Lettres choisies de Madame de Sévigné/1680

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1679 Lettres choisies 1684


55. À Madame de Grignan - À Paris, le mardi 30ème janvier 1680.

Vous m’écrivez trop. Je ne puis plus voir beaucoup de votre écriture sans chagrin ; je sais, ma bonne, le mal que cela vous fait et, quoique vous me mandiez les choses du monde les plus aimables et les plus tendres, je regrette d’avoir ce plaisir aux dépens de votre poitrine. Je vois bien, ma très chère, qu’elle vous fait encore mal ; voici une longue bouffée et sans autre cause que votre mal même, car vous ne vous fatiguez point du tout et vous dites que le temps est doux ; vous écrivez moins qu’à l’ordinaire. D’où vient donc cette opiniâtreté ? Ma bonne, vous ne m’en dites pas un mot et Montgobert a la cruauté d’avoir une plume à la main, d’écrire pour vous et de ne me pas dire un mot. Bon Dieu ! qu’est-ce que tout le reste ? Et quel intérêt puis-je prendre à toute la joie de votre ville d’Aix quand je vois que vous n’y êtes pas et que vous êtes couchée à huit heures ? Vous me direz : « Vous voulez donc que je veille et que je me fatigue ? » Non, ma bonne ; Dieu me garde d’avoir une volonté si dépravée ! Mais vous n’étiez pas, ici, hors d’état de prendre quelque part à la société.

J’ai vu M. de Gordes. Il m’a dit bien sincèrement que, dans le bateau, vous étiez très abattue et très languissante et qu’à Aix vous étiez bien mieux, mais avec la même naïveté, il assure que tout l’air de Provence est trop subtil et trop vif et trop desséchant pour l’état où vous êtes. Quand on se porte bien, tout est bon, mais quand on est attaquée de la poitrine, qu’on est maigre, qu’on est délicate, on s’y met en état de ne pouvoir plus se rétablir. Et croyez-moi, ma bonne, si vous vous opiniâtrez à vouloir l’essayer, et que vous fassiez et sentiez augmenter votre mal, ce sera, en vérité, une chose bien cruelle et bien peu convenable à l’amitié que M. de Grignan doit avoir pour vous. C’est à lui que je m’adresse dans une chose si importante, et où le temps que l’on perd est irréparable ; je le conjure de vous observer. Je sais bien, ma bonne, l’état de vos affaires. Je ne crois pas qu’un hiver à Aix les raccommode ; j’en sais la dépense. Mais je sais aussi que rien n’est préférable à la vie ; tout est au-dessous de cette raison. Je vous conjure tous deux de traiter ce chapitre sans vous tromper ni sans vous flatter. Il m’étonna en me disant à quel point cet air vous est contraire. Vous me touchez vivement en me disant que votre poitrine délicate égale nos âges. Ah ! j’espère que Dieu n’aura point dérangé un ordre si naturel et si agréable, et délicieux pour moi, Ma bonne, ce que je sens là-dessus est très conforme à la tendresse et à l’attachement que j’ai pour vous ; il n’y a rien de si aisé à comprendre.

Vous me parlez de ma santé. Pouvez-vous y penser ? elle est aussi peu digne de vos soins, en l’état où elle est, que la vôtre est digne d’être l’objet de tous les miens. Et vous trouvez l’invention de m’écrire une grosse lettre sans m’en dire un mot ! Un tel silence en dit beaucoup plus que je ne voudrais, mais beaucoup moins que je ne pense.

Il faut, ma bonne, reprendre le fil de ma lettre que je laisse toujours un peu reposer quand j’ai à traiter le chapitre de votre santé. Il faut, pour ne vous pas ennuyer, vous suivre les tristes aventures de ces pauvres gens.

M. de Luxembourg a été deux jours sans manger. Il avait demandé plusieurs pères jésuites ; on lui a refusé. Il a demandé la Vie des Saints ; on lui a donné. Il ne sait, comme vous voyez, à quel saint se vouer. Il fut interrogé quatre heures vendredi ou samedi, je ne m’en souviens pas ; ensuite il parut fort soulagé, et soupa. On croit qu’il aurait mieux fait de mettre son innocence en pleine campagne, et de dire qu’il reviendrait quand ses juges naturels, qui sont le Parlement, le feraient revenir. Il a fait grand tort à la duché en reconnaissant cette Chambre, mais il a voulu obéir aveuglément à Sa Majesté. M. de Saissac a suivi l’exemple de Mme la comtesse. Mmes de Bouillon et de Tingry furent interrogées lundi à cette chambre de l’Arsenal ; leurs nobles familles les accompagnèrent jusqu’à la porte. Il ne paraît pas jusqu’ici qu’il y ait rien de noir à leurs sottises ; il n’y a pas même du grisbrun. Si on ne trouve rien de plus, voilà de grands scandales qu’on aurait pu épargner à des personnes de cette qualité. Le maréchal de Villeroy dit que ces messieurs et ces dames ne croient pas en Dieu, et qu’ils croient au diable. Vraiment, on conte des sottises ridicules de tout ce qui se passait chez ces coquines de femmes. La maréchale de La Ferté, qui est si bien nommée, alla par complaisance avec Mme la comtesse, et ne monta point en haut ; Monsieur de Langres était avec elle. Voilà qui est bien noir. Cette affaire lui donne un plaisir qu’elle n’a pas ordinairement ; c’est d’entendre dire qu’elle est innocente.

La duchesse de Bouillon alla demander à la Voisin un peu de poison pour faire mourir un vieux mari qu’elle avait, qui la faisait mourir d’ennui, et une invention pour épouser un jeune homme qui la menait sans que personne le sût. Ce jeune homme était M. de Vendôme, qui la menait d’une main, et M. de Bouillon de l’autre. Et de rire. Quand une Mancini ne fait qu’une folie comme celle-là, c’est donné ! Et ces sorcières vous rendent cela sérieusement et font horreur à toute l’Europe d’une bagatelle.

