Lettres choisies de Madame de Sévigné/1684

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1680 Lettres choisies 1685


60. À Madame de Grignan - À Saumur, lundi au soir 18ème septembre 1684.

Toujours le vent contraire, ma chère bonne, depuis que je vous ai quittée ; c’est un mouvement si violent pour moi que tout se fait à force de rames. Cela m’a arrêtée un jour plus que je ne pensais, et je n’arriverai que demain à Angers, qui sera justement huit jours après mon départ ; je crois que j’y trouverai mon fils. Je vous écrirai de cette bonne ville. Je verrai demain, avant que de partir, ma nièce de Bussy, dont les tourières ont aboyé sur moi que je n’étais pas encore abordée. La beauté du pays a fait mon seul amusement. Nous sommes quatorze et quinze heures, le Bien Bon et moi, dans ce carrosse, tournant même le dos à notre cabane, qui nous amuserait ; mon carrosse est tourné autrement que la dernière fois. Nous attendons notre dîner comme une chose considérable dans notre journée. Nous mangeons chaud ; nos terrines ne cèdent point à celles de M. de Coulanges. J’ai lu, mais je suis distraite, et j’ai compté les ondes plutôt que de m’appliquer encore aux histoires des autres ; cela reviendra, s’il plaît à Dieu. Songez, ma chère mignonne, que je vous écris à tout moment ; je vous ennuie avec confiance de l’ennuyeux récit de mon triste voyage et, depuis huit jours, je n’ai pu recevoir un seul mot de vous. Toutes nos journées ont été dérangées, mais j’espère d’en recevoir demain à Angers. J’en ai une extrême envie ; vous le croyez bien, ma très chère bonne, et qu’ayant été contrainte de penser sans cesse à vous, je n’ai pas manqué de repasser sur tous les sujets que j’ai de vous aimer, et d’être persuadée de votre tendresse, et qu’ainsi la mienne est toute chaude et toute renouvelée. La Providence l’a ainsi ordonné : toute société nous a manqué. Il y aurait bien des choses à dire sur le plaisir ou la contrainte qu’on en recevrait. Notre Très Bien Bon est content et en parfaite santé, et moi aussi ; il vous embrasse. Parlez de moi à toute votre famille. Et votre santé, ma chère, est-elle parfaite ? Je saurai demain tout cela, et votre voyage de Versailles. Nous vous embrassons tous deux.

61. À Madame de Grignan - À Angers, mercredi 20ème septembre 1684.

J’arrivai hier à cinq heures aux Ponts-de-Cé, après avoir vu le matin à Saumur ma nièce de Bussy et entendu la messe à la bonne Notre-Dame. Je trouvai, sur le bord de ce pont, un carrosse à six chevaux, qui me parut être mon fils. C’était son carrosse et l’abbé Charrier, qu’il a envoyé me recevoir parce qu’il est un peu malade aux Rochers. Cet abbé me fut agréable ; il a une petite impression de Grignan, par son père et par vous avoir vue, qui lui donna un prix au-dessus de tout ce qui pouvait venir au-devant de moi. Il me donna votre lettre écrite de Versailles, et je ne me contraignis point devant lui de répandre quelques larmes, tellement amères que je serais étouffée s’il avait fallu me contraindre. Ah ! ma bonne et très aimable, que ce commencement a été bien rangé ! Vous affectez de paraître une véritable Dulcinée. Ah ! que vous l’êtes peu ! et que j’ai vu, au travers de la peine que vous prenez à vous contraindre, cette même douleur et cette même tendresse qui nous fit répandre tant de larmes en nous séparant ! Ah ! ma bonne, que mon cœur est pénétré de votre amitié ! que j’en suis bien parfaitement persuadée et que vous me fâchez quand, même en badinant, vous dites que je devrais avoir une fille comme Mlle d’Alérac et que vous êtes imparfaite ! Cette Alérac est aimable de me regretter comme elle fait, mais ne me souhaitez jamais rien que vous. Vous êtes pour moi toutes choses, et jamais on n’a été aimée si parfaitement d’une fille bien-aimée que je le suis de vous. Ah ! quels trésors infinis m’avez-vous quelquefois cachés ! Je vous assure pourtant, ma très chère bonne, que je n’ai jamais douté du fond, mais vous me comblez présentement de toutes ces richesses, et je n’en suis digne que par la très parfaite tendresse que j’ai pour vous, qui passe au-delà de tout ce que je pourrais vous en dire.

