Lettres choisies de Madame de Sévigné/1685

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66.A Madame de Grignan - Aux Rochers, dimanche matin 4ème février 1685

Hormis la promptitude de la guérison, ma bonne, vous pouvez compter que vous m’avez guérie. Il est vrai que nous pensions au commencement que ce serait une affaire de quatre jours ; nous nous sommes trompés, voilà tout, et en voilà quinze. Mais enfin la cicatrice fait une fort bonne mine de vouloir s’avancer et, pour la presser encore davantage, nous ôtons l’huile, avec votre permission, car nous avons suivi vos ordres exactement, et nous mettons de l’onguent noir que vous avez envoyé, et qui ne nuira pas à la poudre de sympathie, pour fermer entièrement la boutique. Otez-vous donc de l’esprit tout ce grimaudage d’une femme blessée d’une grande plaie ; elle est très petite, aussi bien que l’outil dont se sert votre frère. Rectifiez votre imagination sur tout cela. Ma jambe n’est ni enflammée, ni enflée. J’ai été chez la princesse, je me suis promenée ; je n’ai point l’air malade. Regardez donc votre bonne d’une autre manière que comme une pauvre femme de l’hôpital. Je suis belle, je ne suis point pleureuse comme dans ce griffonnage. Enfin, ma bonne, ce n’est plus par là qu’il me faut plaindre, c’est d’être bien loin de vous, c’est de n’être que métaphysiquement de toutes vos parties, c’est de perdre un temps si cher. Comme on pense beaucoup en ce pays, on avale quelquefois des amers moins agréables que les vôtres. Je reprends des forces et du courage, et j’en ai, ma bonne, quoi qu’en veuille dire le Chevalier. Voilà l’état de mon âme et de mon corps. Je vous dis les choses comme elles sont, ma chère bonne, et il faut que je sois bien persuadée de votre parfaite amitié pour vous faire cet étrange détail au milieu de Versailles, où vous êtes assurément, ma bonne. La tendresse que j’ai pour vous est toute naturelle. Elle est à sa place, elle est fondée sur mille bonnes raisons, mais celle que vous avez pour moi est toute merveilleuse, toute rare, toute singulière ; il n’y en a quasi pas d’exemple, et c’est ce qui fait aussi cette grande augmentation de mon côté, qui n’est que trop juste.

Mme de La Fayette vous a vue ; elle me mande que vous fîtes de Mlle d’Alérac comme de notre chien (hélas ! notre beau chien, vous en souvient-il ?), et que vous causâtes fort ensemble, qu’elle est engouée de vous (c’est son mot), que vous êtes parfaite, hormis que vous êtes trop sensible. Voilà votre défaut ; elle vous en gronda. Voilà comme mes amies reçoivent vos visites et sont contentes de vous, car Mme de Lavardin m’en écrivit encore une grande feuille. Tout cela vous fait souvenir de moi, ma très chère, et cette bonne duchesse de Chaulnes. Vous me marquez si bien les divers tons de ceux qui m’ont souhaitée dans ma chambre que je les ai tous reconnus.

Ma bonne, j’ai été triste de n’être point à ce souper pour vous faire les honneurs de cet appartement. La compagnie était bonne et gaie. M. de Coulanges ne trouva pas assez de haut goût ni de ragoût pour son goût usé et débauché ; cela était trop héroïque pour Monsieur de Troyes et pour lui. Il avoue pourtant que le repas était beau et bon et fort gai. Hélas ! ma santé n’est pas digne d’être si souvent et si bien célébrée. Il me paraît que M. de Lamoignon connaît bien le mérite de la bonne femme Carnavalet ; vous ne sauriez trop ménager un tel ami. Je suis ravie de la joie qu’ils ont de cette place du Conseil, mais je suis affligée de cette cruelle néphrétique qui accable ce pauvre homme à tout moment. Point de jours sûrs ; c’est un rabat-joie continuel.