Mme la comtesse de Soissons demandait si elle ne pouvait point faire revenir un amant qui l’avait quittée. Cet amant était un grand prince, et on dit qu’elle dit que s’il ne revenait à elle, il s’en repentirait ; cela s’entend du Roi, et tout est considérable sur un tel sujet, mais voyons la suite. Si elle a fait de plus grands crimes, elle n’en a pas parlé à ces gueuses-là. Un de nos amis dit qu’il y a une branche aînée au poison, où l’on ne remonte point, parce qu’elle n’est pas originaire de France. Tout ceci sont des petites branches de cadets qui n’ont pas de souliers.

La Tingry fait imaginer quelque chose de plus important, parce qu’elle a été maîtresse des novices. Elle dit : « J’admire le monde. On croit que j’ai couché avec M. de Luxembourg, et que j’ai eu des enfants de lui. Hélas ! Dieu le sait. » Enfin, le ton d’aujourd’hui, c’est l’innocence des nommées, et l’horreur du scandale ; peut-être que demain ce sera le contraire. Vous connaissez ces sortes de voix générales. Je vous en instruirai fidèlement. On ne parle d’autre chose dans toutes les compagnies. En effet il n’y a guère d’exemples d’un pareil scandale dans une cour chrétienne. On dit que cette Voisin mettait dans un tour tous les petits enfants dont elle faisait avorter et Mme de Coulanges, comme vous pouvez penser, ne manque pas de dire, en parlant de la Tingry, que c’était pour elle que le four chauffait.

Je causai fort hier avec M. de La Rochefoucauld sur un chapitre que nous avions déjà traité. Rien ne vous presse pour écrire, mais il vous conjure de croire que la chose du monde où il a le plus d’attention serait de pouvoir contribuer à vous faire changer de place, s’il arrivait le moindre mouvement dans celles qui vous conviennent. Je n’ai jamais vu un homme si obligeant ni plus aimable dans l’envie qu’il a de dire des choses agréables.

Voici ce que j’apprends de bon lieu. Mme de Bouillon entra comme une petite reine dans cette Chambre. Elle s’assit dans une chaise qu’on lui avait préparée, et au lieu de répondre à la première question, elle demanda qu’on écrivît ce qu’elle voulait dire. C’était qu’elle ne venait là que par le respect qu’elle avait pour l’ordre du Roi, et nullement pour la Chambre, qu’elle ne reconnaissait point, et qu’elle ne prétendait point déroger au privilège des ducs. Elle ne dit pas un mot que cela ne fût écrit. Et puis elle ôta son gant, et fit voir une très belle main. Elle répondit sincèrement jusqu’à son âge. « Connaissez-vous la Vigoureux ? - Non. - Connaissez-vous la Voisin ? - Oui. - Pourquoi vouliez-vous vous défaire de votre mari ? - Moi, m’en défaire ! Vous n’avez qu’à lui demander s’il en est persuadé ; il m’a donné la main jusqu’à cette porte. - Mais pourquoi alliez-vous si souvent chez cette Voisin ? - C’est que je voulais voir les sibylles qu’elle m’avait promises ; cette compagnie méritait bien qu’on fît tous les pas. » Si elle n’avait pas montré à cette femme un sac d’argent. Elle dit que non, par plus d’une raison, et tout cela d’un air fort riant et fort dédaigneux. « Eh bien ! messieurs, est-ce là tout ce que vous avez à me dire ? - Oui, madame. » Elle se lève, et en sortant, elle dit tout haut : « Vraiment, je n’eusse jamais cru que des hommes sages pussent demander tant de sottises. » Elle fut reçue de tous ses amis, parents et amies avec adoration tant elle était jolie, naïve, naturelle, hardie, et d’un bon air et d’un esprit tranquille. Pour la Tingry, elle n’était pas si gaillarde.

M. de Luxembourg est entièrement déconfit ; ce n’est pas un homme, ni un petit homme, ce n’est pas même une femme, c’est une petite femmelette. « Fermez cette fenêtre. Allumez du feu. Donnez-moi du chocolat. Donnez-moi ce livre. J’ai quitté Dieu, il m’a abandonné. » Voilà ce qu’il a montré à Besmaus et à ses commissaires, avec une pâleur mortelle. Quand on n’a que cela à porter à la Bastille, il vaut bien mieux gagner pays, comme le Roi, avec beaucoup de bonté, lui en avait donné les moyens jusqu’au moment qu’il s’est enfermé, car il y a quinze jours qu’il savait le décret qui serait contre lui. Mais il en faut revenir malgré soi à la Providence ; il n’était pas naturel de se conduire comme il a fait, étant aussi faible qu’il le paraît. Je me trompais ; Mme de Meckelbourg ne l’a point vu. Et la Tingry, qui revint avec lui de Saint-Germain, n’eut pas la pensée, ni lui aussi, de donner le moindre avis à Mme de Meckelbourg. Il y avait du temps de reste, mais elle l’obsédait si entièrement qu’il ne connaissait qu’elle, et elle éloignait tout le monde de lui. J’ai vu cette Meckelbourg aux Filles du saint-sacrement, où elle s’est retirée. Elle est très affligée, et se plaint fort de la Tingry, qu’elle accuse de tous les malheurs de son frère. Je lui dis que je lui faisais par avance tous vos compliments, que vous seriez fort touchée de son malheur ; elle me dit mille douceurs pour vous.

On pourrait faire présentement tout ce qu’on voudrait dans Paris qu’on n’y penserait pas. On a oublié Mme de Soubise et l’agonie de cette pauvre Bartillat ; en vérité je ne sais comme cela va.