Vous me paraissez assez mal contente de votre voyage et du dos de Mme de Brancas ; vous avez trouvé bien des portes fermées. Vous avez, ce me semble, fort bien fait d’envoyer votre lettre. On mande ici que le voyage de la cour est retardé ; peut-être pourrez-vous revoir M. de Louvois. Enfin Dieu conduira cela comme tout le reste. Vous savez bien comme je suis pour ce qui vous touche, ma chère bonne ; vous aurez soin de me mander la suite. Je viens d’ouvrir la lettre que vous écrivez à mon fils ; quelle tendresse vous y faites voir pour moi ! quels soins ! que ne vous dois-je point, ma chère bonne ! Je consens que vous lui fassiez valoir mon départ dans cette saison, mais Dieu sait si l’impossibilité et la crainte d’un désordre honteux dans mes affaires n’en a pas été la seule raison. Il y a des temps dans la vie où les forces épuisées demandent à ceux qui ont un peu d’honneur et de conscience de ne pas pousser les choses à l’extrémité. Voilà le fond et la pure vérité, et ce qui a fait marcher le Bien Bon, qui est en vérité fort fatigué d’un si grand voyage.

J’allai hier descendre chez le saint évêque ; je vis l’abbé Arnauld, toujours très bon ami et content de votre billet honnête. Ils me rendirent le soir la visite, et je vis entrer, un moment après, Mmes de Vesins, de Varennes et d’Assé ; la dernière vous reverra bientôt.

Adieu, ma chère bonne mignonne ; je vais dîner chez le saint évêque. J’aime la belle d’Alérac, dites-lui, et parlez de moi à ceux qui sont auprès de vous, et qui s’en souviennent, et allez à Livry, et si vous y pensez à moi, comme vous me le dites en vers et en prose, croyez qu’il n’y a point de moment où je ne pense à vous, avec une tendresse vive et sensible qui durera autant que moi.

’’Pour Madame la comtesse de Grignan’’ :

À Angers, ce jeudi 21ème septembre

Je pars, ma bonne, pour les Rochers. Je ne puis monter en carrosse sans vous dire encore un petit adieu. J’ai dîné, comme vous savez, avec ce saint prélat. Sa sainteté et sa vigilance pastorale est une chose qui ne se peut comprendre ; c’est un homme de quatre-vingt-sept ans qui n’est plus soutenu, dans les fatigues continuelles qu’il prend, que par l’amour de Dieu et du prochain. J’ai causé une heure en particulier avec lui. J’ai trouvé dans sa conversation toute la vivacité de l’esprit de ses frères. C’est un prodige ; je suis ravie de l’avoir vu de mes yeux. J’ai été toute l’après-dînée au Ronceray et à la Visitation. Mademoiselle d’Alérac, votre demoiselle de Sennac a fait la malade et ne m’a pas voulu voir. Ces bonnes Vesins, d’Assé et Varennes ne m’ont point quittée et m’ont fait une grande collation, et les revoilà encore qui viennent me dire adieu, et le saint prélat, et l’abbé Arnauld ; nous ne faisons point comme cela les honneurs de Paris. J’aurai, ma chère bonne, de vos lettres aux Rochers et je vous écrirai. Mon Dieu ! ma chère Comtesse, aimez-moi toujours !

62. À Madame de Grignan - Aux Rochers, dimanche 24ème septembre 1684.

De Charles de Sévigné

Je juge, ma belle petite soeur, de votre chagrin par la joie que j’ai présentement. J’ai ma mère et le Bien Bon ; ils sont tous deux en très bonne santé, malgré la fatigue du voyage. Je comprends l’inquiétude que vous aurez pendant leur absence ; je n’entreprends pas de vous rassurer, mais vous pouvez compter que tout ce que les soins et l’application peuvent faire sera employé pour la conservation d’une vie si précieuse. Je vous pardonne de me porter envie présentement, mais il était juste qu’elle partageât un peu entre nous deux les plaisirs qu’elle donne par sa présence. Ne m’en haïssez pas, ma belle petite soeur, et à mon exemple aimez vos rivaux ; c’est ce que Mme de Coulanges a reconnu en moi, à ce qu’elle dit, et ce que j’ai toujours senti dans mon cœur pour vous.

