafranca, d’autres qu’on nous a envoyé Wagner pour nous forcer d’admirer Berlioz. Le fait est que c’est prodigieux. Il me semble que je pourrais écrire demain quelque chose de semblable en m’inspirant de mon chat marchant sur le clavier d’un piano. La représentation était très curieuse. La princesse de Metternich se donnait un mouvement terrible pour faire semblant de comprendre et pour faire commencer les applaudissemens, qui n’arrivaient pas. Tout le monde bâillait; mais d’abord tout le monde voulait avoir l’air de comprendre cette énigme sans mot. On disait, sous la loge de Mme de Metternich, que les Autrichiens prenaient la revanche de Solférino. On a dit encore qu’on s’ennuie aux récitatifs et qu’on se tanne aux airs. Tâchez de comprendre. Je m’imagine que votre musique arabe est une bonne préparation pour cet infernal vacarme. Le fiasco est énorme! Auber dit que c’est du Berlioz sans mélodie.

Nous avons ici un temps affreux : vent, pluie, neige et grêle, varié par des coups de soleil qui ne durent pas dix minutes. Il parait que la mer est toujours en furie, et je suis content que vous ne reveniez pas tout de suite.

Vous ai-je dit que j’avais fait connaissance de M. Blanchard, qui va s’établir rue de Grenelle? Il m’a montré de jolies aquarelles, des scènes de Russie et d’Asie, qui me paraissent avoir beaucoup de caractère, qui sont faites avec talent et verve.

Je voudrais vous donner des nouvelles; mais je ne vois rien qui mérite d’aller outre-mer. Je suis persuadé que le pape s’en ira avant deux mois, ou que nous le planterons là, ou qu’il s’arrangera avec les Piémontais; mais les choses ne peuvent durer en l’état. Les dévots crient horriblement; mais le peuple et les bourgeois gaulois sont antipapistes. J’espère et je crois que Isidore partage ces derniers sentimens.

Je vais probablement faire une course de quelques jours dans le midi, avec mon ex-ministre, pour passer cet ennuyeux temps de Pâques. Vous ne me dites rien de votre santé, de votre teint. Votre santé paraît bonne; je crains que, pour le reste, il n’y ait de la brunissure.

Adieu, chère amie. Je vous remercie bien de la gebira. Revenez bien portante ; grasse ou ‘maigre, je vous promets de vous reconnaître. — Je vous embrasse bien tendrement.


Biarritz, villa Eugénie, 27 septembre 1862.