Je veux pourtant penser à ma pauvre petite d’Adhémar. La pauvre enfant : que je la plains d’être jalouse ! Hélas ! ma bonne, ayez-en pitié ; j’en suis touchée. C’est cette friponne de Pauline qui fait tout ce désordre. Elle est donc déjà sous la papillote avec ses soeurs et le petit garçon tout ému ? Ma bonne, je vois tout cela, et M. de Grignan qui bat la mesure. La Pythie doit faire un grand effet. M. d’Oppède vous abandonne entièrement sa chère femme. Je voudrais bien que vous lui fissiez un petit compliment pour moi. Tout ce qui me fâche, ma bonne, c’est que je vous vois dans votre lit pendant que vos enfants se réjouissent. J’ai vu que vous n’eussiez pas été fâchée de les voir danser un moment. Vous n’êtes plus en cet état, et l’on ne peut pas en être plus touchée que je le suis. Je songeai, l’autre jour, que le lait vous avait guérie. En m’éveillant, je trouvai que ce n’était qu’un songe ; j’en eus le cœur affligé.

Ne m’écrivez qu’une demi-page, ma chère bonne. Laissez-moi vous conter tout ce qui me vient ; Montgobert m’en dira un mot. Voilà tout ce que je désire, et que vous vous portiez mieux que vous ne faites. J’écris à plusieurs reprises, je n’écris qu’à vous, je vous dis tout ce que j’apprends ; je dois écrire des volumes, et vous trois mots.

Mon fils est encore à Nantes, quoique je lui aie mandé de laisser nos affaires.

De Corbinelli

Sentiments de Monsieur Descartes, touchant l’essence et les propriétés du corps, opposés à la doctrine de l’Eglise, et conformes aux erreurs de Calvin sur le sujet de l’eucharistie, à nos seigneurs les évêques. Voilà le titre d’un livre qui vient d’être imprimé. Le style en est fort bon, l’ordre parfait, et les raisonnements équivoques ; toute la cabale est alerte ! Je vous rendrai compte, ma belle Madame, du succès ou du livre ou des réponses. En attendant, je vous proteste que ma dialectique et moi sommes dévoués à vos opinions et à votre bon esprit.

De Bussy-Rabutin

Eh ! quand reviendrez-vous donc, Madame ? J’ai encore cinq mois à vous attendre ici. Je vous assure que je serais bien aise de vous y revoir, mais si vous n’y revenez pas dans ce temps-là, vous voulez bien que je vous mande quelque événement prodigieux, car nous n’écrivons plus cet hiver autre chose.

Bonjour, Madame. Croyez bien, je vous supplie, que je vous honore extrêmement, et même que je vous aime. Mme de Coligny ne me désavouera pas assurément, quand je vous dirai qu’elle est votre très humble servante.

Je vous dis encore adieu et vous embrasse de tout mon cœur, ma très bonne et très chère.

’’À Montgobert’’

Ma chère Montgobert, je vous conjure de faire une légère réponse à tout ce volume, et empêchez toujours bien ma fille de m’écrire. Son écriture me donne du chagrin, mais la cause de ce chagrin n’est pas médiocre. Mandez-moi, ma chère, des nouvelles de sa santé, et si elle se conserve toujours, et si elle se nourrit comme je lui ai conseillé.

Je suis très humble servante des papillotes de Mlles de Grignan.

56. À Guitaut - à Livry, Mardi gras, 5ème mars 1680.

Non, assurément, mon très cher Monsieur, je n’ai point su cette dernière maladie de madame votre femme. M. de Caumartin ne me voit point, et ne m’a pas crue digne de me donner part d’une nouvelle où je prends tant d’intérêt. Bon Dieu, quelle douleur pour vous et que je l’aurais bien partagée, comme je fais le soupir que je crois vous entendre faire ! Après qu’on a eu le cœur bien serré, quand il commence à se dilater et à se trouver à son aise, cet état est bien doux après celui où vous avez été. En vérité, j’entre bien tendrement dans ces différents sentiments. Mais voilà la seconde maladie mortelle depuis très peu de mois. Le bon Dieu veut éprouver votre soumission en vous donnant toute l’horreur d’une telle perte, et puis il retient son bras. Je vous conjure de croire bien fortement que je vous aurais écrit, que j’aurais fait bien des pas pour m’instruire à point nommé des nouvelles qu’un recevait de vous. On m’a laissée dans une belle ignorance.

J’étais tout étonnée de n’avoir point de vos nouvelles, et que vous ne m’eussiez rien dit sur ces Grignan, que voilà bien placés. Je voudrais bien que l’aîné eût un peu son tour. Ma fille est à Aix. Elle se porte mieux ; elle a trouvé un médecin à qui elle se fie et qui la gouverne. Elle souffre toute la rigueur du carnaval ; vous savez comme elle est sur ces divertissements qu’il faut prendre par commandement. Elle y fait une horrible dépense ; elle se repose assez souvent pour son argent, pendant que l’on danse, que l’on joue et que l’on veille. Pour moi, je suis venue ici passer solitairement les jours gras avec deux ou trois personnes. Je me suis parfaitement bien trouvée de cette fantaisie.

Le Roi nous amènera bientôt une Dauphine dont on dit mille biens.

Adieu, Monsieur. Hélas ! vous aviez bien mauvaise opinion de mon amitié : de me taire quand j’avais tant à dire ! Je suis affligée qu’on m’ait laissée si négligemment dans cette léthargie.

Madame, je me réjouis du fond de mon cœur de votre résurrection. Mais qu’avez-vous à mourir si souvent, et donner de si terribles craintes à ce pauvre homme et à tous vos amis ? Je n’aurais pas été des moins effrayées si j’avais connu votre terrible état ; n’y retombez plus, je vous prie, pour notre repos.

57. À Guitaut - À Paris, vendredi 5ème avril 1680.

