Lettres choisies (Sévigné), éd. 1846/Portraits de Madame de Sévigné

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Texte établi par Suard, Firmin Didot (p. 37-40).

PORTRAIT DE MADAME DE SÉVIGNÉ Mme DE LA FAYETTE, SOUS LE NOM D’UN INCONNU [1].

Tous ceux qui se mêlent de peindre les belles se tuent de les embellir pour leur plaire, et n’oseraient leur dire un seul mot de leurs défauts. Pour moi, Madame, grâce au privilège d’inconnu dont je jouis auprès de vous, je m’en vais vous peindre tout hardiment, et vous dire vos vérités bien à mon aise, sans crainte de m’attirer votre colère. Je suis au désespoir de n’en avoir que d’agréables à vous conter ; car ce me serait un grand plaisir si, après vous avoir reproché mille défauts, je me voyais cet hiver aussi bien reçu de vous que mille gens qui n’ont fait toute leur vie que vous importuner de louanges. Je ne veux point vous en accabler, ni m’amuser à vous dire que votre taille est admirable, que votre teint a une beauté et une fleur qui assurent que vous n’avez que vingt ans ; que votre bouche, vos dents et vos cheveux sont incomparables. Je ne veux point vous dire toutes ces choses, votre miroir vous le dit assez : mais comme vous ne vous amusez pas à lui parler, il ne peut vous dire combien vous êtes aimable quand vous parlez ; et c’est ce que je veux vous apprendre. Sachez donc, Madame, si par hasard vous ne le savez pas, que votre esprit pare et embellit si fort votre personne, qu’il n’y en a point sur la terre d’aussi charmante, lorsque vous êtes animée dans une conversation d’où la contrainte est bannie. Tout ce que vous dites a un tel charme et vous sied si bien, que vos paroles attirent les ris et les grâces autour de vous ; et le brillant de votre esprit donne un si grand éclat à votre teint et à vos yeux, que, quoiqu’il semble que l’esprit ne dût toucher que les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit les yeux ; et que, quand on vous écoute, on ne voit plus qui ! manque quelque chose à la régularité de vos traits, et l’on vous cède la beauté du monde la plus achevée. Vous pouvez juger que si je vous suis in connu, vous ne m’êtes pas inconnue ; et qu’il faut que j’aie eu plus d’une fois l’honneur de vous voir et de vous entendre, pour avoir démêlé ce qui fait en vous cet agrément dont tout le monde est surpris. Mais je veux encore vous faire voir, Madame, que je ne connais pas moins les qualités solides qui sont en vous, que je fais les agréables dont on est touché. Votre âme est grande, noble, propre à dispenser des trésors, et incapable de s’abaisser aux soins d’en amasser. Vous êtes sensible à la gloire et à l’ambition, et vous ne l’êtes pas moins aux plaisirs : vous paraissez née pour eux, et il semble qu’ils soient faits pour vous ; votre présence augmente les divertissements, et les divertissements augmentent votre beauté, lorsqu’ils vous environnent. Enfin la joie est l’étal véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire qu’à qui que ce soit. Vous êtes naturellement tendre et passionnée ; mais, à la honte de notre sexe, cette tendresse vous a été inutile, et vous l’avez renfermée dans le vôtre, en la donnant à madame de la Fayette. Ah ! Madame, s’il y avait quelqu’un au monde d’assez heureux pour que vous ne l’eussiez pas trouvé indigne du trésor dont elle jouit, et qu’il n’eût pas tout mis en usage pour le posséder, il mériterait de souffrir seul toutes les disgrâces à quoi l’amour peut soumettre tous ceux qui vivent sous son empire. Quel bonheur d’être le maître d’un cœur comme le vôtre, dont les sentiments fussent expliqués par cet esprit galant que les dieux vous ont donné ! Votre cœur, Madame, est sans doute un bien qui ne peut se mériter ; jamais il n’y en eut un si généreux, si bien fait et si fidèle. Il y a des gens qui vous soupçonnent de ne pas le montrer toujours tel qu’il est ; mais au contraire vous êtes si accoutumée à n’y rien sentir qui ne vous soit honorable, que même vous y laissez voir quelquefois ce que la prudence vous obligerait de cacher. Vous êtes la plus civile et la plus obligeante personne qui ait jamais été ; et, par un air libre et doux qui est dans toutes vos actions, les plus simples compliments de bienséance paraissent en votre bouche des protestations d’amitié ; et tous les gens qui sortent d’auprès de vous s’en vont persuadés de votre estime et de votre bienveillance, sans qu’ils puissent se dire à eux-mêmes quelle marque vous leur avez donnée de l’une et de l’autre. Enfin, vous avez reçu des grâces du ciel qui n’ont jamais été données qu’à vous ; et le monde vous est obligé de lui être venue montrer mille agréables qualités qui jusqu’ici lui avaient été inconnues. Je ne veux point m’embarquera vous les dépeindre toutes, car je romprais le dessein que j’ai fait de ne pas vous accabler de louanges ; et, de plus, Madame, pour vous en donner qui fussent

Dignes de vous, et dignes de paraître,
Il faudrait être votre amant,
Et je n’ai pas l’honneur de l’être[2].