Mon oncle m’a donné ce matin le joli présent de ma princesse. Nous avons été une demi-heure, l’abbé Charrier, lui et moi, à vouloir ouvrir ce petit flacon. Nous avons tant fait par nos tournées que nous avons fait tourner le bouchon ; il y avait un peu de peine au commencement, mais comme nous nous relayions tous trois l’un après l’autre, il tourne présentement avec beaucoup de facilité. Ma mère nous a donné une autre manière de l’ouvrir, qu’elle a trouvée bien plus aisée qu’elle n’était avant que nous y eussions apporté nos soins, et il en arrive une grande commodité ; c’est que l’eau de la reine de Hongrie en sort toute seule, sans qu’on ait la peine de l’ouvrir.

Adieu, ma très chère et très aimable petite soeur. Mille remerciements à ma divine princesse ; que je m’ennuie qu’elle ne soit pas encore vicomtesse, et que je serai aise quand cette métamorphose sera arrivée ! Je fais une oraison très dévote et jaculatoire à sainte Grignan, et vous embrasse de tout mon cœur.

Je vous ai tant écrit, ma bonne, que je ne fais ici que vous embrasser tendrement. Je meurs d’envie de savoir de vos nouvelles ; j’ai bien eu des lettres, mais pas une de vous. Votre belle-soeur me prie de vous dire mille choses, que vous imaginez aisément.

63. À Madame de Grignan - Aux Rochers, mercredi 4 octobre 1684.

Je m’attendais bien, ma bonne, que vous iriez bientôt à Gif ; ce voyage était tout naturel. J’espère bien que vous m’en direz des nouvelles, et de l’effet de cette retraite pour le mariage et l’opiniâtreté de M. de Montausier à demander des choses inouïes. Tout ce qui se passe à l’hôtel de Carnavalet est mon affaire, plus ou moins selon que vous y prenez intérêt. Vous me parlez si tendrement de la peine que vous fait toujours mon absence qu’encore que j’en sois fort touchée, j’aime mieux sentir cette douleur que de ne point savoir la suite de votre amitié et de votre tristesse. La mienne n’est point du tout dissipée par la diversité des objets. Je subsiste de mon propre fonds et de la petite famille. Mon fils doit à mon arrivée de lui avoir écarté beaucoup de mauvaise compagnie, dont il était accablé ; j’en suis ravie, car je ne suis point docile, comme vous savez, à de certaines impertinences, et comme je ne suis pas assez heureuse pour rêver comme vous, je m’impatiente et je dis des rudesses. Dieu merci, nous sommes en repos. Je lis ; du moins j’ai dessein de commencer un livre que Mme de Vins m’a mis dans la tête, qui est La Réfonnation d’Angleterre. J’écris et je reçois des lettres. Je suis quasi tous les jours occupée de vous. Je reçois vos lettres le lundi ; jusqu’au mercredi, j’y réponds. Le vendredi j’en reçois encore ; jusqu’au dimanche, j’y réponds. Cela m’empêche de tant sentir la distance d’un ordinaire à l’autre. Je me promène extrêmement, et parce qu’il fait le plus parfait temps du monde et parce que je sens par avance l’horreur des jours qui viendront. Ainsi je profite avec avarice de ceux que Dieu me donne.

N’irez-vous point à Livry, ma bonne ? Le Chevalier ne sera-t-il point bien aise d’aller s’y reposer après ses eaux ? Le Coadjuteur est guéri. Tout vous y convie. Je vous défie de n’y point penser à moi. Je me porte très bien, ma chère bonne, mais vous, ne me ferez-vous point le plaisir de me dire sincèrement comme vous êtes et si ce côté que je crains tant ne vous fait point souffrir ? Je vous demande cette vérité. Si vous aviez besoin d’un petit deuil, je vous en fournirais un : M. de Montmoron mourut il y a quatre jours, chez lui, d’une violente apoplexie, en six heures. C’est une belle âme devant Dieu ; cependant il ne faut pas juger.

J’ai vu la princesse, qui parle de vous, qui comprend ma douleur, qui vous aime, qui m’aime, et qui prend tous les jours douze tasses de thé. Elle le fait infuser comme nous, et remet encore dans la tasse plus de la moitié d’eau bouillante ; elle pensa me faire vomir. Cela, dit-elle, la guérit de tous ses maux. Elle m’assura que Monsieur le Landgrave en prenait quarante tasses tous les matins. "Mais, madame, ce n’est peut-être que trente. - Non, c’est quarante. Il était mourant ; cela le ressuscite à vue d’oeil." Enfin, il faut avaler tout cela. Je lui dis que je me réjouissais de la santé de l’Europe, la voyant sans deuil. Elle me répondit qu’elle se portait bien, comme je pouvais le voir par son habit, mais qu’elle craignait d’être bientôt obligée de prendre le deuil pour sa soeur l’Electrice. Enfin je sais parfaitement les affaires d’Allemagne. Elle est bonne et très aimable parmi tout cela.