Voilà deux étranges maladies en attendant la troisième, qui est d’accoucher. Mon Dieu, que je vous plains, mon pauvre Monsieur, et que je suis bien plus propre qu’un autre à sentir vos peines ! Hélas ! je passe ma vie à trembler pour la santé de ma fille. Elle avait eu un assez long intervalle ; elle avait fait quelques remèdes d’un médecin d’Aix, qu’elle estime fort. Elle les a négligés ; elle est retombée dans ces incommodités qui me paraissent très considérables parce qu’elles sont intérieures. C’est une chaleur, une douleur, un poids dans le côté gauche, qui serait très dangereux s’il était continuel, mais, Dieu merci, elle a des temps qu’elle ne s’en sent pas, et cela persuade qu’avec un peu de persévérance à faire ce qu’on lui ordonne, elle apaiserait ce sang qu’on accuse de tous ces maux. Elle vous a écrit. Ah ! puisque vous l’aimez, priez-la de ne vous plus écrire de sa main ; c’est l’écriture qui la tue, mais visiblement. Qu’elle vous fasse écrire par Montgobert. J’ai obtenu d’elle qu’elle n’écrit qu’une seule page, et le reste d’une autre main. Je reviens donc à vous assurer que je comprends vos peines mieux que tout le reste du monde.

M. de La Rochefoucauld est mort, comme vous le savez ; cette perte est fort regrettée. J’ai une amie qui ne peut jamais s’en consoler. Vous l’aviez aimé ; vous pouvez imaginer quelle douceur et quel agrément pour un commerce rempli de toute l’amitié et de toute la confiance possible entre deux personnes dont le mérite n’est pas commun. Ajoutez-y la circonstance de leur mauvaise santé, qui les rendait comme nécessaires l’un à l’autre et qui leur donnait un loisir de goûter leurs bonnes qualités qui ne se rencontre point dans les autres liaisons. Il me paraît qu’à la cour on n’a pas le loisir de s’aimer. Le tourbillon, qui est si violent pour tous, était paisible pour eux et donnait un grand espace au plaisir d’un commerce si délicieux. Je crois que nulle passion ne peut surpasser la force d’une telle liaison. Il était impossible d’avoir été si souvent avec lui sans l’aimer beaucoup, de sorte que je l’ai regretté et par rapport à moi et par rapport à cette pauvre Mme de La Fayette, qui serait décriée sur l’amitié et sur la reconnaissance si elle était moins affligée qu’elle ne l’est. Il est vrai qu’il n’a pas joui longtemps de la fortune et des biens répandus depuis peu dans sa maison. Il le prévoyait bien et m’en a parlé plusieurs fois ; rien n’échappait à la sagesse de ses réflexions. Il est mort avec une grande fermeté. Nous causerions longtemps sur tout cela.

Et le pauvre M. Foucquet, que dites-vous de sa mort ? Je croyais que tant de miracles pour sa conservation promettaient une fin plus heureuse, mais les ’’Essais de Morale’’ condamnent ce discours profane et nous apprennent que ce que nous appelons des biens n’en sont pas, et que si Dieu lui a fait miséricorde, comme il y a bien de l’apparence, c’est là le véritable bonheur et la fin la plus digne et la plus heureuse qu’on puisse espérer, qui devrait être le but de tous nos désirs, si nous étions dignes de pénétrer ces vérités ; ainsi nous corrigerions notre langage aussi bien que nos idées. Voilà encore un chapitre sur quoi nous ne finirions pas sitôt. Cette lettre devient une table des chapitres, et serait un volume si j’y disais tout ce que je pense. Si la famille de ce pauvre homme me croyait, elle ne le ferait point sortir de prison à demi. Puisque son âme est allée de Pignerol dans le ciel, j’y laisserais son corps après dix-neuf ans ; il irait de là tout aussi aisément à la vallée de Josaphat que d’une sépulture au milieu de ses pères. Et comme la Providence l’a conduit d’une manière extraordinaire, son tombeau le serait aussi. Je trouverais un ragoût dans cette pensée, mais Mme Foucquet ne pensera point comme moi. Les deux frères sont allés bien près l’un de l’autre ; leur haine a été le faux endroit de tous les deux, mais bien plus de l’abbé, qui avait passé jusqu’à la rage.

Autre chapitre : disons un mot de Madame la Dauphine ; j’ai eu l’honneur de la voir. Il est vrai qu’elle n’a nulle beauté, mais il est vrai que son esprit lui sied si parfaitement bien qu’on ne voit que cela, et l’on n’est occupé que de la bonne grâce et de l’air naturel avec lequel elle se démêle de tous ses devoirs. Il n’y a nulle princesse née dans le Louvre qui pût s’en mieux acquitter. C’est beaucoup que d’avoir de l’esprit au-dessus des autres dans cette place où, pour l’ordinaire, on se contente de ce que la politique vous donne ; on est heureux quand on trouve du mérite. Elle est fort obligeante, mais avec dignité et sans fadeur. Elle a ses sentiments tout formés dès Munich ; elle ne prend point ceux des autres. On lui propose de jouer : « Je n’aime point le jeu. » On la prie d’aller à la chasse : « Je n’ai jamais aimé la chasse. - Qu’aimez-vous donc ? - J’aime la conversation, j’aime à être paisiblement dans ma chambre, j’aime à travailler. » Et voilà qui est réglé et ne se contraint point. Ce qu’elle aime parfaitement, c’est de plaire au Roi. Cette envie est digne de son bon esprit, et elle réussit tellement bien dans cette entreprise que le Roi lui donne une grande partie de son temps aux dépens de ses anciennes amies, qui souffrent cette privation avec impatience.

Songez, je vous prie, que voilà quasi toute la Fronde morte. Il en mourra bien d’autres... Pour moi, je ne trouve point d’autre consolation, s’il y en a dans les pertes sensibles, que de penser qu’à tous les moments on les suit, et que le temps même qu’on emploie à les pleurer ne vous arrête pas un moment ; vous avancez toujours dans le chemin. Que ne dirait-on point là-dessus ?

