Lettres choisies de Madame de Sévigné/1672

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1671 Lettres choisies 1673


À Madame de Grignan

À Sainte-Marie du faubourg vendredi 29ème de janvier 1672, jour de saint François de Sales, et jour que vous fûtes mariée. Voilà ma première radoterie ; c’est que je fais des bouts de l’an de tout.

Me voici dans un lieu, ma bonne, qui est le lieu du monde où j’ai pleuré, le jour de votre départ, le plus abondamment et le plus amèrement ; la pensée m’en fait tressaillir. Il y a une bonne heure que je me promène toute seule dans le jardin. Toutes nos soeurs sont à vêpres, embarrassées d’une méchante musique, et moi, j’ai eu l’esprit de m’en dispenser. Ma bonne, je n’en puis plus. Votre souvenir me tue en mille occasions ; j’ai pensé mourir dans ce jardin, où je vous ai vue mille fois. Je ne veux point vous dire en quel état je suis ; vous avez une vertu sincère, qui n’entre point dans la faiblesse humaine. Il y a des jours, des heures, des moments où je ne suis pas la maîtresse ; je suis faible et ne me pique point de ne l’être pas. Tant y a, je n’en puis plus, et pour m’achever, voilà un homme que j’avais envoyé chez le chevalier de Grignan, qui me dit qu’il est extraordinairement mal. Cette pitoyable nouvelle n’a pas séché mes yeux. Je crois qu’il dispose de ce qu’il a en votre faveur. Gardez-le, quoique ce soit peu, pour une marque de sa tendresse, et ne le donnez point comme votre cœur le voudrait ; il n’y a pas un de vos beaux-frères qui, à proportion, ne soit plus riche que vous. Je ne vous puis dire le déplaisir que j’ai dans la crainte de cette perte. Hélas ! un petit aspic, comme M. de Rohan, revient de la mort, et cet aimable garçon, bien né, bien fait, de bon naturel, d’un bon cœur, dont la perte ne fait de bien à personne, nous va périr entre les mains ! Si j’étais libre, je ne l’aurais pas abandonné ; je ne crains point son mal. Mais je ne fais pas sur cela ma volonté. Vous recevrez cet ordinaire des lettres écrites plus tard, qui vous parleront plus précisément de ce malheur. Pour moi, je me contente de le sentir.
Voilà une permission de vendre et de transporter vos blés. M. Le Camus l’a obtenue, et y a joint une lettre de lui. Je n’ai jamais vu un si bon homme, ni plus vif sur tout ce qui vous regarde. Ecrivez-moi quelque chose de lui, que je lui puisse lire.
Hier au soir, Mme du Fresnoy soupa chez nous. C’est une nymphe, c’est une divinité, mais Mme Scarron, Mme de La Fayette et moi, nous voulûmes la comparer à Mme de Grignan. Et nous la trouvâmes cent piques au-dessous, non pas pour l’air et pour le teint, mais ses yeux sont étranges, son nez n’est pas comparable au vôtre, sa bouche n’est point finie ; la vôtre est parfaite. Et elle est tellement recueillie dans sa beauté, que je trouvai qu’elle ne dit précisément que les paroles qui lui siéent bien ; il est impossible de se la représenter parlant communément et d’affection sur quelque chose. C’est la résidence de l’abbé Têtu auprès de la plus belle ; il ne la quitta pas. Et pour votre esprit, ces dames ne mirent aucun degré au-dessus du vôtre, et votre conduite, votre sagesse, votre raison, tout fut célébré. Je n’ai jamais vu une personne si bien louée ; je n’eus pas le courage de faire les honneurs de vous, ni de parler contre ma conscience.
On dit que le Chancelier est mort. Je ne sais si on donnera les sceaux avant que cette poste parte. La Comtesse est très affligée de sa fille ; elle est à Sainte-Marie de Saint-Denis. Ma bonne, on ne peut assez se conserver, et grosse, et en couche, et on ne peut assez éviter d’être dans ces deux états ; je ne parle pour personne.
Adieu, ma très chère, cette lettre sera courte. Je ne puis rien écrire dans l’état où je suis ; vous n’avez pas besoin de ma tristesse. Mais si, quelquefois, vous en recevez d’infinies, ne vous en prenez qu’à vous, et aux flatteries que vous me dites sur le plaisir que vous donne leur longueur ; vous n’oseriez plus vous en plaindre.
Je vous embrasse mille fois, et m’en retourne à mon jardin, et puis à un bout de salut, et puis chez des malades qui sont aussi chagrins que moi.
Voilà Madeleine-Agnès qui entre, et qui vous salue en Notre-Seigneur.


