Lettres (Spinoza)/XXIX. Spinoza à ****

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Œuvres de Spinoza
Traduction par Émile Saisset.
Charpentier (IIIp. 436-440).

Lettre XXIX.

À MONSIEUR **** 1,

B. DE SPINOZA.



MONSIEUR,


Notre ami J. R. 2 m’a fait tenir de votre part deux choses qui m’ont été fort agréables : d’abord la lettre que vous avez bien voulu m’écrire, et puis le sentiment de votre ami sur ma doctrine et celle de Descartes touchant le libre arbitre. Bien qu’un grand nombre d’affaires m’ôtent présentement la liberté d’esprit convenable, sans parler de ma santé toujours chancelante, l’affection que vous me marquez et plus encore votre amour pour la vérité me font un devoir de vous satisfaire, autant que la médiocrité de mon esprit le permettra. J’avouerai d’abord que je n’ai pas pénétré les pensées par où prélude votre ami, avant d’invoquer l’expérience et de solliciter l’attention du lecteur. Il ajoute un instant après que deux personnes dont l’une nie ce que l’autre affirme peuvent avoir toutes deux raison. Cela est vrai à une condition, savoir, que ces deux personnes pensent à des choses différentes qu’elles appellent du même nom ; je me souviens d’avoir donné autrefois beaucoup d’exemples de malentendus semblables à l’ami J. R., à qui j’écris de vous les communiquer.

Mais je viens à cette définition de la liberté que votre ami m’attribue, sans que je sache d’où il l’a tirée. J’appelle libre, quant à moi, ce qui existe et agit par la seule nécessité de sa nature ; je dis qu’une chose est contrainte quand elle est déterminée par une autre chose à exister et à agir suivant une certaine loi. Par exemp le, Dieu est libre dans son existence nécessaire ; car il existe par la seule nécessité de sa nature. Dieu est libre dans l’intelligence de soi-même et de toutes choses ; car il résulte de la seule nécessité de sa nature que son intelligence doit tout embrasser. Vous voyez donc bien qu’à mes yeux la liberté n’est point dans le libre décret, mais dans une libre nécessité.

Descendons maintenant aux choses créées, qui toutes sont déterminées à exister et à agir suivant une certaine loi 3. Et pour plus de clarté, prenons un exemple très-simple. Une pierre soumise à l’impulsion d’une cause extérieure en reçoit une certaine quantité de mouvement, en vertu de laquelle elle continue de se mouvoir, même quand la cause motrice a cessé d’agir. Cette persistance dans le mouvement est forcée ; elle n’est pas nécessaire, parce qu’elle doit être définie par l’impulsion de la cause extérieure. Ce que je dis d’une pierre se peut appliquer à toute chose particulière, quelles que soient la complexité de sa nature et la variété de ses fonctions, par cette raison générale que toute chose, quelle qu’elle soit, est déterminée par quelque cause extérieure à exister et à agir suivant une certaine loi.

Concevez maintenant, je vous prie, que cette pierre, tandis qu’elle continue de se mouvoir, soit capable de penser, et de savoir qu’elle s’efforce, autant qu’elle peut, de continuer de se mouvoir. Il est clair qu’ayant ainsi conscience de son effort, et n’étant nullement indifférente au mouvement, elle se croira parfaitement libre et sera convaincue qu’il n’y a pas d’autre cause que sa volonté propre qui la fasse persévérer dans le mouvement. Voilà cette liberté humaine dont tous les hommes sont si fiers. Au fond, elle consiste en ce qu’ils connaissent leur appétit par la conscience, et ne connaissent pas les causes extérieures qui les déterminent. C’est ainsi que l’enfant s’imagine qu’il désire librement le lait qui le nourrit ; s’il s’irrite, il se croit libre de chercher la vengeance ; s’il a peur, libre de s’enfuir. C’est encore ainsi que l’homme ivre est persuadé qu’il prononce en pleine liberté d’esprit ces mêmes paroles qu’il voudrait bien retirer ensuite quand il est redevenu lui-même ; que l’homme en délire, le bavard, l’enfant et autres personnes de cette sorte sont convaincus qu’ils parlent d’après une libre décision de leur esprit, et non par un aveugle emportement 4. Or, comme ce préjugé est inné et universel, il n’est pas aisé de s’en délivrer. L’expérience a beau nous enseigner que rien n’est moins au pouvoir des hommes que de gouverner leurs appétits, et qu’en mille rencontres, livrés au conflit des passions contraires, ils voient le mieux et font le pire, nous n’en continuons pas moins de nous croire libres. Et pourquoi ? parce que nous sentons, quand nos désirs pour un objet sont très-faibles, que nous pouvons aisément les maîtriser par le souvenir d’un autre objet auquel nous pensons habituellement.

