Lettres choisies de Madame de Sévigné/1677

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1676 Lettres choisies 1678


34. À Madame de Grignan - À Paris, mercredi 16ème juin 1677.

Cette lettre vous trouvera donc à Grignan, ma très bonne et très parfaitement chère. Eh, mon Dieu ! comment vous portez-vous ? M. de Grignan et Montgobert ont-ils tout l’honneur quels espéraient de cette conduite ? Je vous ai suivie partout, ma bonne ; votre cœur n’a-t-il point vu le mien pendant toute la route ? J’attends encore de vos nouvelles de Chalon et de Lyon. Je viens de recevoir le petit billet du grand M. des Issarts. Il vous a vue et regardée ; vous lui avez parlé, vous l’avez assuré que vous êtes mieux. Je voudrais que vous sussiez comme il me paraît heureux, et ce que je ne donnerais point déjà pour avoir cette joie.

Il faut penser, ma bonne, à se guérir l’esprit et le corps ; et que vous vous résolviez, si vous voulez ne plus mourir, dans votre pays et au milieu de nous, à ne plus voir les choses que comme elles sont, ne les point augmenter et ne les point grossir dans votre imagination, ne point trouver que je suis malade quand je me porte bien, ne point retourner sur un passé qui est passé, ni voir un avenir, qui ne sera point. Si vous ne prenez cette résolution, on vous fera un régime et une nécessité de ne me jamais voir. Je ne sais si ce remède serait bon pour vos inquiétudes ; pour moi, je vous assure qu’il serait indubitable pour finir ma vie. Faites sur cela vos réflexions. Quand j’ai été en peine de vous, je n’en avais que trop de sujet ; plût à Dieu que ce n’eût été qu’une vision ! Le trouble de tous vos amis et le changement de votre visage ne confirmaient que trop mes craintes et mes frayeurs. Tâchez donc de guérir votre corps et votre esprit, ma chère enfant. C’est à vous à travailler à tout ce qui peut faire votre retour aussi agréablement que votre départ a été triste et douloureux. Car pour moi, qu’ai-je à faire ? À me bien porter ? je me porte très bien. À songer à ma santé ? j’y pense pour l’amour de vous. À ne me point inquiéter de vous ? c’est de quoi je ne vous réponds pas, ma bonne, quand vous serez en l’état où je vous ai vue. Je vous parle sincèrement : travaillez là-dessus. Et quand on me vient dire présentement : « Vous voyez comme elle se porte, et vous-même, vous êtes en repos ; vous voilà fort bien toutes deux. » Oui, fort bien, voilà un régime admirable ! Tellement que, pour nous bien porter, il faut être à deux cent mille lieues l’une de l’autre ! Et l’on me dit cela avec un air tranquille ! Voilà justement ce qui m’échauffe le sang et qui me fait sauter aux nues. Ma chère bonne, au nom de Dieu, rétablissons notre réputation par un autre voyage, où nous soyons plus raisonnables, c’est-à-dire vous, et où l’on ne nous dise plus : « Vous vous tuez l’une l’autre. » Je suis si rebattue de ces discours que je n’en puis plus ; il y a d’autres manières de me tuer qui seraient bien meilleures. Je vous envoie ce que m’écrit Corbinelli de la vie de notre Cardinal et de ses dignes occupations. M. de Grignan sera bien aise de voir cette conduite. Vous aurez trouvé de mes lettres à Lyon, ma bonne. J’ai vu le Coadjuteur ; je ne le trouve changé en rien du tout. Nous parlâmes fort de vous. Il me conta la folie de vos bains, et comme vous craignez d’engraisser. La punition de Dieu est visible sur vous ; après six enfants, que pouviez-vous craindre ? Il ne faut plus rire de Mme de Bagnols après une telle vision.

J’ai été à Saint-Maur avec Mme de Saint-Géran et d’Hacqueville. Vous fûtes célébrée ; Mme de La Fayette vous fait mille amitiés. Dites un mot à La Troche sur ce qu’elle vous écrivit dans ma lettre. J’espère que vous aurez écrit un mot au Cardinal, dont le soin et l’inquiétude n’est pas médiocre.

Monsieur de Grignan, je crois que vous m’aurez répondu. Comment notre poitrine se porte-t-elle ? Le sang court-il toujours trop vite dans notre cœur ? Avons-nous de la chaleur ? Sommes-nous oppressée ? Le ton de notre voix est-il étouffé ? Dormons-nous ? Mangeons-nous ? N’amaigrissons-nous point ? Je vous assure qu’en vous disant tout ceci, je vous ai parlé de mon unique affaire. J’en ai de petites, misérables, qui m’arrêtent encore pour quelques jours. Après cela, je baise les mains à la princesse et à la Marbeuf ; je m’en vais à Livry. J’en meurs d’envie. J’étais un peu échauffée ; les fraises m’ont entièrement rafraîchie et purgée. Si elles vous étaient aussi bonnes, il ne faudrait pas y balancer.

