Lettres choisies de Madame de Sévigné/1673

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1672 Lettres choisies 1674


22. À Madame de Grignan - À Marseille, mercredi 25 janvier 1673.

Je vous écris après la visite de Madame l’Intendante et une harangue très belle. J’attends un présent, et le présent attend ma pistole. Je suis charmée de la beauté singulière de cette ville. Hier le temps fut divin, et l’endroit d’où je découvris la mer, les bastides, les montagnes et la ville, est une chose étonnante. Mais surtout je suis ravie de Mme de Montfuron : elle est aimable, et on l’aime sans balancer. La foule des chevaliers qui vinrent hier voir M. de Grignan ; des noms connus, des Saint-Hérem ; des aventuriers, des épées, des chapeaux du bel air, des gens faits à peindre, une idée de guerre, de roman, d’embarquement, d’aventures, de chaînes, de fers, d’esclaves, de servitude, de captivité : moi, qui aime les romans, tout cela me ravit et j’en suis transportée.

Monsieur de Marseille vint hier au soir. Nous dînons chez lui ; c’est l’affaire des deux doigts de la main. Dites-le à Volonne. Il fait un temps de diantre, j’en suis triste ; nous ne verrons ni mer, ni galères, ni port. Je demande pardon à Aix, mais Marseille est bien joli, et plus peuplé que Paris : il y a cent mille âmes. De vous dire combien il y en a de belles, c’est ce que je n’ai pas le temps de compter. L’air en gros y est un peu scélérat, et parmi tout cela, je voudrais être avec vous. Je n’aime aucun lieu sans vous, et moins la Provence qu’un autre ; c’est un vol que je regretterai. Remerciez Dieu d’avoir plus de courage que moi, mais ne vous moquez pas de mes faiblesses ni de mes chaînes.

23. À Madame de Grignan - À Moret, lundi au soir 30 octobre 1673.

Me voici bien près de Paris, ma très chère bonne. Je ne sais comme je me sens ; je n’ai aucune joie d’y arriver, que pour recevoir toutes vos lettres que je crois y trouver. Je ne sais quelle raison aura eue M. de Coulanges pour ne me les pas envoyer à Bourbilly, comme je l’en avais prié.

Je me représente l’occupation que je pourrai avoir pour vous, tout ce que j’aurai à dire à MM. de Brancas, La Garde, l’abbé de Grignan, d’Hacqueville, M. de Pomponne, M. Le Camus. Hors cela, où je vous trouve, je ne prévois aucun plaisir. Je mériterais que mes amies me battissent et me renvoyassent sur mes pas : plût à Dieu ! Peut-être que cette humeur me passera, et que mon cœur, qui est toujours pressé et qui me fait pleurer tous les jours sans que je m’en puisse empêcher, se mettra un peu plus au large ; mais il ne peut jamais arriver que je ne souhaite uniquement et passionnément de vous revoir, que je ne désire avec ardeur tout ce qui peut y contribuer et que je ne craigne, plus que toutes choses, ce qui pourrait m’empêcher cette satisfaction. Toutes vos affaires et le moindre de vos intérêts sont au premier rang de tout ce qui me touche. Je penserai continuellement à vous, sans que je puisse jamais rien oublier de ce qui vous regarde. Parler de vous sera mon sensible plaisir. Mais je choisirai mes gens et mes discours. Je sais un peu vivre, et ce qui est bon aux uns et mauvais aux autres. Je n’ai pas tout à fait oublié le monde ; je connais ses tendresses et ses bontés pour entrer dans les sentiments des autres. Je vous demande la grâce de vous fier à moi et de ne rien craindre de l’excès de ma tendresse. Ma seule consolation, en attendant que je vous voie, sera de recevoir de vos lettres, vous écrire et vous servir, si je le puis. Voilà mon application, et voilà comme je me trouve, sans compter mille autres sentiments dont le récit vous serait ennuyeux. Si vous croyez, ma bonne, que j’exagère d’un seul mot et que je dise ceci pour remplir ma onzième lettre, vous n’êtes pas juste, et c’est dommage que je dise si vrai. Mais je suis persuadée que vous me connaissez assez pour croire que c’est mon cœur qui me fait écrire ceci. Et même si mes délicatesses et les mesures injustes que je prends sur moi ont donné quelquefois du désagrément à mon amitié, je vous conjure de tout mon cœur, ma bonne, de les excuser en faveur de leur cause. Je la conserverai toute ma vie, cette cause, très précieusement, et j’espère que, sans lui faire aucun tort, je pourrai me rendre moins imparfaite que je ne suis. Je tâche tous les jours à profiter de mes réflexions ; et si je pouvais, comme je vous ai dit quelquefois, vivre seulement deux cents ans, il me semble que je serais une personne bien admirable.