PORTRAIT DE MADAME DE SÉVIGNÉ

PAR LE COMTE DE BUSSY-BABUTIN ;

PORTRAIT DE LA GÉNÉALOGIE MANUSCRITE DE LA MAISON DE RABUTIN.

Marie de Rabutin, fille de Celse-Bénigne de Rabutin, baron de Chantai, et de Marie de Coulanges, naquit toute pleine de grâces : ce fut un grand parti pour le bien ; mais pour le mérite, elle ne se pouvait dignement assortir. Elle épousa Henri de Sévigné, d’une bonne et ancienne maison de Bretagne ; et quoiqu’il eût de l’esprit, tous les agréments de Marie ne le purent retenir ; il aima partout, et n’aima jamais rien de si aimable que sa femme. Cependant elle n’aima que lui, bien que mille honnêtes gens eussent fait des tentatives auprès d’elle, Sévigné fut tué en duel, elle étant encore fort jeune. Cette perte la toucha vivement : ce ne fut pourtant pas, à mon avis, ce qui l’empêcha de se remarier, mais seulement sa tendresse pour un fils et pour une fille que son mari lui avait laissés, et quelque légère appréhension de trouver encore un ingrat. Par sa bonne conduite (je n’entends pas parler ici de ses mœurs [3], je veux dire par sa bonne administration), elle augmenta son bien, ne laissant pas de faire la dépense d’une personne de sa qualité : de sorte qu’elle donna un grand mariage à sa fille, et lui fit épouser François-Adhémar de Monteil, comte de Grignan, lieutenant pour le roi en Languedoc, et puis après en Provence. Ce ne fut pas le plus grand bien qu’elle fit à Françoise de Sévigné : la bonne nourriture[4] qu’elle lui donna, et son exemple, sont des trésors que les rois même ne peuvent pas toujours donner à leurs enfants. Elle en avait fait aussi quelque chose de si extraordinaire, que moi, qui ne suis point du tout flatteur, je ne me pouvais lasser de l’admirer, et que je ne la nommais plus, quand j’en parlais, que la plus jolie fille de France, croyant qu’à cela tout le monde la devait connaître[5].

Marie de Rabutin acheta encore à son fils la charge de guidon des gendarmes de M. le Dauphin [6] ; ce qu’elle fit habilement, n’y ayant rien de mieux pensé que d’attacher de bonne heure ses enfants auprès d’un jeune prince, qui a toujours plus d’égards un jour pour ses premiers serviteurs que pour les autres.

Les soins que Marie de Rabutin avait pris de sa maison n’y avaient pas seuls mis tout le bon ordre qui y était : il faut rendre honneur à qui il est dû. L’abbé de Coulanges, son oncle, homme d’esprit et de mérite, l’avait fort aidée à cela.

Qui voudrait ramasser toutes les choses que Marie de Rabutin a dites en sa vie, d’un tour fin, agréable, naturellement, et sans affecter de les dire, il n’aurait jamais fait. Elle avait la vivacité et l’enjouement de son père, mais beaucoup plus poli. On ne s’ennuyait jamais avec elle ; enfin elle était de ces gens qui ne devraient jamais mourir, comme il y en a d’autres qui ne devraient jamais naître.

Voici un éloge que la seule justice me fit mettre au-dessous d’un de ses portraits :

MARIE DE RABUTIN,

MARQUISE DE SÉVIGNÉ,

FILLE DU BARON DE CHANTAL,

FEMME D’UN GÉNIE EXTRAORDINAIRE

ET D’UNE SOLIDE VERTU,

COMPATIBLES AVEC BEAUCOUP D’AGRÉMENTS[7].


  1. Madame de Sévigné dit, dans sa lettre du 1er décembre 1675, que ce portrait fut écrit par madame de la Fayette vers l’année 1659 ; madame de Sévigné avait alors trente-trois ans.
  2. Parodie de ces derniers vers de la Pompe funèbre de Voiture, par Sarrazin :
    ... Pour bien faire voir ces choses par écrit,
    Et dignes de Voiture, et dignes de paraître,
    Il faudrait être bel esprit,
    Et je n’ai pas l’honneur de l’être.
  3. M. de Monmerqué fait observer avec raison que ce mot ne doit pas être pris en mauvaise part. Bussy veut dire seulement que par conduite il n’entend pas parler des mœurs de madame de Sévigné, à l’éloge desquelles il n’a plus rien à ajouter ; mais qu’il prend ce mot dans le sens de la gestion et de l’administration de ses biens.
  4. Éducation. Ce mot a vieilli, et ne s’emploie plus dans ce sens.
  5. On voit par ce passage que c’était le comte de Bussy qui avait désigné ainsi Mme de Sévigné. Le mot de joli avait alors plutôt la signification de charmant que celle de beau. « Nos Français sont si aimables et si jolis » dit madame de Sévigné, lettre du 28 mars 1676.
  6. Cette partie de la généalogie aura sans doute été composée avant l’année 1677, époque à laquelle M. de Sévigné acheta du marquis de la Fare la charge de sous-lieutenant des gendarmes de M. le Dauphin.
  7. Cette inscription était placée au-dessous du portrait de madame de Sévigné, qui était dans le salon de M. de Bussy-Rabutin.