Adieu, mon cher Monsieur. Aimons-nous toujours beaucoup. Et vous aussi, Madame, ne voulez-vous pas bien en être ? Mandez-moi promptement quand vous aurez augmenté le clapier ; ce sera peut-être d’un petit homme. Enfin croyez que je prends un grand intérêt à la poule et aux poussins. Le bon Abbé est tout à vous.

58. À Guitaut - À Nantes, ce samedi 18ème mai 1680.

Je me suis contentée de savoir que madame votre femme était accouchée heureusement et de m’en réjouir en moi-même, car pour vous faire un compliment sur la naissance d’une centième fille, je pense que vous ne l’avez pas prétendu. De quoi guérira-t-elle, celle-ci ? car la septième a quelque vertu particulière, ce me semble. Tout au moins, elle doit guérir de toutes les craintes que l’on a pour quelque chose d’unique. Mon exemple, et la pitié que je vous fais, vous font trouver délicieux d’être tiré de ces sortes de peines par la résignation et la tranquillité que vous devez avoir pour la conservation de cette jeune personne. Ce n’est pas de même chez nous ; mon pauvre cœur est quasi toujours en presse, surtout depuis cette augmentation d’éloignement. Il semble qu’il y ait de la fureur à n’avoir pas été contente de cent cinquante lieues et que, par malice, j’aie voulu en ajouter encore cent : les voilà donc. Et vous, Monsieur, qui savez si bien vous sacrifier pour vos affaires et satisfaire à certains devoirs d’honneur et de conscience, vous comprendrez mieux qu’un autre les raisons de ce voyage. Je veux faire payer ceux qui me doivent afin de payer ceux à qui je dois ; cette pensée me console de tous mes ennuis.

Je reçois deux jours plus tard les lettres de ma fille. Elle me mande qu’elle est mieux, qu’elle n’a point de mal à la poitrine. Ce qui me persuade, c’est que Montgobert me mande les mêmes choses. Elle est sincère et je m’y fie ; ma fille a trop d’envie de me donner du repos pour espérer d’elle une vérité si exacte. Elle a quelques rougeurs au visage ; c’est cet air terrible de Grignan. Je ne vois rien de clair sur son retour ; cependant je fais ajuster son appartement dans notre Carnavalet, et nous verrons ce que la Providence a ordonné, car j’ai toujours, toujours, cette Providence dans la tête ; c’est ce qui fixe mes pensées et qui me donne du repos, autant que la sensibilité de mon cœur le peut permettre, car on ne dispose pas toujours a son gré de cette partie. Mais au moins je n’ai pas à gouverner en même temps et mes sentiments et mes pensées. Cette dernière chose est soumise à cette volonté souveraine, c’est là ma dévotion, c’est là mon scapulaire, c’est là mon rosaire, c’est là mon esclavage de la Vierge. Et si j’étais digne de croire que j’ai une voie toute marquée, je dirais que c’est là la mienne. Mais que fait-on d’un esprit éclairé et d’un cœur de glace ? Voilà le malheur, et à quoi je ne sais d’autre remède que de demander à Dieu le degré de chaleur si nécessaire, mais c’est lui-même qui nous fait demander comme il faut. Je ne veux pas pousser plus loin ce chapitre, dont j’aime à parler ; nous en discourrons peut-être quelque jour.

J’ai vu M. Rouillé. Il est extrêmement content de vous, de madame votre femme, de votre château et de votre bonne chère. Il me loua fort aussi d’une lettre que vous lui avez montrée et qu’il m’a assurée qui était fort bien écrite. J’en suis toujours étonnée ; j’écris si vite que je ne le sens pas. Il me parla beaucoup de Provence. C’est un bon et honnête homme, et d’une grande probité. Je voudrais qu’il y retournât ; j’en doute fort. Quand je l’entends parler à l’infini, et répondre souvent à sa pensée, je ne puis oublier ce qu’on a dit de lui, que c’était une clé dans une serrure, qui tourne, qui fait du bruit, et qui ne saurait ouvrir ni à droit ni à gauche ; cette vision est plaisante. Franchement la serrure est brouillée fort souvent, mais cela n’est point essentiel, et il vaut mieux qu’un autre.

J’ai ici le bon Abbé, qui vous honore toujours tendrement et Mme de Guitaut, car nous sommes touchés de son mérite, et c’est une marque du nôtre. Nous sommes venus sur la belle Loire avec des commodités infinies. J’avais soin de lui faire porter une petite cave pleine du meilleur vin vieux de notre Bourgogne. Il prenait cette boisson avec beaucoup de patience, et quand il avait bu, nous disions le pauvre homme, car j’avais aussi trouvé l’invention de lui faire manger du potage et du bouilli chaud dans le bateau. Il mérite bien que j’aie toute cette application pour un voyage où il vient, à son âge, avec tant de bonté. Je l’ai remis entre les mains du vin de Grave, dont il s’accommode fort bien.

Je reçois présentement mes lettres de Paris. On me mande que l’intendant de M. de Luxembourg est condamné aux galères, qu’il s’est dédit de tout ce qu’il avait dit contre son maître ; voilà un bon ou un mauvais valet. Pour lui, il est sorti de la Bastille plus blanc qu’un cygne ; il est allé pour quelque temps à la campagne. Avez-vous jamais vu des fins et des commencements d’histoires comme celles-là ? Il faudrait faire un petit tour en litière sur tous ces événements.

Ma fille m’écrit du 8ème de ce mois. Elle me mande qu’elle se porte fort bien, que sa poitrine ne lui fait aucun mal. Celui de la belle duchesse de Fontanges est quasi guéri par le moyen du prieur de Cabrières. Voyez un peu quelle destinée ! Cet homme que je compare au médecin forcé, qui faisait paisiblement des fagots, comme dans la comédie, se trouve jeté à la cour par un tourbillon qui lui fait traiter et guérir la beauté la plus considérable qui soit à la cour. Voilà comme les choses de ce monde arrivent.