Maintenant que j’ai suffisamment expliqué, si je ne me trompe, mon sentiment véritable touchant la nécessité libre et la nécessité de contrainte, il m’est aisé de répondre aux objections de votre ami. Car, lorsqu’il dit avec Descartes que celui-là est libre qui n’est contraint par aucune cause extérieure, s’il entend par un homme contraint celui qui agit contre son gré, j’accorde alors qu’en plusieurs rencontres nous ne sommes contraints d’aucune façon, et sous ce point de vue nous avons le libre arbitre. Mais s’il entend par un homme contraint celui qui, agissant à son gré, agit pourtant nécessairement, ainsi que je l’ai expliqué plus haut, je nie qu’en aucun cas nous soyons libres.

Votre ami affirme au contraire que nous pouvons exercer notre raison avec une entière liberté ; en d’autres termes, que nous en disposons d’une manière absolue. Et c’est un point sur lequel il insiste avec une confiance parfaite, pour ne pas dire excessive. Qui me contestera, dit-il, à moins d’être démenti par sa propre conscience, que je sois maître de penser actuellement dans mon for intérieur que je veux ou que je ne veux pas écrire ? Mais je voudrais bien savoir de quelle sorte de conscience nous parle ici votre ami, si ce n’est pas celle que j’ai décrite tout à l’heure en me servant de l’exemple de la pierre. Pour moi, qui tiens autant que lui à ne pas être démenti par ma conscience, c’est-à-dire par l’expérience et la raison, et qui de plus ne veux point entretenir les préjugés et l’ignorance, je nie formellement que je puisse penser, d’une puissance de penser absolue, que je veux actuellement ou que je ne veux pas écrire. Et ici j’en appelle à mon tour à la conscience de votre ami, et je lui demande s’il n’a pas éprouvé que dans les songes il ne possède pas cette puissance de vouloir ou de ne pas vouloir écrire, et que, quand il songe qu’il veut écrire, il n’a pas le pouvoir de ne pas songer qu’il veut écrire ; je lui demande encore si l’expérience ne lui a pas montré que l’âme n’est pas toujours également propre à penser à un même objet, mais que, suivant que le corps est plus ou moins disposé à ce que l’image de tel ou tel objet soit actuellement excitée dans le cerveau, l’âme est plus ou moins propre à la contemplation de cet objet 5.

Votre ami ajoute que les causes pour lesquelles il a appliqué son esprit à écrire l’ont poussé sans doute, mais non forcé, à cette action. Mais cela ne signifie rien de plus (à bien peser la chose) sinon que son esprit était alors ainsi disposé que des causes qui, dans une autre rencontre, quand, par exemple, il avait l’âme agitée de quelque violente passion, eussent été incapables de le déterminer à écrire, l’y ont en ce moment déterminé sans difficulté : en d’autres termes, ces causes, qui ne l’eussent pas contraint à écrire dans des circonstances différentes l’y ont contraint en ce moment, je ne dis pas à écrire contre son gré, mais à avoir nécessairement le désir d’écrire.

Vient ensuite cette objection, que si nous sommes contraints par les causes extérieures, l’acquisition de la vertu n’est plus possible. Mais qui a dit à votre ami que la fermeté et la constance de l’âme dépendent de son libre décret, et ne se peuvent concilier avec le fatum et la nécessité ? Toute malice, ajoute-t-il, serait excusable avec une telle doctrine. Mais où en veut-il venir ? Des hommes méchants, pour être nécessairement méchants, en sont-ils moins à craindre et moins pernicieux ? Au surplus, permettez que je vous renvoie, pour plus de développement, au chap. VIII de la part. I de mon Appendice aux Principes de Descartes démontrés dans l’ordre des géomètres.

Un mot encore. Je voudrais bien que votre ami qui m’adresse toutes ces objections m’expliquât de quelle façon il concilie cette vertu humaine fondée sur le libre décret de l’âme avec la préordination divine. Dira-t-il avec Descartes qu’il ne sait point opérer cette conciliation : le voilà donc qui s’efforce de diriger contre moi une arme dont il s’est déjà blessé lui-même. Mais cet effort est inutile. Pesez mes sentiments avec attention, et vous verrez que tout s’y accorde parfaitement.