19.A Madame de Grignan - À Paris, ce mercredi 27 avril 1672.

Je m’en vais, ma bonne, faire réponse à vos deux lettres, et puis je vous parlerai de ce pays-ci. M. de Pomponne’ a vu la première, et verra assurément une grande partie de la seconde. Il est parti ; ce fut en lui disant adieu que je lui montrai, ne pouvant jamais mieux dire que ce que vous écrivez sur vos affaires. Il vous trouve admirable ; je n’ose vous dire à qui il compare votre style, ni les louanges qu’il lui donne. Enfin il m’a fort priée de vous assurer de son estime et du soin qu’il aura toujours de faire tout ce qui vous le pourra témoigner. Il a été ravi de votre description de la Sainte-Baume ; il le sera encore de votre seconde lettre. On ne peut pas mieux écrire sur une affaire, ni plus nettement. Je suis très assurée que votre lettre obtiendra tout ce que vous souhaitez ; vous en verrez la réponse. Je n’écrirai qu’un mot, car en vérité, ma bonne, vous n’avez pas besoin d’être secourue dans cette occasion ; je trouve toute la raison de votre côté. Je n’ai jamais su cette affaire par vous ; ce fut M. de Pomponne qui me l’apprit comme on lui avait apprise. Mais il n’y a rien à répondre à ce que vous m’en écrivez, il aura le plaisir de le lire. L’Evêque témoigne en toute rencontre qu’il a fort envie de se raccommoder avec vous. Il a trouvé ici toutes choses si bien disposées en votre faveur que cela lui fait souhaiter une réconciliation, dont il se fait honneur, comme d’un sentiment convenable à sa profession. On croit que nous aurons, entre ci et demain, un premier président de Provence.

Je vous remercie de votre relation de la Sainte-Baume et de votre jolie bague. Je vois bien que le sang n’a pas bien bouilli à votre gré. Madame la Palatine eut une fois la même curiosité que vous ; elle n’en fut pas plus satisfaite. Vous ne m’ôterez pas l’envie de voir cette affreuse grotte ; plus on y a de peine, et plus il y faut aller. Au bout du compte, je ne m’en soucie point du tout ; je ne cherche que vous en Provence. Ma pauvre bonne, quand je vous aurai, j’aurai tout ce que je cherche.

Je suis en peine de votre fils. Je voudrais que vous eussiez une nourrice comme celle que j’ai. C’est une créature achevée ; Rippert vous le dira. Il m’a parlé d’un justaucorps en broderie que veut M. de Grignan. C’est une affaire de mille francs qui ne me paraît pas bien nécessaire, devant venir ici cet hiver. Mais je ne veux point le fâcher ; après lui avoir dit ces raisons, je lui mets la bride sur le cou.

Ma tante est toujours très mal. Laissez-nous le soin de partir ; nous ne souhaitons autre chose. Et même, s’il y avait quelque espérance de langueur, nous prendrions notre parti. Je lui dis mille tendresses de votre part, qu’elle reçoit très bien. M. de La Trousse lui en écrit d’excessives ; ce sont des amitiés de l’agonie, dont je ne fais pas grand cas. J’en quitte ceux qui ne commenceront que là à m’aimer. Ma bonne, il faut aimer pendant la vie, comme vous faites si bien, la rendre douce et agréable, ne point noyer d’amertume ni combler de douleur ceux qui nous aiment ; c’est trop tard de changer quand on expire. Vous savez ce que j’ai toujours dit des bons fonds ; je n’en connais que d’une sorte, et le vôtre doit contenter les plus difficiles. Je vois les choses comme elles sont ; croyez-moi, je ne suis pas folle, et pour vous le montrer, c’est qu’on ne peut être plus contente d’une personne que je le suis de vous.