Adieu, Monsieur, adieu, mon très cher Monsieur ; aimez-moi toujours. Et vous, Madame, souffrez que je vous embrasse au milieu de toutes vos filles. Vous ne me dites rien de la Beauté ni de la Très Bonne ; pensez-vous que j’oublie jamais tout cela ?

La M. de Sévigné.

59. À Madame de Grignan - Aux Rochers, dimanche 14ème juillet 1680.

Enfin, ma bonne, j’ai reçu vos deux lettres à la fois. Ne m’accoutumerai-je jamais à ces petites manières de peindre de la poste ? et faudra-t-il que je sois toujours gourmandée par mon imagination ? Ma bonne, il faut dire toutes ses sottises. La pensée du moment où je saurai le oui ou le non d’avoir ou de n’avoir pas de vos nouvelles me donne une émotion dont je ne suis point du tout la maîtresse. Ma pauvre machine en est tout ébranlée, et puis je me moque de moi. C’était la poste de Bretagne qui s’était fourvoyée pour le paquet de Dubut uniquement, car j’avais reçu toutes celles dont je ne me soucie point. Voilà un trop grand article. Ce même fonds me fait craindre mon ombre toutes les fois que votre amitié est cachée sous votre tempérament ; c’est la poste qui n’est pas arrivée. Je me trouble, je m’inquiète, et puis j’en ris, voyant bien que j’ai eu tort. M. de Grignan, qui est l’exemple de la tranquillité qui vous plaît, serait fort bon à suivre si nos esprits avaient le même cours et que nous fussions jumeaux. Mais il me semble que je me suis déjà corrigée de ces sottes vivacités, et je suis persuadée que j’avancerai encore dans ce chemin où vous me conduisez en me persuadant bien fortement que le fonds de votre amitié pour moi est invariable. Je souhaite de mettre en oeuvre toutes les résolutions que j’ai prises sur mes réflexions ; je deviendrai parfaite sur la fin de ma vie. Ce qui me console du passé, ma très chère et très bonne, c’est que vous en voyez le fonds : un cœur trop sensible, un tempérament trop vif et une sagesse fort médiocre. Vous me jetez tant de louanges au travers de toutes mes imperfections que c’est bien moi qui ne sais qu’en faire, je voudrais qu’elles fussent vraies et prises ailleurs que dans votre amitié. Enfin, ma très chère, il faut se souffrir, et l’on peut quasi toujours dire, en comparaison de l’éternité : Vous n’avez plus guère à souffrir, comme dit la chanson.

Je suis effrayée comme la vie passe. Depuis lundi, j’ai trouvé les jours infinis à cause de cette folie de lettres. Je regardais ma pendule, et prenais plaisir à penser : voilà comme on est quand on souhaite que cette aiguille marche. Et cependant elle tourne sans qu’on la voie, et tout arrive. Il y eut hier neuf mois que je vous menai à ce corbillards. Il y a des pensées qui me font mal ; celle-là est amère, et mes larmes l’étaient aussi. Je suis bien aise présentement de cette avance ; elle m’approche un temps que je souhaite avec beaucoup de passion. Plût à Dieu que votre séjour eût été plus utile à vos affaires, ou que je pusse faire un meilleur personnage que celui de désirer simplement !

Je ne vous conseille point de toucher à l’argent de votre pension ; il est entre les mains de Rousseau. Si vous aviez mille francs à envoyer, j’aimerais mieux réparer ceux que nous y avons pris, afin que les huit mille francs fussent complets et que Rousseau les mît aux gabelles pour produire de l’intérêt, en attendant que ce vilain Labaroire ait achevé ses procédures. Mais ne vous pressez point d’en envoyer d’autres ; rien ne presse. Donnez-vous quelque repos, puisqu’on vous en donne. Votre petit bâtiment est fort bien. Bruan est venu voir cette cheminée, qui faisait peur à Dubut ; il a dit qu’il n’y a rien à craindre. Nous faisons mettre la croisée et le parquet de la chambre, et tourner le cabinet comme il doit être sans y faire encore autre chose ; vous nous direz vos volontés. Ne pensez point à cette dépense ; elle est insensible et ne passe point l’argent que j’ai à vous. J’ai reçu un dernier billet de Mlle de Méri, tout plein de bonne amitié ; elle me fait une pitié étrange de sa méchante santé. Elle a bien vu qu’elle n’avait pas toute la raison, c’est assez ; je voudrais bien que vous ne lui eussiez rien dit qui la pût fâcher.

Je ne comprends pas que mes lettres puissent divertir ce Grignan, où il trouve si souvent des chapitres d’affaires, de réflexions tristes, des réflexions sur la dépense. Que fait-il de tout cela ? Il faut qu’il saute par-dessus pour trouver un endroit qui lui plaise. Cela s’appelle des landes en ce pays-ci ; il y en a beaucoup dans mes lettres avant que de trouver la prairie.

Vous avez ri de cette personne blessée dans le service ; elle l’est à un point qu’on la croit invalide. Elle ne fait point le voyage et s’en va dans notre voisinage de Livry bien tristement. À propos, le bon Païen est mort des blessures que lui firent ses voleurs. Nous avions toujours cru que c’était une illusion. Quoi ? dans cette forêt si belle, si traitable, où nous nous promenons si familièrement avec un petit bâton et Louison ! Voilà pourtant qui doit nous la faire respecter ; nous trouvions plaisant qu’elle fût la terreur des Champenois et des Lorrains.