Je trouve bien plaisant tout le petit tracas de l’hôtel de Chaulnes. Je ne crois point la duchesse jalouse ; je doute que cette belle amitié qu’elle a pour moi lui permît de m’en faire confidence. Le petit Coulanges est fort plaisant sur tout cela. J’admire comme lui sainte Grignette, et comme il y a des gens qui ont une sorte d’esprit pour venir à leurs fins où d’autres ne sauraient pas faire un pas. Je vous remercie de vos nouvelles. Je ne vois point d’où vient la disgrâce de Flamarens à l’égard de Monsieur ; je ne crois pas que notre bon maréchal d’Estrades fasse de grandes intrigues dans cette cour très orageuse.

Dieu conserve votre santé comme vous me la dépeignez, ma bonne ! Je crois les bouillons de chicorée fort bons ; j’en prendrai. Ne négligez point vos amers ; c’est votre vie. Je doute que vous vous serviez de la poudre de sympathie pour votre côté ; vous n’avez point encore voulu essayer du baume. Je vous ai mandé que la Marbeuf s’est ressuscitée ; voilà une succession qui vous est échappée. Il faut écrire sur sa maladie et sur les poulardes. Dites-moi si elles sont bonnes ; on les trouve excellentes en ce pays-ci. Je ne puis souffrir que Rhodes ait vendu sa charge, si ancienne dans sa maison. Vous aurez donc le plaisir de voir le Doge, et de n’avoir point cette guerre. C’est comme si la République venait, mais qui peut résister aux volontés de Sa Majesté ? Il me semble que j’aurais encore été aujourd’hui à votre dîner chez Gourville ; toute la case de Pomponne ne m’aurait pas chassée. Jamais, ma chère Comtesse, vous n’avez passé un hiver qui me convînt tant. J’envie et je regrette tous vos plaisirs, mais bien plus celui de vous voir, ma bonne, et d’être avec vous, et de jouir de cette chère amitié qui fait toutes mes délices.

’’A cinq heures du soir.’’

Mon fils vient de voir ma jambe. En vérité, ma bonne, je la trouve fort bien. Il vous le va dire, et hors la promptitude de quatre jours, on ne peut pas dire que je ne sois guérie par la sympathie ; vous pouvez embrasser le Marquis. Mon fils vient de mettre cet onguent noir pour faire la cicatrice, car il n’y a plus que cela à faire, et nous gardons précieusement le reste de la poudre pour quelque chose de plus grande importance. Et croyez, ma chère bonne, que je ne m’en dédirai point : c’est vous qui m’avez guérie ; l’air du miracle n’y a pas été, voilà tout. Je viens de me promener. Otez-vous de l’esprit que je sois malade ni boiteuse ; je suis en parfaite santé. Je me réjouis de celle du Chevalier. C’est toujours beaucoup d’en avoir la moitié ; il n’était pas si riche l’année passée.

Votre belle-soeur vous prie de mander s’il y a quelque chose de changé à la façon des manteaux et à la coiffure ; elle vous révère. Embrassez M. de Grignan tendrement. Le Bien Bon est tout à vous deux. Il n’écrit jamais de moi parce que ce sont des affaires et des calculs qui lui font oublier sa pauvre nièce. Je demande au Marquis et à Mlle d’Alérac s’ils savent bien quel est le mois de l’année où les Bretons boivent le moins ; ce serait curieux. Ma chère bonne, je baise vos deux bonnes joues, et vous embrasse avec une extrême tendresse. Ne soyez plus du tout en peine de moi, et n’en parlez plus du tout.

Est-ce Monsieur de Carcassonne qui sera député ? quand viendront les prélats ?

De Charles de Sévigné

’’A cinq heures du soir, dimanche.’’

Le pieux Enée vient de panser sa mère. La poudre de sympathie n’a point fait son miracle, mais elle nous a mis en état que l’onguent noir que vous nous avez envoyé achèvera bientôt ce qui reste à faire. Ainsi la sympathie et l’onguent noir auront l’honneur conjointement de cette guérison tant souhaitée. Si vous avez bien envie d’embrasser le señor Marques, vous le pouvez faire tandis qu’il a encore un nez et des oreilles ; une autre fois qu’il n’expose pas si témérairement ces membres.

Adieu, ma petite soeur. Je fais toujours mille compliments remplis de contrition à M. de Grignan, et vous supplie de sauver ma princesse des fureurs du Troyen.

’’Pour ma petite soeur.’’

67.A Madame de Grignan - Aux Rochers, mercredi 14ème février 1685.