J’envoie à M. de Coulanges ce qui lui appartient de ma lettre ; elle sera mise en pièces. Il m’en restera encore quelques centaines pour m’en consoler ; tout aimables qu’elles sont, ma bonne, je souhaite extrêmement de n’en plus recevoir.

Venons aux nouvelles. Le Roi part demain. Il y aura cent mille hommes hors de Paris ; on a fait ce calcul à peu près dans les quartiers. Il y a quatre jours que je ne dis que des adieux. Je fus hier à l’Arsenal ; je voulus dire adieu au Grand Maître qui m’était venu chercher. Je ne le trouvai pas, mais je trouvai La Troche, qui pleurait son fils, la comtesse, qui pleurait son mari. Elle avait un chapeau gris, qu’elle enfonça, dans l’excès de ses déplaisirs ; c’était une chose plaisante. Je crois que jamais un chapeau ne s’est trouvé à pareille fête ; j’aurais voulu ce jour-là mettre une coiffe ou une cornette. Enfin ils sont partis tous deux ce matin, l’un pour Lude, et l’autre pour la guerre.

Mais quelle guerre ! la plus cruelle, la plus périlleuse. Depuis le passage de Charles VIII en Italie, il n’y en a point eu une pareille. On l’a dit au Roi. L’Yssel est défendu, et bordé de douze cents pièces de canon, de soixante mille hommes de pied, de trois grosses villes, d’une large rivière qui est encore au devant. Le comte de Guiche, qui sait le pays, nous montra l’autre jour une carte chez Mme de Verneuil ; c’est une chose étonnante. Monsieur le Prince est fort occupé de cette grande affaire. Il lui vint l’autre jour une manière de fou assez plaisant, qui lui dit qu’il savait fort bien faire de la monnaie. « Mon ami, lui dit Monsieur le Prince, je te remercie ; mais si tu savais une invention de nous faire passer le Rhin sans être assommés, tu me ferais un grand plaisir, car je n’en sais point. » Il avait pour lieutenants généraux MM. les maréchaux d’Humières et de Bellefonds.

Voici un détail qu’on est bien aise de savoir. Les deux armées se doivent joindre ; alors le Roi commandera à Monsieur, Monsieur à Monsieur le Prince, Monsieur le Prince à M. de Turenne, M. de Turenne aux deux maréchaux, et même à l’armée du maréchal de Créquy. Le Roi en parla à M. de Bellefonds, et lui dit qu’il voulait qu’il obéît à M. de Turenne, sans conséquence. Le maréchal, sans demander du temps (voilà sa faute), repartit qu’il ne serait pas digne de l’honneur que Sa Majesté lui avait fait, s’il se déshonorait par une obéissance sans exemple. Le Roi le pressa fort bonnement de faire réflexion à ce qu’il lui répondait, qu’il souhaitait cette preuve de son amitié, qu’il y allait de sa disgrâce. Le maréchal répondit au Roi qu’il voyait bien à quoi il s’exposait, qu’il perdrait les bonnes grâces de Sa Majesté, et sa fortune ; mais qu’il y était résolu plutôt que de perdre son estime ; et enfin qu’il ne pouvait obéir à M. de Turenne, sans déshonorer la dignité où il l’avait élevé. Le Roi lui dit : « Monsieur le maréchal, il nous faut donc séparer. » Le maréchal fit une profonde révérence, et partit. M. de Louvois, qui ne l’aime pas, lui eut bientôt expédié un ordre pour aller à Tours. Il a été rayé de dessus l’état de la maison du Roi. Il a cinquante mille écus de dettes au delà de son bien ; il est abîmé, mais il est content, et l’on ne doute pas qu’il n’aille à la Trappe. Il a offert son équipage, qui était fait aux dépens du Roi, à Sa Majesté, pour en faire ce qui lui plairait. On a pris cela comme s’il eût voulu braver le Roi ; jamais rien ne fut si innocent. Tous ses gens, ses parents, le petit Villars, et tout ce qui était attaché à lui est inconsolable. Mme de Villars l’est aussi ; ne manquez pas de lui écrire et au pauvre maréchal.