On me mande qu’il y a quelque chose entre le Roi et Monsieur, que Madame la Dauphine et Mme de Maintenon y sont mêlées, mais qu’on ne sait encore ce que c’est. Là-dessus je fais l’entendue dans ces bois, et je trouve plaisant que cette nouvelle me soit venue tout droit et que je vous l’aie envoyée ; ne l’avez-vous point sue d’ailleurs ? Mme de Coulanges vous écrira volontiers tout ce qu’elle saura, mais elle ne sera pas si bien instruite.

Monsieur le Prince va au voyage, et cette petite princesse de Conti, qui est méchante comme un petit aspic pour son mari, demeure à Chantilly auprès de Madame la Duchesse. Cette école est excellente et l’esprit de Mme de Langeron doit avoir l’honneur de ce changement.

Je ne crois point que Monsieur d’Apt en puisse faire un au syndicat du Coadjuteur ; il aura bientôt aplani toutes les difficultés. Vous aurez bientôt vos deux prélats avec le petit Coulanges, qui veut aller à Rome avec le cardinal d’Estrées. Vous êtes une si bonne compagnie à Grignan, vous avez une si bonne chère, une si bonne musique, un si bon petit cabinet que, dans cette belle saison, ce n’est pas une solitude, c’est une république fort agréable, mais je n’y puis comprendre la bise et les horreurs de l’hiver.

Vous me dites des merveilles de votre santé, vous dites que vous avez bon visage, c’est-à-dire que vous êtes belle, car votre beauté et votre santé tiennent ensemble. Je suis trop loin pour entrer dans un plus grand détail, mais je ne puis manquer en vous conjurant, ma très bonne, de ne point abuser de cette santé, qui est toujours bien délicate. Ne vous donnez point la liberté d’écrire autant que vous faisiez ; c’est une mort, c’est une destruction visible de votre pauvre personne. Et pour qui ? pour les gens du monde qui souhaitent le plus votre conservation ! Cette pensée me revient toujours. Pour moi, je vous le dis, j’aime passionnément vos lettres. Tout m’en plaît, tout m’en est agréable ; votre style est parfait, mais ma tendresse me fait encore mieux aimer votre santé et votre repos ; je crois que c’est un effet naturel, puisque je le sens. J’ai regret que Montgobert ne soit plus votre secrétaire ; vous avez la peine de relire et de corriger les autres. Laissez-moi déchiffrer l’allemand, à tout hasard ; vous me renvoyez à un bon secours. Montgobert ne me mande point qu’elle soit mal avec vous. Elle me dit que vous vous portez bien et me dit des folies sur ce chapelet. Elle remercie mes femmes de chambre de m’avoir mis le derrière dans l’eau, et me conte la jolie vie que vous faites. Je lui écris sur le même ton. Mes filles ont été ravies de votre approbation. Elles tremblaient de peur, mais voyant que vous êtes fort aise qu’elles se moquent de moi, Marie dit : « Bon, bon, nous allons bien tremper Madame. » Il est vrai que jamais il n’y eut une telle sottise. Vous pouvez croire, après cela, que si quelqu’un entreprenait de me mander que vous n’êtes point ma fille, il ne serait pas trop impossible de me le persuader.

Vous lisez donc saint Paul et saint Augustin ; voilà les bons ouvriers pour établir la souveraine volonté de Dieu. Ils ne marchandent point à dire que Dieu dispose de ses créatures, comme le potier : il en choisit, il en rejette. Ils ne sont point en peine de faire des compliments pour sauver sa justice, car il n’y a point d’autre justice que sa volonté. C’est la justice même, c’est la règle même. Et après tout, que doit-il aux hommes ? que leur appartient-il ? rien du tout. Il leur fait donc justice quand il les laisse à cause du péché originel, qui est le fondement de tout, et il fait miséricorde au petit nombre de ceux qu’il sauve par son fils. Jésus-Christ le dit lui-même : Je connais mes brebis ; je les mènerai paître moi-même ; je n’en perdrai aucune. Je les connais, elles me connaissent. Je vous ai choisis, dit-il à ses apôtres, ce n’est pas vous qui m’avez choisi. Je trouve mille passages sur ce ton ; je les entends tous. Et quand je vois le contraire, je dis : c’est qu’ils ont voulu parler communément. C’est comme quand on dit que Dieu s’est repenti, qu’il est en furie ; c’est qu’ils parlent aux hommes. Et je me tiens à cette première et grande vérité, qui est toute divine, qui me représente Dieu comme Dieu, comme un maître, comme un souverain créateur et auteur de l’univers, et comme un être très parfait comme dit votre père. Voilà mes petites pensées respectueuses, dont je ne tire point de conséquences ridicules et qui ne m’ôtent point l’espérance d’être du nombre choisi, après tant de grâces qui sont des préjugés et des fondements de cette confiance. Je hais mortellement à vous parler de tout cela ; pourquoi m’en parlez-vous ? ma plume va comme une étourdie.