Je n’ai point reçu de vos lettres cet ordinaire, ma chère bonne, et quoique je sache que vous êtes à Versailles, que je croie et que j’espère que vous vous portez bien, que je sois assurée que vous ne m’avez point oubliée, et que ce désordre vienne d’un laquais et d’une paresse, je n’ai pas laissé d’être toute triste et toute décontenancée, car le moyen, ma bonne, de se passer de cette chère consolation ? Je ne vous dis point assez à quel point vos lettres me plaisent, et à quel point elles sont aimables, naturelles et tendres ; je me retiens toujours sur cela par la crainte de vous ennuyer. Je relisais tantôt votre dernière lettre ; je songeais avec quelle amitié vous touchez cet endroit de la légère espérance de me revoir au printemps, et comme après avoir trouvé les mois si longs, cela se trouverait proche présentement, car voilà tous les préparatifs du printemps. Ma bonne, j’ai été sensiblement touchée de vos sentiments, et des miens qui ne sont pas moins tendres, et de l’impossibilité qui s’est si durement présentée à mes yeux ; ma chère Comtesse, il faut passer ces endroits, et mettre tout entre les mains de la Providence, et regarder ce qu’elle va faire dans vos affaires et dans votre famille.

Mon fils et sa femme sont à Rennes de lundi ; ils y ont quelques affaires, et je trouve cette petite femme si malade, si accablée de vapeurs, des fièvres et des frissons de vapeur à tous moments, des maux de tête enragés, que je leur ai conseillé de s’approcher des capucins ; ils viendront peut-être de Vannes, où ils sont, ou bien ils écriront. Ce sont eux qui ont mis le feu à la maison par leurs remèdes violents. Mon fils achève avec l’essence de Jacob deux ou trois fois le jour. Il faut que tout cela fasse un grand effet. Il vaut mieux être dans une ville qu’en pleine campagne.

Je suis donc ici très seule ; j’ai pourtant pris, pour voir une créature, cette petite jolie femme dont M. de Grignan fut amoureux tout un soir. Elle lit quand je travaille ; elle se promène avec moi, car vous saurez, ma bonne, et vous devez me croire, que Dieu, qui mêle toujours les maux et les biens, a consolé ma solitude d’une très véritable guérison. Si on pouvait mettre le mot d’aimable avec celui d’emplâtre, je dirais que celui que vous m’avez envoyé mérite cet assemblage. Il attire ce qui reste, et guérit en même temps. Ma plaie disparaît tous les jours : Montpezat, pezat, zat, at, t, voilà ma plaie. Il me semble que ce dernier, que vous m’avez envoyé, est meilleur. Enfin cela est fait. Si je n’en avais point fait du poison, par l’avis des sottes gens de ce pays, il y a longtemps que celui que j’ai depuis trois mois m’aurait guérie. Dieu ne l’a pas voulu. J’en ressemble mieux à M. de Pomponne, car c’est après trois mois. On veut que je marche, parce que je n’ai nulle sorte de fluxion, et que cela redonne des esprits et fait agir l’aimable onguent ; remerciez-en Mme de Pomponne. Jusqu’ici la foi avait couru au-devant de la vérité, et je prenais pour elle mon espérance, mais, ma bonne, tout finit, et Dieu a voulu que ç’ait été par vous. Mon fils s’en plaignait l’autre jour, car ç’a été lui qui, au contraire, m’a fait tous mes maux, mais Dieu sait avec quelle volonté ! Il partit lundi follement, en disant adieu à cette petite plaie, disant qu’il ne la reverrait plus, et qu’après avoir vécu si longtemps ensemble cette séparation ne laissait pas d’être sensible. Je n’oublierai pas aussi à vous remercier mille fois de toute l’émotion, de tout le soin, de tout le chagrin que votre amitié vous a fait sentir dans cette occasion. Quand un est accoutumée à votre manière d’aimer, les autres font rire. Je suis fort digne, ma bonne, de tous ces trésors par la manière aussi dont je les sais sentir, et par la parfaite tendresse que j’ai pour vous et pour tout ce qui vous touche à dix lieues à la ronde. Parlez-moi un peu de votre santé, mais bien véritablement, et de vos affaires. N’avons-nous plus d’amants ? Il nous revient beaucoup de temps et de papier, puisque nous ne parlerons plus de cette pauvre jambe.