Cependant le maréchal d’Humières, soutenu par M. de Louvois, n’avait point paru, et attendait que le maréchal de Créquy eût répondu. Celui-ci est venu de son armée en poste répondre lui-même. Il arriva avant-hier. Il a eu une conversation d’une heure avec le Roi. Le maréchal de Gramont fut appelé, qui soutint le droit des maréchaux de France, et fit le Roi juge de ceux qui faisaient le plus de cas de ses dignités, ou ceux qui, pour en soutenir la grandeur, s’exposaient au malheur d’être mal avec lui, ou celui qui était honteux d’en porter le titre, qui l’avait effacé de tous les endroits où il était, qui tenait le nom de maréchal pour une injure, et qui voulait commander en qualité de prince. Enfin la conclusion fut que le maréchal de Créquy est allé à la campagne, dans sa maison, planter des choux, aussi bien que le maréchal d’Humières. Voilà de quoi l’on parle uniquement. L’un dit qu’ils ont bien fait, d’autres qu’ils ont mal fait. La Comtesse s’égosille, le comte de Guiche prend son fausset ; il les faut séparer ; c’est une comédie. Ce qui est vrai, c’est que voilà trois hommes d’une grande importance pour la guerre, et qu’on aura bien de la peine à remplacer. Monsieur le Prince les regrette fort pour l’intérêt du Roi. M. de Schomberg ne veut pas obéir aussi à M. de Turenne, ayant commandé des armées en chef. Enfin la France, qui est pleine de grands capitaines, n’en trouvera pas assez par ce malheureux contretemps.

M. d’Aligre a les sceaux ; il a quatre-vingts ans : c’est un dépôt ; c’est un pape. Je viens de faire un tour de ville : j’ai été chez M. de La Rochefoucauld. Il est comblé de douleur d’avoir dit adieu à tous ses enfants. Au travers de tout cela, il m’a priée de vous dire mille tendresses de sa part ; nous avons fort causé. Tout le monde pleure son fils, son frère, son mari, son amant ; il faudrait être bien misérable pour ne se pas trouver intéressé au départ de la France tout entière. Dangeau et le comte de Sault me sont venus dire adieu. Ils nous ont appris que le Roi, au lieu de partir demain, comme tout le monde le croyait, afin d’éviter les larmes est parti à dix heures du matin, sans que personne l’ait su. Il est parti lui douzième ; tout le reste court après. Au lieu d’aller à Villers-Cotterets, il est allé à Nanteuil, où l’on croit que d’autres gens se trouveront, qui sont disparus aussi. Demain il ira à Soissons, et tout de suite, comme il l’avait résolu. Si vous ne trouvez cela galant, vous n’avez qu’à le dire. La tristesse où tout le monde se trouve est une chose qu’on ne saurait imaginer au point qu’elle est. La Reine est demeurée régente ; toutes les compagnies souveraines l’ont été reconnaître et saluer. Voici une étrange guerre, et qui commence bien tristement.

En revenant chez moi, j’ai trouvé notre pauvre cardinal de Retz qui me venait dire adieu. Nous avons causé une heure ; il vous a écrit un petit adieu, et part demain matin. Monsieur d’Uzès part aussi. Qui est-ce qui ne part point ? Hélas ! c’est moi. Mais j’aurai mon tour comme les autres. Il est vrai que c’est une chose cruelle que de faire cent lieues pour se retrouver à Aix. J’approuve fort votre promenade et le voyage de Monaco ; il s’accordera fort bien avec mon retardement. Je crois que j’arriverai à Grignan un peu après vous. Je vous conjure, ma bonne, de m’écrire toujours soigneusement ; je suis désolée quand je n’ai point de vos lettres.