Chère amie, je vous écris toujours à***, bien que je ne sache rien de vos mouvemens; mais il me semble que vous ne devez pas encore retourner à Paris. Si, comme je l’espère, vous avez un temps pareil au nôtre, vous devez en profiter et n’être pas trop pressée d’aller trouver à Paris les odeurs de l’asphalte. Je suis ici au bord de la mer et respirant mieux qu’il ne m’est arrivé depuis longtemps. Les eaux de Bagnères ont commencé par me faire grand mal. On me disait que c’était tant mieux, et que cela prouvait leur action. Le fait est qu’aussitôt que j’ai quitté Bagnères, je me suis senti renaître; l’air de la mer, et aussi peut-être la cuisine auguste que je mange ici, ont achevé de me guérir. Il faut vous dire qu’il n’y a rien de plus abominable que la cuisine de l’hôtel de *** à Bagnères, et je crois en vérité qu’on y a pratiqué contre Panizzi et moi un empoisonnement lent. Il y a peu de monde à la villa, et seulement des gens aimables que je connais depuis longtemps. Dans la ville, il n’y a pas grand monde, peu de Français surtout; les Espagnols dominent et les Américains. Les jeudis, on reçoit, et il faut mettre les Américains du nord d’un côté et les Américains du sud de l’autre, de peur qu’ils ne s’entre-mangent. Ce jour-là, on s’habille. Le reste du temps, on ne fait pas la moindre toilette; les dames dînent en robe montante, et nous du vilain sexe en redingote. Il n’y a pas de château en France ni en Angleterre où l’on soit si libre et si sans étiquette, ni de châtelaine si gracieuse et si bonne pour ses hôtes. Nous faisons de très belles promenades dans les vallées qui longent les Pyrénées et nous en revenons avec des appétits prodigieux. la mer, qui est ordinairement très mauvaise ici, est depuis une semaine d’un calme surprenant; mais ce n’est rien pourtant en comparaison de la Méditerranée et surtout de cette mer de Cannes. Les baigneuses sont toujours aussi étranges en matière de costume. Il y a une Mme ***, qui est de la couleur d’un navet, qui s’habille en bleu et se poudre les cheveux. On prétend que c’est de la cendre qu’elle se met sur la tête à cause des malheurs de sa patrie. Malgré les promenades et la cuisine, je travaille un peu. J’ai écrit, tant à Biarritz que dans les Pyrénées, plus de la moitié d’un volume. C’est encore l’histoire d’un héros cosaque que je destine au Journal des Savans. A propos de littérature, avez-vous lu le speech de Victor Hugo à un dîner de libraires belges et autres escrocs à Bruxelles? Quel dommage que ce garçon, qui a de si belles images à sa disposition, n’ait pas l’ombre de bon sens, ni la pudeur de se retenir de dire des platitudes indignes d’un honnête homme! Il y a dans sa comparaison du tunnel et du chemin de fer plus de poésie que je n’en ai trouvé dans aucun livre que j’aie lu depuis cinq ou six ans; mais au fond ce ne sont que des images. Il n’y a réellement ni solidité, ni sens commun; c’est un homme qui se grise de ses paroles et qui ne prend plus la peine de penser. Le vingtième volume de Thiers me plaît comme à vous. Il y avait une immense difficulté, à mon avis, à extraire quelque chose de l’immense fatras des conversations de Sainte-Hélène rapportées par Las Cases, et Thiers s’en est tiré à merveille. J’aime aussi beaucoup ses jugemens et ses comparaisons entre Napoléon et autres grands hommes. Il est un peu sévère pour Alexandre et pour César; cependant il y a beaucoup de vrai dans ce qu’il dit sur l’absence de vertu de la part de César. Ici, on s’en occupe beaucoup, et je crains qu’on n’ait trop d’amour pour le héros; par exemple, on ne veut pas admettre l’anecdote de Nicomède, ni vous non plus, je crois.

Adieu, chère amie; portez-vous bien et ne vous sacrifiez pas trop pour les autres, parce qu’ils en prendront trop bien l’habitude, et que ce que vous faites à présent avec plaisir, un jour peut-être vous serez obligée de le faire avec peine. Adieu encore.


Londres, British Museum, 21 juillet 1864.

Chère amie, vous avez deviné ma retraite. Je suis ici depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, ou, pour parler plus exactement, depuis le lendemain. Je passe ma vie, de huit heures du soir jusqu’à minuit, à dîner en ville, et, le matin, à voir des livres et des statues, ou bien à faire mon grand article-sur le fils de Pierre le Grand, que j’ai envie d’intituler du Danger d’être bête, car la morale à tirer de mon travail, c’est qu’il faut avoir de l’esprit. Je pense que vous trouverez çà et là, dans une vingtaine de pages, des choses qui vous intéresseront, notamment comment Pierre le Grand fut trompé par sa femme. J’ai traduit avec beaucoup de peine et de soin les lettres d’amour de sa femme à son amant, lequel fut empalé pour la peine. Elles sont vraiment mieux qu’on ne l’attendrait du temps et du pays où elle écrivait ; mais l’amour fait de ces merveilles. Le malheur est qu’elle ne savait pas l’orthographe, ce qui rend très difficile aux grammairiens comme moi de deviner ce qu’elle veut dire.