Voilà une lettre pour M. de Pomponne. Ma bonne, que je suis aise qu’il ait cette abbaye ! Que cela est donné agréablement, lorsqu’il est en Normandie, ne songeant à rien !

’’Non ti l’invidio, no, ma piango il mio.’’

c’est-à-dire, ma chère bonne, n’y aura-t-il que vous qui n’obtiendrez rien ? Croyez-vous, ma bonne, que vos affaires ne tiennent pas une grande place dans mon cœur ? Je crois que j’y médite plus tristement que vous, mais, ma chère bonne, profitez de votre courage, qui vous fait tout soutenir, et continuez de m’aimer si vous voulez rendre ma vie heureuse, car les peines que me donne cette amitié sont douces, tout amères qu’elles sont. Mille baisemains à tous les Grignan qui sont auprès de vous, et à cette belle princesse. J’écris à mon Marquis. Mon fils est encore à Rennes ; sa femme me prie de vous assurer, etc. Envoyez la lettre à M. de Pomponne.

64. À Madame de Grignan - Aux Rochers, dimanche 5ème novembre. - Réponse au 31 octobre 1684.

Non, ma chère bonne, je vous promets de ne me point effrayer de vos maux ; je vous conjure de me les dire toujours comme ils sont. Vous voilà donc obligée à vous guérir de vos remèdes. Cette troisième saignée fut bien cruelle ensuite de la seconde, qui l’était déjà, et vos médecines mal composées, car nos capucins sont ennemis du polychreste. Vous avez été bien mal menée, ma pauvre bonne, de toutes les façons. Je croyais que ce fût Alliot, mais il y a presse à s’en vanter, car M. de Coulanges me mande de Chaulnes, où M. Séron est allé en poste pour Mme de Chaulnes, qui était très mal, que c’était lui qui avait eu l’honneur de vous traiter, qu’il vous avait fait saigner trois fois, et que votre mal était fort pressant et fort violent. C’est à vous à me dire la vérité de tout cela, car je n’y connais plus rien. Vous m’avez fait passer votre mal de gorge pour une chose sans péril, et vos saignées faites après coup fort mal à propos. Enfin, ma bonne, quoi qu’il en soit, consolez-vous, et guérissez-vous avec votre bonne pervenche, bien verte, bien amère, mais bien spécifique à vos maux, et dont vous avez senti de grands effets ; rafraîchissez-en cette poitrine enflammée. Et si, dans cet état qui passera, vous êtes incommodée d’écrire comme il y a bien de l’apparence, prenez sur moi comme sur celle qui vous aime le plus, sans faire tort à personne, et sans façon et sans crainte de m’effrayer, faites-moi écrire par M. du Plessis ; mettez une ligne en haut et une en bas, car il faut voir de votre écriture, et je serai ravie de penser que, toute couchée et tout à votre aise, vous causerez avec moi, et que vous ne serez point contrainte, deux heures durant, dans une posture qui tue la poitrine. Je vous serais trop obligée d’en user ainsi, et le prendrais pour une marque de votre amitié et de votre confiance.

Pour votre côté, j’ai envie de vous envoyer ce que j’ai de baume tranquille par notre abbé Charrier. Il craint de le casser, c’est ce qui nous embarrasse, car pour moi, ma bonne, je ne l’ai pris que pour vous. Et si M. de Chaulnes ou M. de Caumartin ou Mme de Pomponne voulaient vous en donner, les capucins le rendraient cet été, aux Etats, aux deux premiers au double, et je le rendrais à Mme de Pomponne. J’en ai très peu. Ce baume est souverain, mais ce n’est pas pour un rhumatisme ; il en faudrait des quantités infinies. C’est pour en mettre huit gouttes sur une assiette chaude et le faire entrer dans l’endroit de votre côté où vous avez mal, et le frotter doucement jusqu’à ce qu’il soit pénétré à loisir, et puis un linge chaud dessus. Ils en ont vu des miracles. Ils y souffrent autant de gouttes d’essence d’urine mêlées. Voilà ce qui est pour vous, en très petit volume, comme vous voyez. Vous me manderez au plus tôt si vous voulez que j’envoie ma petite bouteille, ou si vous voulez en emprunter. C’est un baume précieux, qui me le serait infiniment s’il vous avait guérie, et que je n’ai pris que pour vous, mais, ma bonne, ne négligez point votre côté.