J’ai été chercher quatre fois le président de Gallifet, et même je l’avais prié une fois de m’attendre ; ce n’est pas ma faute si je ne l’ai pas vu.

Je suis ravie, ma bonne, que vous ne soyez point grosse ; j’en aime M. de Grignan de tout mon cœur. Mandez-moi si on doit ce bonheur à sa tempérance ou à sa véritable tendresse pour vous, ou si vous n’êtes point ravie de pouvoir un peu trotter et vous promener dans cette Provence, à travers des allées d’orangers, et de me recevoir sans crainte de tomber et d’accoucher. Adieu, ma très aimable enfant, il me semble que vous savez assez combien je vous aime, sans qu’il soit besoin de vous le dire davantage. Si Pommier vous donne la main, La Porte n’est donc plus que pour la décoration.

J’embrasse mille fois M. de Grignan.

’’Pour ma très belle et très chère enfant’’.

20.A Madame de Grignan - À Paris, ce lundi 11ème juillet 1672.

Ne parlons plus de mon voyage, ma pauvre bonne ; il y a si longtemps que nous ne faisons autre chose qu’enfin cela fatigue. C’est comme les longues maladies qui usent la douleur ; les longues espérances usent toute la joie. Vous aurez dépensé tout le plaisir de me voir en attendant ; quand j’arriverai, vous serez tout accoutumée à moi.

J’ai été obligée de rendre les derniers devoirs à ma tante ; il a fallu encore quelques jours au delà. Enfin, voilà qui est fait. Je pars mercredi, et vais coucher à Essonnes ou à Melun. Je vais par la Bourgogne. Je ne m’arrêterai point à Dijon. Je ne pourrai pas refuser quelques jours en passant à quelque vieille tante que je n’aime guère. Je vous écrirai d’où je pourrai ; je ne puis marquer aucun jour. Le temps est divin ; il a plu comme pour le Roi. Notre Abbé est gai et content ; La Mousse est un peu effrayé de la grandeur du voyage, mais je lui donnerai du courage. Pour moi, je suis ravie. Et si vous en doutez, mandez-le-moi à Lyon, afin que je m’en retourne sur mes pas. Voilà, ma bonne, tout ce que je vous manderai.

Votre lettre du 3ème est un peu séchette, mais je ne m’en soucie guère. Vous me dites que je vous demande pourquoi vous avez ôté La Porte. Si je l’ai fait, j’ai tort, car je le savais fort bien. Mais j’ai cru vous avoir demandé pourquoi vous ne m’en aviez point avertie, car je fus tout étonnée de le voir. Je suis fort aise que vous ne l’ayez plus ; vous savez ce que je vous en avais mandé.

M. de Coulanges vous parlera de votre lit d’ange. Pour moi, je veux vous louer de n’être point grosse, et vous conjurer de ne la point devenir. Si ce malheur vous arrivait dans l’état où vous êtes de votre maladie, vous seriez maigre et laide pour jamais. Donnez-moi le plaisir de vous retrouver aussi bien que je vous ai donnée et de pouvoir un peu trotter avec moi, où la fantaisie nous prendra d’aller. M. de Grignan vous doit donner, et à moi, cette marque de sa complaisance. Ne croyez donc pas que vos belles actions ne soient pas remarquées ; les beaux procédés méritent toujours des louanges. Continuez, voilà tout.