La Marbeuf est transportée d’une lettre que vous lui avez écrite ; elle m’adore si fort que j’en suis honteuse. Elle veut vous envoyer deux poulardes avec mes quatre. Je l’en gronde ; elle le veut. Vous en donnerez à M. du Plessis, et vous direz à Corbinelli d’en venir manger avec vous, comme vous avez déjà fait, car que ne faites-vous point d’obligeant et d’honnête ? Ma bonne, je finis. J’attends vendredi vos deux lettres à la fois, et je suis sûre de vous aimer de tout mon c½ur.

La princesse vient de partir d’ici. Dès que mon fils, qui est encore mal avec elle, a été à Rennes, elle est courue ici d’une bonne amitié. Le Bien Bon vous est tout acquis, et moi à votre époux et à ce qui est avec vous.

68. À Madame de Grignan - Aux Rochers, dimanche 25ème février 1685. ’’Réponse au 21.’’

Ah ! ma bonne, quelle aventure que celle de la mort du roi d’Angleterre, la veille d’une mascarade !

’’À Louis-Provence de Grignan’’

Mon Marquis, il faut que vous soyez bien malheureux de trouver en votre chemin un événement si extraordinaire !

Chimène, qui l’eût dit -- Rodrigue, qui l’eût cru ?

Lequel vous a le plus serré le c½ur, ou le contretemps, ou quand votre méchante maman vous renvoya de Notre-Dame ? Vous en fûtes consolé le même jour ; il faut que le billard et l’appartement et la messe du Roi, et toutes les louanges qu’on a données à vous et à votre joli habit vous aient consolé dans cette occasion, avec l’espérance que cette mascarade n’est que différée. Mon cher enfant, je vous fais mes compliments sur tous ces grands mouvements, mais faites-m’en sur toutes mes attentions mal placées. J’avais été à la mascarade, à l’opéra, au bal ; je m’étais tenue droite, je vous avais admiré, j’avais été aussi émue que votre belle maman, et j’ai été trompée.

Ma bonne, je comprends tous vos sentiments mieux que personne. Vraiment oui, on se transmet dans ses enfants, et, comme vous dites, plus vivement que pour soi-même ; j’ai tant passé par ces émotions ! C’est un plaisir quand on les a pour quelque jolie petite personne qui en vaut la peine et qui fait l’attention des autres. Votre fils plaît extrêmement ; il a quelque chose de piquant et d’agréable dans la physionomie. On ne saurait passer les yeux sur lui comme sur un autre ; on s’arrête. Mme de La Fayette me mande qu’elle avait écrit à Mme de Montespan qu’il y allait de son honneur que vous, et votre fils, fussiez contente d’elle. Il n’y a personne qui soit plus aise qu’elle’ de vous faire plaisir.

Je ne suis pas surprise que vous ayez envie d’aller à Livry ; bon Dieu, quel temps ! il est parfait. Je suis depuis le matin jusqu’à cinq heures dans ces belles allées, car je ne veux point du froid du soir. J’ai sur mon dos votre belle brandebourg, qui me pare. Ma jambe est guérie. Je marche tout comme un autre ; ne me plaignez plus, ma chère bonne. Il faudrait mourir si j’étais prisonnière par ce temps-là. Je mande à mon fils que je n’ai que faire de lui, que je me promène, et qu’avec cela je l’envoie promener. Ils sont dans les plaisirs de Rennes, d’où ils ne reviendront que la veille du Dimanche gras. J’en suis ravie ; je n’ai que trop de monde.

La princesse vient jouir de mon soleil. Elle a donné d’une thériaque céleste au bon Abbé, qui l’a tiré d’un mal de tête et d’une faiblesse qui me faisait grand’peur. Dites à ce Bien Bon combien vous êtes ravie de sa santé. La princesse est le meilleur médecin du monde. Tout de bon, les capucins admiraient sa boutique ; elle guérit une infinité de gens. Elle a des compositions rares et précieuses, dont elle nous a donné trois prises qui ont fait un effet prodigieux. Ce Bien Bon voudrait vous faire les honneurs de Livry. Si c’est le carême, ma bonne, vous y ferez une mauvaise chère ; songerez-vous à l’entreprendre avec votre côté douloureux ? On ne me parle cependant que de votre beauté. Mme de Vins m’assure que c’est tout autre chose que quand je suis partie. Vous parlez du temps qui vous respecte pour l’amour de moi ; c’est bien à vous à parler du temps !