Vous avez écrit une parfaite lettre à ces bons capucins ; nous l’avons lue avec un grand plaisir. Je leur envoie à Rennes, où ils tirent du tombeau la pauvre petite personne. Ils seront ravis et honorés et glorieux de la recevoir, et je vous enverrai soigneusement leur réponse. Pour nos santés, ma bonne, je vous en parlerai sincèrement. La mienne est parfaite. Je me promène quand il fait beau ; j’évite le serein et le brouillard. Mon fils le craint, et me ramène. Ma belle-fille ne sort pas ; elle est dans les remèdes des capucins, c’est-à-dire des breuvages et des bains d’herbes, qui l’ont fort fatiguée sans aucun succès jusqu’ici. Ainsi nous ne sommes point en train ni en humeur de faire des promenades extravagantes. On en est tenté à Livry, et l’été, quand il fait chaud et qu’on voit une brillante lune, on aime à faire un tour, mais ici nous n’y pensons pas : nous allons entre deux soleils. Le bon Abbé est un peu incommodé de sa plénitude et de ses vents ; ce sont des maux où il est accoutumé. Les capucins lui font prendre tous les matins un peu de poudre d’écrevisse, et assurent qu’il s’en trouvera fort bien. Cela est long, et en attendant il souffre un peu. Pour moi, je n’ai plus de vapeurs. Je crois qu’elles ne venaient que parce que j’en faisais cas ; comme elles savent que je les méprise, elles sont allées effrayer quelques sottes. Voilà, ma bonne, la vraie vérité de l’état où nous sommes.

Celui où vous me représentez Mlle d’Alérac est trop charmant ; c’est une petite pointe de vin qui réveille et réjouit toute une âme. Il ne faut pas s’étonner si elle en a une présentement ! On la sent quelquefois si peu que c’est comme si on n’en avait pas. Je suis persuadée que M. de Polignac en a deux à proportion, par la reconnaissance qui se joint à son amour. Il me paraît que les articles se règlent mieux à Livry que chez M. de Montausier et à Sara ; c’est là que les difficultés se doivent aplanir. Mais ce que je ne comprends pas, c’est la première apparition de M. de Polignac. Que voulait-il dire avec son sérieux, avec sa visite courte et cérémonieuse ? Devait-elle être de cette froideur ? Ne fallait-il point expliquer avec grâce et chaleur cette longue absence, ce long silence ? Et comment, après avoir si mal commencé, peut-on finir si joliment ? Vous me faites de toute cette scène une peinture charmante, dont je vous remercie, car vous savez l’intérêt que j’y prends. Est-il allé à Dunkerque ? et où est cette belle Diane ?

Le bon Abbé remercie M. du Plessis de l’honneur qu’il a fait à son canal. Cela lui paraît un coup de partie pour cette pièce d’eau comme une exécution vigoureuse dans les justices qui ne sont pas bien établies ; après cela on n’en doute plus. Aussi, après cette espèce de naufrage, la sécheresse, la bourbe, les grenouilles feront tout ce qui leur plaira ; nous serons toujours un canal où M. du Plessis a pensé se noyer.

Nous avons eu ici une Saint-Hubert triste et détestable, mais il ne faut pas juger ici du temps que vous avez là-bas. Vous avez chaud à Livry ; vous êtes en été. La Saint-Hubert aura peut-être été merveilleuse à Fontainebleau, et nous avons des pluies et des brouillards. Nous avons pourtant eu de beaux jours ; il faut prendre le temps comme il vient, car nous ne sommes pas les plus forts.

Il me prit hier une folie de craindre le feu à l’hôtel de Carnavalet : c’est peut-être une inspiration. Ma bonne, redoublez vos ordres : qu’on n’aille point à la cave aux fagots, comme on y va toujours, avec une chandelle sans lanterne, et qu’on prenne garde en haut au voisinage du grenier au foin. Vos gens n’y perdraient rien, et nous en serions ruinés. Voilà une jolie fin de lettre, et bien spirituelle, mais elle ne sera peut-être pas inutile. Clairotte et L’Epine sont sages. Ma bonne, je vous demande en vérité pardon de cette prévoyance, mais quand les jours ont douze heures, et qu’on n’a pas beaucoup d’affaires, on pense à tout.

Je suis très fâchée que le rhumatisme du Chevalier ouvre de si bonne heure. Vichy ne lui a pas bien réussi cette année ; je souhaite que nos capucins fassent mieux. Faites-lui mes amitiés, je vous en prie.