Vous me parlez de votre dauphin. Je vous plains de l’aimer si tendrement ; vous aurez beaucoup de douleurs et de chagrins à essuyer. Je n’aime que trop la petite de Grignan. Contre toutes mes résolutions je l’ai donc ôtée de Livry ; elle est cent fois mieux ici. Elle a commencé à me faire trouver que j’avais bien fait. Elle a eu, depuis mon retour, une très jolie petite vérole volante, dont elle n’a point été du tout malade ; ce que le petit Pecquet a traité en deux visites aurait fait un grand embarras, si elle avait été à Livry. Vous me demanderez si je l’ai toujours vue : je vous dirai que oui ; je ne l’ai point abandonnée. Je suis pour le mauvais air, comme vous êtes pour les précipices ; il y a des gens avec qui je ne les crains pas. Enfin je la laisse en parfaite santé, au milieu de toutes sortes de secours. Mme du Puy-du-Fou et Pecquet la sèvreront à la fin d’août. Et comme la nourrice est une femme attachée à son ménage, à son mari, à ses enfants, à ses vendanges et à tout, Mme du Puy-du-Fou m’a promis de me donner une femme pour en avoir soin, afin de donner la liberté à la nourrice de pouvoir s’en aller. Et la petite demeurera ici, avec cette femme qui aura l’oeil à tout, Marie que ma petite aime et connaît fort, la bonne mère Jeanne, qui fera toujours leur petit ménage, M. de Coulanges et Mme de Sanzei, qui en auront un soin extrême. Et de cette sorte, nous en aurons l’esprit en repos. J’ai été fort approuvée de l’avoir ramenée ici ; Livry n’est pas trop bon sans moi pour ces sortes de gens-là. Voilà qui est donc réglé.

De Coulanges

Dans quelque lit que vous soyez couchée, vous pouvez vous vanter que vous êtes couchée dans un lit d’ange ; c’est votre lit, Madame. Votre lit, c’est un lit d’ange, de quelque manière qu’il soit retroussé. Mais je ne crois pas qu’il n’y ait que votre lit qui soit un lit d’ange ; c’est un lit d’ange que celui de mon charmant Marquis. Voilà un homme bien raisonnable et une pauvre femme bien contente.

Celui de M. de Coulanges n’est pas tendu par les pieds. Il y a cinq fers en cinq sur le bois de lit, d’où pendent cinq rubans qui soutiennent en l’air les trois grands rideaux et les deux cantonnières. Les bonnes grâces sont retirées vers le chevet avec un ruban. Adieu, ma bonne. M. de Grignan veut-il bien que je lui rende une visite dans son beau château ?

’’Pour une créature que j’aime passionnément’’.

21. À Arnaud d’Andilly - À Aix, dimanche 11ème décembre 1672.

Au lieu d’aller à Pomponne vous faire une visite, vous voulez bien que je vous écrive. Je sens la différence de l’un à l’autre, mais il faut que je me console au moins de ce qui est en mon pouvoir. Vous seriez bien étonné si j’allais devenir bonne à Aix. Je m’y sens quelquefois portée par un esprit de contradiction ; et voyant combien Dieu y est peu aimé, je me trouve chargée d’en faire mon devoir. Sérieusement les provinces sont peu instruites des devoirs du christianisme. Je suis plus coupable que les autres, car j’en sais beaucoup. Je suis assurée que vous ne m’oubliez jamais dans vos prières, et je crois en sentir des effets toutes les fois que je sens une bonne pensée.

J’espère que j’aurai l’honneur de vous revoir ce printemps, et qu’étant mieux instruite, je serai plus en état de vous persuader tout ce que vous m’assuriez que je ne vous persuadais point. Tout ce que vous saurez entre ci et là, c’est que si le prélat, qui a le don de gouverner les provinces, avait la conscience aussi délicate que M. de Grignan, il serait un très bon évêque ; ’’ma basta.’’

Faites-moi la grâce de me mander de vos nouvelles ; parlez-moi de votre santé, parlez-moi de l’amitié que vous avez pour moi. Donnez-moi la joie de voir que vous êtes persuadé que vous êtes au premier rang de tout ce qui m’est le plus cher au monde ; voilà ce qui m’est nécessaire pour me consoler de votre absence, dont je sens l’amertume au travers de tout l’amour maternel.

M. de Rabutin Chantal.

’’Pour Monsieur d’Andilly, à Pomponne.’’