Dom Courrier passa il y a deux jours ; le cœur me battit à l’effet que vous fera son retour dans le pays. Nous jouâmes, l’Abbé et moi, ce que nous aurions dit, si le hasard nous avait fait rencontrer, comme il était fort possible. L’Abbé fit des merveilles, et dit tout de son mieux, mais j’eus l’avantage de mille lieues loin. Toutes mes réponses étaient d’une force et d’une justesse extrêmes ; je sais cette cause au delà de toute perfection. Si je ne me trompe, M. de Pomponne ne demeurera pas dans son ignorance. Mais il ne sera plus temps, et tout est inutile présentement. J’ai eu regret à mon voyage de Bourgogne ; il m’a semblé que peut-être vous auriez eu besoin de moi à Paris.

Si Monsieur de Sens avait été à Sens, je l’aurais vu ; il me semble que je dois cette civilité à tous les sentiments qu’il a eus pour vous.

Je regarde tous ces lieux, où je passai il y a quinze mois avec un fond de joie si véritable, et je considère avec quels sentiments j’y repasse maintenant ; et j’admire ce que c’est que d’aimer quelque chose comme je vous aime.

J’ai relu bien des fois, ma bonne, votre lettre que je reçus à Lyon, et celle que vous écriviez à M. d’Hacqueville ; elles sont très tendres et font bien leur effet. Songez, ma bonne, que je n’en ai pas reçu une de toutes les autres que vous m’aviez écrites. Pour moi, je vous ai écrit partout. Enfin voici la onzième ; ce serait un vrai miracle si elles avaient toutes été jusqu’à vous.

J’ai reçu des nouvelles de mon fils. C’est de la veille du jour qu’ils croyaient donner bataille. Il me paraît aise de voir des ennemis ; il n’en croyait non plus que des sorciers. Il avait une grande envie de mettre un peu flamberge au vent, par curiosité seulement. Cette lettre m’aurait bien effrayée, si je ne savais très bien la marche des Impériaux, et le respect qu’ils ont eu pour l’armée de votre frère.

Mon Dieu ! ma bonne, j’abuse de vous ; voyez quels fagots je vous conte. Peut-être que de Paris je vous manderai des bagatelles qui vous pourront divertir. Soyez bien persuadée que mes véritables affaires viendront du côté de Provence. Mon Dieu ! votre Assemblée et nos pétoffes, qu’est-ce que tout cela deviendra ? Mais votre santé, voilà ce qui me tue. Je crains que vous ne dormiez point, et qu’enfin vous ne tombiez malade ; vous ne me direz rien là-dessus, mais je n’en ai pas moins d’inquiétude. Je conjure M. de Grignan de contribuer à votre conservation et d’avoir un peu d’amitié pour moi. Je vous recommande aussi au Coadjuteur, si vous êtes encore à Salon. Ma bonne, je suis à vous. Et votre petit procès, l’avez-vous gagné ? L’Abbé vous prie d’avoir soin de vos affaires. Vous me remerciiez l’autre jour de vous avoir donné plus d’une année. Hélas ! ma bonne, plaignez-moi de celles que je ne vous donne pas ; jamais je n’ai vu passer des jours avec tant de regret, et au moins je n’ai pas sur mon cœur d’avoir perdu, par ma volonté, une seule heure du temps que j’ai pu être avec vous.