Mais que c’est une plaisante chose que nous n’ayons pas encore parlé de la mort du roi d’Angleterre ! Il n’était point vieux, c’est un roi ; cela fait penser qu’elle n’épargne personne. C’est un grand bonheur si, dans son c½ur, il était catholique, et qu’il soit mort dans notre religion. Il me semble que voilà un théâtre où il se va faire de grandes scènes : le prince d’Orange, M. de Monmouth, cette infinité de luthériens, cette horreur pour les catholiques. Nous verrons ce que Dieu voudra représenter après cette tragédie. Elle n’empêchera pas qu’on ne se divertisse encore à Versailles puisque vous y retournez lundi.

Vous me dites mille amitiés sur la peine que vous auriez à me quitter si j’étais à Paris. J’en suis persuadée, ma très aimable bonne, mais cela n’étant point, à mon grand regret, profitez des raisons qui vous font aller à la cour. Vous y faites fort bien votre personnage. Il semble que tout se dispose à faire réussir ce que vous souhaitez. Les souhaits que j’en fais de loin ne sont pas moins sincères ni moins ardents que si j’étais auprès de vous. Hélas ! ma bonne, j’y suis toujours, et je sens, mais moins délicatement, ce que vous me disiez un jour, dont je me moquais ; c’est qu’effectivement vous êtes d’une telle sorte dans mon c½ur et mon imagination que je vous vois et vous suis toujours, mais j’honore infiniment davantage, ma bonne, un peu de réalité.

Vous me parlez de votre Langevin : m. u. r. mûr, voilà comme je l’ai vu. Est-ce assez pour mon fils ? Vous vous en plaigniez souvent. Il est peut-être devenu bon. Parlez-en à Beaulieu, et qu’il en écrive à mon fils ; j’en rendrai de bons témoignages. Celui qu’il avait était bon, et s’est gâté. Il ne gagnerait que ses gages, quarante ou cinquante écus, point de vin ni de graisse, ni de levure de lard. Je crois que mon fils ne plaindrait pas de plus gros gages pour avoir un vrai bon cuisinier ; je craindrais que celui-là fût trop faible. Mais, ma bonne, quelle folie d’avoir quatre personnes à la cuisine ? Où va-t-on avec de telles dépenses, et à quoi servent tant de gens ? Est-ce une table que la vôtre pour en occuper seulement deux ? L’air de Lachau et sa perruque vous coûtent bien cher. Je suis fort mal contente de ce désordre. Ne sauriez-vous en être la maîtresse ? Tout est cher à Paris. Et trois valets de chambre ! Tout est double et triple chez vous. Je vous dirai comme l’autre jour : vous êtes en bonne ville, faites des présents, ma bonne, de tout ce qui vous est inutile. N’est-ce point l’avis de M. Anfossy ? M. de Grignan peut-il vouloir cet excès ? Ma chère bonne, je ne puis m’empêcher de vous parler bonnement là-dessus. Après cette gronderie toute maternelle, laissez-moi vous embrasser chèrement et tendrement, persuadée que vous n’êtes point fâchée.

Ma bonne, il faut que votre mal de côté soit de bonne composition pour souffrir tous vos voyages de Versailles ; songez au moins que le maigre vous est mortel, et que le mal intérieur doit être ménagé et respecté. Bien des amitiés aux grands et petits Grignan.

Je veux vous dire ceci. Vous croyez mon fils habile, et qui se connaît en sauce, et sait se faire servir ; ma bonne, il n’y entend rien du tout, Larmechin encore moins, le cuisinier encore moins ; il ne faut pas s’étonner si un cuisinier qui était assez bon s’est entièrement gâté ! Et moi, que vous méprisez tant, je suis l’aigle, et on ne juge de rien sans avoir regardé la mine que je fais. L’ambition de vous conter que je règne sur des ignorants m’a obligée de vous faire ce sot et long discours ; demandez à Beaulieu.