Voici mes projets : je vais lundi à Chevenings, chez lord Stanhope, où je dois rester trois jours. Jeudi, je dîne ici avec beaucoup de monde; puis, promptement après, je partirai pour Paris... Ici, on ne parle que du mariage de lady Florence Paget, la beauté de Londres, il y a deux saisons. Il est impossible de voir une plus jolie figure sur un corps plus mignon, trop petit et trop mignon pour mon goût particulier. Elle était célèbre pour ses flirtations. Le neveu de M. Ellice, M. Chaplin, dont vous m’avez souvent entendu parler, un grand garçon de vingt-cinq ans et vingt-cinq mille livres sterling de rente, est devenu amoureux d’elle. Elle l’a lanterné longtemps, puis s’est engagée, comme on dit, en a reçu des bijoux et six mille livres sterling pour payer ses dettes chez sa couturière. Jour pris pour le mariage. Vendredi dernier, ils sont allés ensemble au parc et à l’Opéra. Samedi matin, elle est sortie seule, est allée à l’église Saint-George et s’y est mariée avec lord Hastings, un jeune homme de son âge, très laid, ayant deux petits défauts, le jeu et le vin. Après la cérémonie religieuse, ils sont allés à la campagne procéder à l’accomplissement des autres cérémonies. A la première station, elle a écrit au marquis son père : Dear Pa, as I knew you would never consent to my marriage with lord Hastings, I was wedded ta him to day. I remain yours, etc. Elle a aussi écrit à M. Chaplin : Dear Harry, when you receive this, I shall be the wife of lord Hastings. Forget your very truly FLORENCE. — Ce pauvre M. Chaplin, qui a six pieds et les cheveux jaunes, est au désespoir.

Adieu, chère amie; répondez-moi vite.


Paris, 13 octobre 1865.

Chère amie, j’ai trouvé votre lettre hier en arrivant de Biarritz, d’où leurs majestés m’ont ramené en assez bon état de conservation. Cependant le premier welcome de mon pays natal n’a pas été fort aimable. J’ai eu cette nuit une crise d’étouffemens des plus longues que j’eusse essuyées depuis longtemps. C’est, je pense, le changement d’air, peut-être l’effet des secousses des treize ou quatorze heures de chemin de fer très secouant. Il me semblait être dans un van. Ce matin, je suis mieux. Je n’ai encore vu personne, et je ne crois pas qu’il y ait personne encore à Paris. J’ai trouvé des lettres lamentables de gens qui ne me parlent que du choléra, etc., qui m’engagent à fuir Paris, Ici, personne n’y pense, à ce qu’on me dit, et de fait, je crois que, sauf quelques ivrognes, il n’y a pas eu de malades sérieux. Si le choléra eût commencé par Paris, probablement on n’y aurait pas fait attention. Il a fallu la couardise des Marseillais pour nous en avertir. Je vous ai fait part de ma théorie au sujet du choléra : on n’en meurt que lorsqu’on le veut bien, et il est si poli qu’il ne vient jamais vous visiter qu’en se faisant précéder par sa carte de visite, comme font les Chinois.

J’ai passé le temps le mieux du monde à Biarritz. Nous avons eu la visite du roi et de la reine de Portugal. Le roi est un étudiant allemand très timide; la reine est charmante. Elle ressemble beaucoup à la princesse Clotilde, mais en beau; c’est une édition corrigée. Elle a le teint d’un blanc et d’un rose rares, même en Angleterre. Il est vrai qu’elle a les cheveux rouges, mais du rouge très foncé à la mode à présent. Elle est fort avenante et polie. Ils avaient avec eux un certain nombre de caricatures mâles et femelles, qui semblaient ramassées exprès dans quelque magasin rococo. Le ministre de Portugal, mon ami, a pris la reine à part, et lui a appris sur mon fait une petite tirade que sa majesté m’a aussitôt répétée avec beaucoup de grâce. L’empereur m’a présenté au roi, qui m’a donné la main, et m’a regardé avec deux gros yeux ronds ébahis qui ont failli me faire manquer à tous mes devoirs. Un autre personnage, M. de Bismarck, m’a plu davantage. C’est un grand Allemand, très poli, qui n’est point naïf. Il a l’air absolument dépourvu de gemüth, mais plein d’esprit. Il a fait ma conquête. Il avait amené une femme qui a les plus grands pieds d’outre-Rhin et une fille qui marche dans les traces de sa mère. Je ne vous parle pas de l’infant don Enrique ni du duc de Mecklembourg, je ne sais quoi. Le parti légitimiste est dans tous ses états depuis la mort du général Lamoricière. J’ai rencontré aujourd’hui un orléaniste de la vieille roche pour le moins aussi désolé. Comme on devient grand homme à peu de frais à présent! Veuillez me dire ce que je puis lire des belles choses faites depuis que j’ai cessé de vivre parmi le peuple le plus spirituel de l’univers. Je voudrais bien vous voir. Adieu, je vais me soigner jusqu’à ce que les fêtes de Compiègne me rendent malade.


Montpellier, 20 avril 1868.