Vous êtes bien aise de voir les petits garçons et Pauline. Parlez-moi d’eux et de la santé de Montgobert, qui m’est très chère.

Monsieur et Madame sont à une de leurs terres, et iront à l’autre ; tout leur train est avec eux. Le Roi ira les voir, mais je crois qu’il aura son train aussi. La dureté ne s’est point démentie ; trouvera-t-on encore des dupes sur la surface de la terre ?

On attend les nouvelles d’une bataille à sept lieues de Commercy. M. de Lorraine voudrait bien la gagner au milieu de son pays, à la vue de ses villes. M. de Créquy voudrait bien ne la pas perdre, par la raison qu’une et une sont deux. Elles sont à deux lieues l’une de l’autre, non pas la rivière entre-deux, car M. de Lorraine l’a passée. Je ne hais pas l’attente de cette nouvelle ; le plus proche parent que j’y ai, c’est Boufflers.

Adieu, ma très chère bonne petite bonne. Profitez de vos réflexions et des miennes ; aimez-moi, et ne me cachez point un si précieux trésor. Ne craignez point que la tendresse que j’ai pour vous me fasse du mal ; c’est ma vie. Croyez aussi, ma bonne, que je suis très parfaitement contente de la vôtre. Demandez à M. d’Hacqueville, nous en parlions hier. Il trouva que j’étais persuadée de ce que je dois l’être.

Le Bien Bon vous salue. Le Baron est toujours par voie et par chemin.

’’Pour ma bonne et très chère.’’

35. À Madame de Grignan - À Paris, mercredi 27ème octobre 1677.

Ma bonne, je ne vous ferai plus de questions. Comment ! « En trois mots, les chevaux sont maigres, ma dent branle, le précepteur a les écrouelles. » Cela est épouvantable. On ferait fort bien trois ’’dragons’’ de ces trois réponses, surtout de la seconde. Je ne vous demande point, après cela, si votre montre va bien ; vous me diriez qu’elle est rompue. Pauline répond bien mieux que vous ; il n’y a rien de plus plaisant que la finesse qu’entend cette petite friponne à dire qu’elle sera friponne quelque jour. Ah ! que j’ai de regret de ne point voir cette jolie enfant ! Il me semble que vous m’en consolerez bientôt, et si vous suivez vos projets, vous partez d’aujourd’hui en huit jours, et vous ne recevrez plus que cette lettre à Grignan.

M. de Coulanges est parti ce matin par la diligence pour aller à Lyon. Il y sera dans quatre jours ; vous l’y trouverez. Il y porte votre chaufferette ; ayez soin de lui demander. Il vous dira comme nous sommes logés honnêtement. Il n’y avait pas à balancer à prendre le haut pour nous deux, le bas pour M. de Grignan et ses filles. Tout sera fort bien. Je compte qu’elles ont leurs meubles ; ainsi il ne faut qu’une très médiocre tapisserie pour une antichambre. J’en ai pour celle de M. de Grignan ; je ne vous conseille nullement d’en apporter. Il y aura un lit aussi pour votre époux. L’embarras du déménagement a été rude ; je suis ravie que vous trouviez tout paisible et rangé.

Je recommande à tous vos Grignan, qui ont tant de soin de votre santé, qui vous ôtent si bien tous les aliments qui ne sont pas dans les règles de votre médecin, et qui vous font un si bon et si joli sabbat pour vous empêcher d’écrire, de vous empêcher de tomber dans le Rhône par la cruelle hardiesse qui vous fait trouver beau de vous exposer aux endroits les plus périlleux ; je les prie d’être des poltrons, et de descendre avec vous. Vous ne voulez pas ? eh bien, Dieu vous bénisse ! Je n’aurai point de repos que vous ne soyez à Lyon.

Je voudrais bien que vous y trouvassiez votre justaucorps. C’est une chose fâcheuse que de le perdre, du prix et de la beauté dont il est. J’en parlai encore avant-hier à Monsieur le Coadjuteur ; il parle longtemps et compte qu’il l’a donné à un moine qu’il connaît, et qu’il ne peut pas être perdu, mais cependant vous ne l’avez pas. J’en suis dans un véritable chagrin. J’en avais écrit à Roujoux, la petite Deville au Chamarier. Ecrivez-en un mot, avant que d’arriver, à M. Charrier. Enfin on ne sait où s’adresser. Le dessus était : « À Mme de Rochebonne ». Plût à Dieu que mon voyage de Vichy ne m’eût pas empêchée de prendre ce petit soin ! J’aurais été peut-être plus heureuse.

Je trouve, ma très bonne, que je la serai beaucoup de vous donner ma poule bouillie. La place que vous me demandez à ma table vous est bien parfaitement assurée. Le régime que vos Grignan vous font observer est fait exprès pour mon ordinaire ; je m’entends avec Guisoni pour le retranchement de tous les ragoûts. Venez donc, ma très aimable. On ne vous défend pas d’être reçue avec un cœur plein d’une véritable tendresse ; c’est de ce côté que je vous ferai de grands festins.