Je vous crois à Paris, et bien près d’être à Fontainebleau mais, ma bonne, irez-vous en un jour ? Ayez pitié de vous. Songez à ne pas augmenter vos maux ; cela est préférable à tout. Il n’y a nulle affaire et nulle raison qui vous doivent obliger à vous hasarder, ma chère bonne ; c’est bien véritablement ma santé et ma vie que je vous recommande. C’est une étrange amertume à digérer ici que la crainte de vous voir dangereusement malade. Il n’y a pas moyen de soutenir cette pensée jour et nuit. Ayez donc pitié de moi.

Hélas ! que pensez-vous que m’ait fait cette mort de Mme de Luynes ? C’est une tristesse dont on ne peut se défendre. Et que faut-il donc pour ne point mourir ? Jeune, belle, reposée, toute tranquille et tout en paix, elle avait payé le tribut de l’humanité l’année passée par une grande maladie, et la voilà morte un an après ; c’est un étrange point de méditation. M. de Chaulnes en est affligé ; dites-lui quelque chose. Mme de Chaulnes a été bien mal. Ils ont tant d’amitié pour moi et pour vous ; ne les négligez pas.

Adieu, ma chère bonne. Je ne vous puis dire assez combien je vous aime. Allez-vous sitôt ne plus aimer Mme de Coulanges, après avoir tant bu ensemble à Clichy et à Livry ? La d’Escars me parle d’une cordelière dans ma chaise de tapisserie. Ma bonne, vous n’avez qu’à ordonner, tout me plaira. J’en attends les deux bras ; cela me divertira. Mme de La Fayette me mande que Mme de Coulanges est charmée de vous et de votre esprit. Le Bien Breton vous salue tendrement. Mon fils et sa femme vous font beaucoup d’amitiés et de compliments. J’écris à mon Marquis, mais il me semble que vous devez être à Fontainebleau. Je l’adresse à la Colm.

’’Pour ma bonne.’’

65. À Madame de Grignan - Aux Rochers, mercredi 15ème novembre 1684.

J’ai envie, ma chère bonne, de commencer à vous répondre par la lettre que m’a écrite le maréchal d’Estrades. Il me conte si bonnement et si naïvement toutes les questions que vous lui avez faites sur mon sujet, et je vois si bien tout l’intérêt que votre amitié vous fait prendre à la vie que je fais ici, que je n’ai pu lire sans pleurer la lettre de ce bonhomme. Mais, ma chère bonne, quand je suis venue à l’endroit où vous avez pleuré vous-même en apprenant le sensible souvenir que j’ai toujours de votre aimable personne et de notre séparation, j’ai redoublé mes soupirs et mes sanglots. Ma chère bonne, je vous en demande pardon, cela est passé, mais je n’étais point en garde contre ce récit tout naïf que m’a fait ce bonhomme ; il m’a prise au dépourvu, et je n’ai pas eu le loisir de me préparer. Voilà, ma chère enfant, une relation toute naturelle de ce qui m’est arrivé de plus considérable depuis que je vous ai écrit, mais il s’est passé dans mon cœur un trait d’amitié si tendre et si sensible, si naturel, si vrai et si vif que je n’ai pu vous le cacher. Aussi bien, ma bonne, il me semble que vous êtes assez comme moi, et que nous mettons au premier rang les choses qui nous regardent, et le reste vient après pour arrondir la dépêche.

Vous dites que je ne suis point avec vous, ma bonne, et pourquoi ? Hélas ! qu’il me serait aisé de vous le dire si je voulais salir mes lettres des raisons qui m’obligent à cette séparation, des misères de ce pays, de ce qu’on m’y doit, de la manière dont on me paye, de ce que je dois ailleurs, et de quelle façon je me serais laissée surmonter et suffoquer par mes affaires, si je n’avais pris, avec une peine infinie, cette résolution ! Vous savez que depuis deux ans je la diffère avec plaisir sans y balancer, mais, ma chère bonne, il y a des extrémités où l’on romprait tout, si l’on voulait se roidir contre la nécessité. Je ne puis plus hasarder ces sortes de conduites hasardeuses. Le bien que je possède n’est plus à moi. Il faut finir avec le même honneur et la même probité dont on a fait profession toute sa vie. Voilà ce qui m’a arrachée, ma bonne, d’entre vos bras pour quelque temps, vous savez avec quelles douleurs ! Je vous en cache la suite parce que je veux me bien porter, et que je tâche de me les cacher à moi-même, mais cette espérance dont je vous ai parlé me soutient, et me persuade qu’enfin je vous reverrai, et c’est cette pensée qui me fait vivre. Je suis ici avec mon fils, qui est ravi de m’y voir manger une partie de ce qu’il me doit. Cela me fait un sommeil salutaire et souffrir la perte de tout ce que ses fermiers me doivent, et dont apparemment je n’aurai jamais rien. Je crois, ma chère bonne, que vous entrez dans ces vérités, qui finiront et qui me feront retrouver comme j’ai accoutumé d’être. Je n’ai pu m’empêcher de vous dire tout ce détail dans l’intimité et l’amertume de mon cœur, que l’on soulage en causant avec une bonne dont la tendresse est sans exemple.