Chère amie, j’ai été si souffrant avant de venir ici, que j’avais perdu tout courage; il m’était impossible de penser, à plus forte raison d’écrire. Le hasard m’a fait savoir qu’il y avait à Montpellier un médecin qui traitait l’asthme par un procédé nouveau, et j’ai voulu essayer. Depuis cinq jours que je suis en traitement, il me semble que mon état s’est amélioré, et le médecin me donne assez bon espoir. On me met tous les matins dans un grand cylindre de fer, qui, je dois l’avouer, a l’air de ces monumens élevés par M. de Rambuteau. Il y a un bon fauteuil et des trous avec des glaces qui donnent assez de jour pour lire. On ferme une porte en fer et on refoule de l’air dans le cylindre avec une machine à vapeur. Au bout de quelques secondes, on sent comme des aiguilles qui vous entrent dans les oreilles. Peu à peu on s’y habitue. Ce qui est plus important, c’est qu’on y respire merveilleusement. Je m’endors au bout d’une demi-heure malgré la précaution que j’ai d’apporter la Revue des Deux Mondes. J’ai déjà pris quatre de ces bains d’air comprimé et je me trouve assez sensiblement mieux. Le médecin qui me gouverne, et qui n’a nullement l’encolure d’un charlatan, dit que mon cas n’est pas des pires et me promet de me guérir avec une quinzaine de bains. J’espère que je vous trouverai bientôt à Paris. Je regrette de ne pas assister à la discussion qui va avoir lieu au sujet des thèses de médecine. Avez-vous lu la lettre de l’abbé Dupanloup? L’âme de Torquemada est entrée dans son corps. Il nous brûlera tous, si nous n’y prenons garde. Je crains que le sénat ne dise et ne fasse à cette occasion tout ce qu’il y a de plus propre à le rendre ridicule et odieux. Vous ne sauriez croire combien tous ces vieux généraux qui ont traversé tant d’aventures ont peur du diable à présent. Je ne sais pas si Sainte-Beuve est en état de parler comme mon journal l’annonce; j’en doute, et d’ailleurs je ne sais trop s’il prendrait la chose par le bon côté, j’entends de manière à détourner la bombe. Son affaire à lui est de dire sa râtelée sans se soucier des résultats, comme il a déjà fait à l’occasion du livre de Renan. Tout cela m’agace et me tourmente. Nous avons ici un temps admirable dont les natifs se plaignent fort, car il y a un an qu’il n’a plu. Cela n’empêche pas les feuilles de pousser, et la campagne est magnifique. Malheureusement mes bains me tiennent toute la matinée, et je ne puis guère me promener. Il y a ici la foire sous mes fenêtres. On montre en face de moi une géante en robe de satin qui se relève pour faire voir ses jambes : le diamètre est à peu près celui de votre taille. — Je vous apporterai la traduction de Fumée. J’ai commencé un article sur Tourguenief, mais je ne sais si j’aurai la force de le terminer ici. Il n’y a rien de plus difficile que de travailler sur une table d’hôtel. — Adieu, chère amie.


Paris, 2 septembre 1808.

Pendant que j’étais à Fontainebleau, il m’est arrivé un accident étrange. J’ai eu l’idée d’écrire une nouvelle pour mon hôtesse, que je voudrais payer en monnaie de singe. Je n’ai pas eu le temps de la terminer; mais ici j’y ai mis le mot fin, auquel je crains qu’on ne trouve des longueurs. Le plus étrange, c’est que j’avais à peine fini que j’ai commencé une autre nouvelle; la recrudescence de cette maladie de jeunesse m’alarme, et ressemble beaucoup à une seconde enfance. Bien entendu, rien de cela n’est pour le public. Lorsque j’étais dans ce château, on lisait des romans modernes prodigieux, dont les auteurs m’étaient parfaitement inconnus. C’est pour imiter ces messieurs que cette dernière nouvelle est faite. La scène se passe en Lithuanie, pays qui vous est fort connu. On y parle le sanscrit presque pur. Une grande dame du pays, étant à la chasse, a eu le malheur d’être prise et emportée par un ours dépourvu de sensibilité, de quoi elle est restée folle, ce qui ne l’a pas empêchée de donner le jour à un garçon bien constitué qui grandit et devient charmant; seulement il a des humeurs noires et des bizarreries inexplicables. On le marie, et, la première nuit de ses noces, il mange sa femme toute crue. Vous qui connaissez les ficelles, puisque je vous les dévoile, vous devinez tout de suite le pourquoi. C’est que ce monsieur est le fils illégitime de cet ours mal élevé. Che invenzione prelibata [5] ! Veuillez m’en donner votre avis, je vous en prie.