Je vous envoie la lettre du pape. Serait-il possible que vous ne l’eussiez point ? Je le voudrais. Vous verrez un étrange pape. Comment ? il parle en maître ; vous diriez qu’il est le père des chrétiens. Il ne tremble point, il ne flatte point ; il menace. Il semble qu’il veuille sous-entendre quelque blâme contre Monsieur de Paris. Voilà un homme étrange. Est-ce ainsi qu’il prétend se raccommoder avec les jésuites ? et après avoir condamné soixante-cinq propositions, ne devait-il pas filer plus doux ? J’ai encore dans la tête le pape Sixte. Je voudrais bien que quelque jour vous voulussiez lire cette Vie ; je crois qu’elle vous arrêterait. Je lis L’Arianisme. Je n’en aime ni l’auteur ni le style, mais l’histoire est admirable ; c’est celle de tout l’univers. Elle tient à tout ; elle a des ressorts qui font agir toutes les puissances. L’esprit d’Arius est une chose surprenante, et de voir cette hérésie s’étendre par tout le monde. Quasi tous les évêques en étaient ; le seul saint Athanase soutient la divinité de Jésus-Christ. Ces grands événements sont dignes d’admiration. Quand je veux nourrir mon esprit et ma pauvre âme, j’entre dans mon cabinet, et j’écoute nos frères et leurs belles morales, qui nous fait si bien connaître notre pauvre cœur. Je me promène beaucoup. Je me sers fort souvent de mes petits cabinets. Rien n’est si nécessaire en ce pays ; il y pleut continuellement. Je ne sais comme nous faisions autrefois ; les feuilles étaient plus fortes, ou la pluie plus faible. Enfin, je n’y suis plus attrapée. Vous dites mille fois mieux que M. de La Rochefoucauld, et vous en sentez la preuve : Nous n’avons pas assez de raison pour employer toute notre force. Il serait honteux, ou du moins l’aurait dû être de voir qu’il n’y avait qu’à retourner sa maxime pour la faire beaucoup plus vraie. Langlade n’est pas plus avancé qu’il était dans le pays de la fortune. Il a fait la révérence au pied de la lettre, et puis c’est tout. Cet article était bien malin dans la Gazette. Langlade est toujours fort bien avec M. de Marsillac.

Vous me demandez, ma bonne, ce qui a fait cette solution de continuité entre La Fare et Mme de La Sablière. C’est la bassette ; l’eussiez-vous cru ? C’est sous ce nom que l’infidélité s’est déclarée ; c’est pour cette prostituée de bassette qu’il a quitté cette religieuse adoration. Le moment était venu que cette passion devait cesser et passer même à un autre objet. Croirait-on que ce fût un chemin pour le salut de quelqu’un que la bassette ? Ah ! c’est bien dit ; il y a cinq cent mille routes où il est attaché. Elle regarda d’abord cette distraction, cette désertion ; elle examina les mauvaises excuses, les raisons peu sincères, les prétextes, les justifications embarrassées, les conversations peu naturelles, les impatiences de sortir de chez elle, les voyages à Saint-Germain où il jouait, les ennuis, les ne savoir plus que dire. Enfin, quand elle eut bien observé cette éclipse qui se faisait et ce corps étranger qui cachait peu à peu tout cet amour si brillant, elle prend sa résolution. Je ne sais ce qu’elle lui a coûté, mais enfin, sans querelle, sans reproche, sans éclat, sans le chasser, sans éclaircissement sans vouloir le confondre, elle s’est éclipsée elle-même, et sans avoir quitté sa maison où elle retourne encore quelquefois, sans avoir dit qu’elle renonçait à tout, elle se trouve si bien aux Incurables qu’elle y passe quasi toute sa vie, sentant avec plaisir que son mal n’était pas comme ceux des malades qu’elle sert. Les supérieurs de cette maison sont charmés de son esprit ; elle les gouverne tous. Ses amis la vont voir ; elle est toujours de très bonne compagnie. La Fare joue à la bassette : Et le combat finit faute de combattants.

Voilà la fin de cette grande affaire qui attirait l’attention de tout le monde ; voilà la route que Dieu avait marquée à cette jolie femme. Elle n’a point dit les bras croisés : « J’attends la grâce. » Mon Dieu, que ce discours me fatigue ! eh, mort de ma vie ! elle saura bien vous préparer les chemins, les tours, les détours, les bassettes, les laideurs, l’orgueil, les chagrins, les malheurs, les grandeurs. Tout sert, et tout est mis en oeuvre par ce grand ouvrier qui fait toujours infailliblement tout ce qui lui plaît.

Comme j’espère que vous ne ferez pas imprimer mes lettres, je ne me servirai point de la ruse de nos frères pour les faire passer. Ma bonne, cette lettre devient infinie ; c’est un torrent retenu que je ne puis arrêter. Répondez-y trois mots, et conservez-vous et reposez-vous, et que je puisse vous revoir et vous embrasser de tout mon cœur ; c’est le but de mes désirs. Je ne comprends pas le changement de goût pour l’amitié solide, sage et bien fondée, mais pour l’amour, ah ! oui, c’est une fièvre trop violente pour durer.

Adieu, ma très chère bonne. Adieu, Monsieur le Comte. Je suis à vous ; embrassez-moi tant que vous voudrez. Que j’aime Mlles de Grignan de parler et de se souvenir de moi ! Je baise les petits enfants. J’aime et honore bien la solide vertu de Mlle de Grignan.

Mon fils me mande qu’après que le Roi l’aura vu à la tête de la compagnie, il viendra ici. Cela va au milieu du mois qui vient.

Le Bien Bon dit, pour votre cheminée, qu’il lui semble qu’il ne faut qu’un chambranle autour de l’ouverture de la cheminée, avec une gorge au-dessus, couronnée d’une petite corniche pour porter des porcelaines, le tout ne montant qu’à six pieds pour mettre au-dessus un tableau, et que la cheminée n’avance que de six à huit pouces au plus, et la profondeur de la cheminée prise en partie dans le mur. Vous avez plusieurs de ces dessins-là chez vous. Prenez garde que votre cheminée n’ait pas plus de cinq pieds d’ouverture et trois pieds quatre pouces de hauteur. Il baise très humblement vos mains. Nous ne mettons point pierre sur pierre à nos petits vernillons ; c’est du bois, dont nous avons beaucoup.

Adieu, ma très chère et très loyale ; j’aime fort ce mot. Ne vous ai-je pas donné du cordialement ? Nous épuisons tous les mots. Je vous parlerai une autre fois de votre hérésie. Je suis entièrement à vous, ma très aimable et très chère. Notre bon Abbé vient de traduire fort habilement cette lettre qu’on nous avait envoyée en latin. Il se moque de moi, et dit que vous l’avez et que je suis ridicule. Mandez-moi ce qui en est. Je trouve cette lettre admirable.