J’ai quasi envie de ne vous rien dire sur ma santé. Elle est dans la perfection, et j’aime M. de Coulanges plus que ma vie de vous avoir montré ma lettre ; elle doit vous avoir remise de vos imaginations. Le style qu’on a en lui écrivant ressemble à la joie et à la santé. Ce que vous mandait mon fils des capucins était pour vous mettre l’esprit en repos, en cas d’alarme, mais cette alarme est encore dans l’avenir et entre les mains de la Providence, car jusqu’ici toutes nos machines n’ont rien de détraqué. La vôtre, ma bonne, n’a pas été si bien réglée ; vous avez été considérablement malade. Et si j’en avais eu autant, vous n’auriez pas cru si simplement ce que je vous aurais mandé que j’ai cru ce que vous m’avez écrit. Le temps continue d’être détestable. Les postillons se noient. Il ne faut plus penser à recevoir régulièrement les lettres ; attendez-les en repos, comme je fais. Il n’y avait pas un grand chapitre à faire de Fouesnel ; c’est un triste voyage tout uni. J’en disais un mot au petit Coulanges. Je trouve que votre amitié avec sa femme continue fort joliment ; il n’en faut pas davantage. Son mari est trop joli et trop aimable ; il nous écrit des lettres charmantes. Il vous a mise dans la folie de la Cuverdan, mais nous ne savons si c’est une vérité ou une vision, car il dit qu’elle est fille de Cafut, lequel Cafut était une folie de son enfance, dont il était grippé au point qu’on lui en donna le fouet étant petit, parce qu’on craignait qu’il n’en devînt fou avec Mme de Sanzei. Quoi qu’il en soit, la Cuverdan de ce pays sera demain ici ; il y a trois jours qu’elle est chez la souveraine.

Souvenez-vous, ma bonne, de la règle de Corbinelli, qu’il ne faut pas juger sans entendre les deux parties. Il y a bien des choses à dire, mais, en un mot, il fallait rompre à jamais avec Mme de Tisé, et rompre le seul lien qu’ait mon fils avec M. de Mauron, dont il ne jette pas encore sa part aux chiens, ou rompre impertinemment avec la princesse. Il a résisté ; il a vu l’horreur de cette grossièreté. Il en a fait dire ses extrêmes douleurs à la princesse. Mais enfin il a fallu se résoudre et prendre parti ; il n’y avait qu’à prendre ou à laisser, et mon fils a préféré la douceur et le plaisir d’être bien avec sa nouvelle famille, et par reconnaissance et par intérêt, à la gloire d’avoir suivi toutes les préventions de la princesse, qui sont à l’excès dans les têtes allemandes. Vous me direz que Mme de Tisé est ridicule d’avoir exigé cette belle déclaration de son neveu, qu’elle ne sait point le monde, que cela est de travers. Tout cela est vrai, mais on ne la refondra pas. Peut-être que cette pétoffe ne servira qu’à confirmer la roture de celui que la princesse protège, car la maison à laquelle il voulait s’accrocher, et qui est fort bonne, ne veut point de lui. Ah, mon Dieu ! en voilà beaucoup, ma chère Comtesse ; je n’avais pas dessein d’en tant dire.

Mais parlons du bonheur de M. de La Trousse, qui marche à grands pas dans le chemin de la fortune. Connaissez-vous la beauté de la machine toute simple qu’on appelle un levier ? il me semble que je l’ai été à son égard. Trouvez-vous que je me vante trop ? Cela me fait prendre un grand intérêt à toute la suite de sa vie, où il a réuni et bien de l’honneur et bien du bonheur et bien de la faveur. Je ne manquerai pas de lui écrire ; en attendant faites-en mes compliments à Mlle de Méri, mais ne l’oubliez pas. Je n’ai rien à dire de l’indifférence de Mme de Coulanges, sinon qu’elle prend le bon et unique parti. Vous jugez bien du succès qu’aura la prière de Mme de La Fayette ; jamais une personne, sans sortir de sa place, n’a tant fait de bonnes affaires. Elle a du mérite et de la considération. Ces deux qualités vous sont communes avec elle, mais le bonheur ne l’est pas, ma chère bonne, et je doute que toute la dépense et tous les services de M. de Grignan fassent plus que vous. Ce n’est pas sans un extrême chagrin que je vois ce guignon sur vous et sur lui. Vous devriez me mander comme il aura reçu le Coadjuteur ; il me semble qu’ils étaient dans une assez grande froideur.