Je ne vais pas trop bien, et on me conseille d’aller reprendre des bains d’air comprimé à Montpellier. Il est probable que vous ne me retrouverez pas à Paris, si vous n’y rentrez pas avant le 1er octobre. Je vous laisserai le roman de Fumée, que j’ai pour vous depuis des siècles. Je ne sais ce que devient l’auteur, qui était dernièrement à Moscou avec la goutte et un roman historique en train. Je regrette beaucoup de n’avoir pas visité l’aquarium dont vous me parlez quand j’ai passé par Boulogne. Il n’y a rien qui m’amuse plus que les poissons et les fleurs de mer. J’ai dîné hier chez Sainte-Beuve, qui m’a fort intéressé. Bien qu’il souffre beaucoup, il a un esprit charmant. C’est assurément un des plus agréables causeurs que j’aie entendus. Il est très alarmé des progrès que font les cléricaux et prend la chose à cœur. Je crois que le danger n’est pas de ce côté-là

Adieu, chère amie; écrivez-moi et ne lâchez pas tant vos lettres de façon à ne mettre que trois mots à la ligne. Dites-moi très candidement votre avis sur l’invention de l’ours.


Paris, mercredi soir 5 août 1869.

J’ai passé un mois à Saint-Cloud en tolérable état. Je n’ai jamais été parfaitement bien les matins et les soirs, mais la journée n’était pas mauvaise. Le grand air m’a fait du bien, à ce que je crois, et m’a donné un peu de force. En revenant dimanche, j’ai été repris d’oppressions très douloureuses qui ont duré deux jours; puis mon médecin de Cannes est venu avec un remède nouveau de son invention, qui m’a guéri. Ce sont des pilules d’eucalyptus, et l’eucalyptus est un arbre de l’Australie naturalisé à Cannes. Cela va bien, pourvu que cela dure, comme disait en l’air un homme qui tombait d’un cinquième étage.

A Saint-Cloud, j’ai lu l’Ours devant un auditoire très select, dont plusieurs demoiselles, qui n’ont rien compris, à ce qu’il m’a semblé; ce qui m’a donné envie d’en faire cadeau à la Revue, puisque cela ne cause pas de scandale. Dites-moi votre façon de penser là-dessus, en tâchant de vous représenter très exactement le pour et le contre. Il faut tenir compte des progrès en hypocrisie que le siècle a faits depuis quelques années. Qu’en diront vos amis? Aussi bien faut-il se faire ses histoires à soi-même, car celles qu’on vous fait ne sont guère amusantes

J’ai dîné, il y a quelques jours, avec l’innocente Isabelle. Je l’ai trouvée mieux que je ne l’aurais cru. Le mari, qui est tout petit, est un monsieur très poli et m’a fait beaucoup de complimens pas trop mal tournés. Le prince des Asturies est très gentil et a l’air intelligent... Il ressemble à *** et aux infans du temps de Velasquez. Je m’ennuie beaucoup. Il fait très chaud au Luxembourg, et toute cette affaire du sénatus-consulte n’a rien de plaisant. On va ouvrir l’établissement au public, ce qui me déplaît fort [6].

Adieu, chère amie; écrivez-moi quelque chose de gai, car je suis fort mélancolique. J’aurais bien besoin de votre gaîté et de votre présence réelle.


Cannes, 15 mai 1870.