Je suis fort aise de vous voir disposée comme vous êtes pour Monsieur de Marseille : eh, mon Dieu ! que cela est bien, et qu’il y a de noirceur et d’apparence d’aigreur à conserver longtemps ces sortes de haines ! Elles doivent passer avec les affaires qui les causaient, et point charger son cœur d’une colère nuisible en ce monde-ci et en l’autre. Vous en serez encore plus aimée de Mme de Vins et de M. de Pomponne ; cela les tirera d’un grand embarras. Tout ce qui fâche M. de Grignan, c’est que votre médecin ait eu plus de pouvoir que votre confesseur, car je compte qu’il est toujours homme de bien ; il viendra, ce pauvre homme, dans une saison fâcheuse. J’ai fait des merveilles pour la pluie depuis deux jours ; si je fais aussi bien pour le beau temps, vous ne serez pas à plaindre. Mais le moyen d’avoir du chagrin avec une si bonne et si aimable compagnie ? J’ai regret qu’ils aient brûlé tout ce qu’ils m’écrivaient ; je pense que c’était grand dommage. Le Chevalier est bien plaisant de vouloir empêcher la bise de souffler ; elle est dans la maison avant lui, et l’en chassera plutôt qu’elle n’en sera chassée. Je parlerai d’un précepteur pour le Marquis. Adieu, ma chère bonne.

N’apportez point de meubles, vous en trouverez ; ce n’est pas la peine pour le peu qu’il reste à meubler. Quand M. de Grignan sera venu, il vous faudra quelque linge de table. Ma belle, n’apportez point une si effroyable quantité de ballots. Quand je songe à trente-deux que vous emportâtes, cela fait peur.

Monsieur le Chancelier est mort de pure vieillesse. J’ai mille bagatelles à vous conter, mais ce sera quand je vous verrai : mon Dieu, quelle joie ! Mille amitiés à tous vos aimables Grignan. Le Bien Bon est tout à vous. Je souhaite fort que l’or potable fasse du bien à la belle Rochebonne. Mme de Sanzei prendrait tous les remèdes les plus difficiles pour être guérie. La fièvre reprend à tous moments à notre pauvre Cardinal. Vous devriez joindre vos prières aux nôtres pour lui faire quitter un air si maudit. Il ne peut pas aller loin avec une fièvre continuelle ; j’en ai le cœur triste.

C’est M. Le Tellier qui est chancelier. Je trouve cela fort bien ; il est beau de mourir dans la dignité.

36. À Guitaut - À Paris, lundi 15ème novembre 1677.

Comment vous portez-vous, Monsieur et Madame, de votre voyage ? Vous avez eu un assez beau temps. Pour moi, j’ai une colique néphrétique et bilieuse (rien que cela), qui m’a duré depuis le mardi, lendemain de votre départ, jusqu’à vendredi. Ces jours sont longs à passer, et si je voulais vous dire que depuis que vous êtes partis, les jours m’ont duré des siècles, il y aurait un air assez poétique dans cette exagération, et ce serait pourtant une vérité. Je fus saignée le mercredi à dix heures du soir, et parce que je suis très difficile, on m’en tira quatre palettes, afin de n’y pas revenir une seconde fois. Enfin à force de remèdes, de ce que l’on appelle remèdes, dont on compterait aussi tôt le nombre que celui des sables de la mer, je me suis trouvée guérie le vendredi. Le samedi, on me purge, afin de ne manquer à rien, le dimanche, je vais à la messe, avec une pâleur honnête, qui faisait voir à mes amis que j’avais été digne de leurs soins, et aujourd’hui, je garde ma chambre et fais l’entendue dans mon hôtel de Carnavalet, que vous ne reconnaîtriez pas depuis qu’il est rangé.

J’y attends la belle Grignan dans cinq ou six jours. Elle prend la rivière ; ainsi vous ne la prendrez point. Je n’eusse pas été de cet avis si j’eusse été du conseil tenu à Lyon, car outre que les chemins de Bourgogne sont encore fort beaux, la circonstance de trouver Epoisses sur mon chemin, avec le maître et la maîtresse, et tout le petit peuple, et la Très Bonne, m’aurait entièrement déterminée. Je vous manderai le second tome du voyage des Grignan, et cependant je vous supplie d’être mon correspondant avec Gauthier, et de vouloir bien faire comprendre à La Maison que vous prenez un grand intérêt à votre petite servante. Il fait encore des folies sur nos réparations, et à force de vouloir soutenir mon vieux château, il me fera tomber dans la misère de n’avoir pas de quoi souper cet hiver. Je laisse à M. d’Hacqueville le soin des nouvelles de l’Europe, et je prends celui de vous aimer, de vous honorer, et d’être toute ma vie dans tous vos intérêts. Bonjour, la Beauté. Me regarderait-elle, si je lui baisais une main ? Le bon Abbé vous est entièrement acquis et vous prie de compter sur lui.

M. Rabutin Chantal.