Vous faites très bien d’aller à Versailles à l’arrivée de la cour, mais, ma bonne, je ne puis assez vous le dire, prenez garde au débordement des eaux ; on ne conte en ce pays que des histoires tragiques sur ce sujet.

Vous dites une grande vérité quand vous m’assurez que l’amitié que vous avez pour moi vous incommode, et c’est une grande justice de croire que celle que j’ai pour vous m’incommode aussi. Je sens cette vérité plus que je ne voudrais, car j’avoue que, quand on aime à un certain point, on craint tout, on prévoit tout, on se représente tout ce qui peut arriver et tout ce qui n’arrivera point, et quelquefois on se représente si vivement un accident, ou une maladie, que la machine en est tout émue et que l’on a peine à l’apaiser. Quelquefois je trouve une longueur infinie d’un ordinaire à l’autre, et je ne reçois vos lettres qu’en tremblant. Tout cela est fort incommode, il faut en demeurer d’accord, et je vous prie, ma chère bonne, d’avoir donc une attention particulière pour vous, pour l’amour de moi. Je vous promets la même chose.

Il y a quinze jours que nous ne songeons pas qu’il y ait ici des allées et des promenades, tant le temps est effroyable. Je ne suis plus en humeur de me promener tous les jours ; j’ai renoncé à cette gageure, et je demeure fort bien dans ma chambre à travailler à la chaise de mon petit Coulanges. Ne vous représentez donc point votre bonne avec sa casaque et son bonnet de paille, mouillée jusqu’au fond ; point du tout, je suis comme une demoiselle au coin de mon feu. Je n’y avais point appris le mariage de Mlle Courtin, et j’ai prié Corbinelli, qui ne m’écrit plus, de me mander s’il est vrai que le fils du président Nicolaï épouse cette grande héritière, Mlle de Rosambo, qui est à Rennes. Je ne sais rien, et je ne m’en soucie guère. Je reçois des souvenirs très aimables de M. de Lamoignon. Il me regrette, et il me mande qu’il est au désespoir de ne m’avoir point montré sa harangue comme l’année passée. Je lui écris que je le prie de vous la montrer et que, par un côté, vous en êtes plus digne que moi. Suivez cela ; c’est un plaisir que vous lui ferez.

Hélas ! mon enfant, que n’ouvriez-vous notre lettre à M. de Grignan ? Mon fils l’a commencée tout de suite après vous avoir écrit. Je vins ensuite, en fort bonne santé. Nous lui disions beaucoup d’amitiés, et nous lui en parlions encore davantage. Je suis ravie que vous aimiez mon portrait ; mettez-le donc en son jour, et regardez quelquefois une mère qui vous adore, c’est-à-dire qui vous aime infiniment et au-dessus de toutes les paroles. Je plains le Chevalier, et l’embrasse ; je lui recommande sa santé et la vôtre. Les tableaux du Bien Bon ne sont pas toujours à leur place ; ils parent la chambre. Il vous mande que, s’il y a de la fumée, vous ouvriez de deux doigts seulement la fenêtre près de la porte, comme il faisait ; sans cela vous serez incommodés.

Bonjour, mon Marquis. Belle d’Alérac, recevez toutes nos amitiés. Vous avez fait très sagement de ne pas empêcher Gautier d’entrer chez Bagnols. On se corrige quelquefois. Mme de Marbeuf est arrivée. Elle est tout à fait bonne femme, mais, ma bonne, ne croyez pas que je ne m’en passasse fort bien. La liberté m’est plus agréable que cette sorte de compagnie. Je la mettrai à mon point ; il faut avoir des heures à soi. Elle vous fait mille et mille compliments ; en voilà beaucoup. Répondez-y en deux lignes dans ma lettre, et plus de Cuverdan.

Je suis fâchée de la peine que vous avez d’écrire le dessus de vos paquets ; cependant cela fait respirer d’abord.

’’Pour ma très aimable bonne.’’