Chère amie, j’ai été bien malade et je le suis encore. Il n’y a que quelques jours qu’on me permet de mettre le nez dehors. Je suis horriblement faible ; cependant on me fait espérer qu’à la fin de la semaine prochaine je pourrai me mettre en route. Probablement je reviendrai à petites journées, car je ne pourrais jamais supporter vingt-quatre heures de chemin de fer. Ma santé est absolument ruinée. Je ne puis encore m’habituer à cette vie de privations et de souffrances; mais, que je m’y résigne ou non, je suis condamné. Je voudrais au moins trouver quelques distractions dans le travail; mais, pour travailler, il faut une force qui me manque. J’envie beaucoup quelques-uns de mes amis, qui ont trouvé moyen de sortir de ce monde tout d’un coup, sans souffrances, et sans les ennuyeux avertissemens que je reçois tous les jours. Les tracas politiques dont vous me parlez ont troublé aussi le petit coin de terre que j’habite. J’ai vu ici pleinement combien les hommes sont ignorans et bêtes. Je suis convaincu que bien peu d’électeurs ont eu connaissance de ce qu’ils faisaient. Les rouges, qui sont ici en majorité, avaient persuadé aux imbéciles, encore bien plus nombreux, qu’il s’agissait d’un impôt nouveau à établir. Enfin le résultat a été bon [7]. « C’est bien coupé, il s’agit de coudre, » comme disait Catherine de Médicis à Henri III. Malheureusement je ne vois guère dans ce pays-ci des gens qui sachent manier l’aiguille. Comment trouvez-vous mon ami M. Thiers, qui, après l’histoire des banquets en 1848, recommence la même tactique? On dit qu’on n’attrape pas les pies deux fois de suite avec le même piège ; mais les hommes, et les hommes d’esprit, sont bien plus faciles à prendre.

Je pense à quitter mon logement, et je voudrais bien en trouver un moins élevé dans votre quartier. Pouvez-vous me donner des informations et des idées à ce sujet ?

Rien de plus beau que ce pays-ci en cette saison. Il y a tant de fleurs et de si belles partout, que la verdure est une exception dans le paysage. Adieu.


Paris, 29 août 1870.

Chère amie, merci de votre lettre. Je suis toujours très souffrant et très nerveux. On le serait à moins ; je vois les choses en noir. Depuis quelques jours cependant elles se sont un peu améliorées. Les militaires montrent de la confiance. Les soldats et les gardes mobiles se battent parfaitement ; il paraît que l’armée du maréchal Bazaine a fait des prodiges, bien qu’elle se soit toujours battue un contre trois. Maintenant, demain, aujourd’hui peut-être, on croit à une nouvelle grande bataille. Ces dernières affaires ont été épouvantables. Les Prussiens font la guerre à coups d’hommes. Jusqu’à présent cela leur a réussi ; mais il paraît qu’autour de Metz le carnage a été tel que cela leur a donné beaucoup à penser. On dit que les demoiselles de Berlin ont perdu tous leurs valseurs. Si nous pouvons reconduire le reste à la frontière ou les enterrer chez nous, ce qui vaudrait mieux, nous ne serons pas au bout de nos misères. Cette terrible boucherie, il ne faut pas se le dissimuler, n’est qu’un prologue à une tragédie dont le diable seul sait le dénoûment. Une nation n’est pas impunément remuée comme a été la nôtre. Il est impossible que de notre victoire comme de notre défaite ne sorte une révolution. Tout le sang qui a coulé ou coulera est au profit de la république, c’est-à-dire du désordre organisé.

Adieu, chère amie ; restez à P…, vous y êtes très bien. Ici, nous sommes encore très tranquilles ; nous attendons les Prussiens avec beaucoup de sang-froid ; mais le diable n’y perdra rien. Adieu encore. …


Cannes, 23 septembre 1870 [8].

Chère amie, je suis bien malade, si malade, que c’est une rude affaire d’écrire. Il y a un peu d’amélioration. Je vous écrirai bientôt, j’espère, plus en détail. Faites prendre chez moi, à Paris, les Lettres de madame de Sévigné et un Shakspeare. J’aurais dû les faire porter chez vous, mais je suis parti.

Adieu. Je vous embrasse.


P. MÉRIMÉE.

  1. Lettres à une inconnue, par Prosper Mérimée, de l’Académie française, en 2 volumes, chez Michel Lévy.
  2. « Je poignarderais le soleil, si je ne craignais de plonger le monde dans les ténèbres ! »
  3. M. Nogent Saint-Laurens. II s’agit de l’affaire Libri.
  4. Le discours de l’empereur, au retour d’Italie.
  5. C’est la nouvelle qui a paru dans la Revue du 15 septembre 1869 sous le titre de Lokis.
  6. Les séances du sénat allaient devenir publiques.
  7. Le vote du plébiscite.
  8. Dernière lettre, écrite deux heures avant sa mort.