’’Pour ma très aimable bonne.’’

69. À Madame de Grignan - Aux Rochers, mercredi 13ème juin 1685. ’’Réponse au 9.’’

Per tornar dunque al nostro proposito, je vous dirai, ma bonne, que vous me traitez mal de croire que je puisse avoir regret au port du livre du carrousel. Jamais un paquet ne fut reçu et payé plus agréablement ; nous en avons fait nos délices depuis que nous l’avons. Je suis assurée qu’à Paris je ne l’aurais lu qu’en courant et superficiellement. Je me souviens de ce pays-là ; tout y est pressé, poussé. Une pensée, une affaire, une occupation pousse ce qui est devant elle.

Ce sont des vagues ; la comparaison du fleuve est juste. Nous sommes ici dans un lac ; nous nous sommes reposés dans ce carrousel. Nous avons raisonné sur les devises. Répondez à nos questions. Celle d’un chien qui ronge un os, faute de mieux, nous trouble tout à fait. Nous serons cause que vous lirez ce livre ! Je trouve bien plaisant la petite course dont les deux jambons de M. de Luxembourg font le prix. Le Bien Bon s’est écrié sur cet endroit, et regrette de n’être pas un des paladins. M. le duc de Bourbon était-il bien joli ? De bonne foi, comment paraissait-il ? Approche-t-il de la taille du Marquis ? Ah ! j’ai bien peur que non. Je m’y suis affectionnée ; je suis triste de tant de grandeurs et tant de disgrâce du côté de la taille. On dit qu’il y aura encore une belle fête à la noce, et des chevaliers plus choisis. Je dirai à Mme de La Fayette ce que vous me dites du sien ; elle en sera ravie. Elle se plaint tendrement de ne vous voir plus, et dit que vous êtes partout belle comme un ange, et toujours cette beauté ; je ne fais jamais retourner ce que vous m’écrivez que de cette manière, et jamais pour rien gâter.

Mme de La Troche me mande que Mme de Moreuil entra mercredi dans le carrosse de Madame la Dauphine, et que l’on croit que c’est pour être dame d’honneur de Madame la Duchesse, parce que le Roi a dit qu’il voulait que celle qui la serait y entrât par elle-même, et tout le monde juge que, sans cela, rien ne pressait de lui accorder ce qu’elle demandait depuis si longtemps. Je souhaite qu’elle ait cette place ; vous savez que je lui ai donné ma voix il y a longtemps.

Pour des vapeurs, ma très aimable bonne, je voulus, ce me semble, en avoir l’autre jour. Je pris huit gouttes d’essence d’urine et, contre son ordinaire, elle m’empêcha de dormir toute la nuit, mais j’ai été bien aise de reprendre de l’estime pour elle. Je n’en ai pas eu besoin depuis. En vérité, je serais ingrate si je me plaignais. Elles n’ont pas voulu m’accabler pendant que j’étais occupée à ma jambe ; c’eût été un procédé peu généreux. Pour cette jambe, voici le fait : il n’y a plus aucune plaie, il y a longtemps, mais l’endroit était demeuré si dur, et tant de sérosités y avaient été recognées par des eaux froides que nos chers pères l’ont voulu traiter à loisir, sans me contraindre, et en me jouant, avec ces herbes, que l’on retire deux fois le jour toutes mouillées. On les enterre, et à mesure qu’elles pourrissent, riez-en si vous voulez, cet endroit sue et s’amollit, et ainsi, par une douce et insensible transpiration, avec des lessives d’herbes fines et de la cendre, je guéris la jambe du monde la plus maltraitée par le passé, et je ne crois pas qu’il y ait rien de plus aimable pour moi qu’une sorte de traitement qui est sûr, et qui n’est ni contraignant ni dégoûtant, et qui me donne tous les jours le plaisir de me voir guérir sans onguents, sans garder un moment la chambre. C’est dommage que vous n’alliez conter cela à des chirurgiens ; ils pâmeraient de rire, mais moi, je me moque d’eux.

Vous voulez savoir où j’ai été aujourd’hui ? J’ai été à la place Madame ; j’ai fait deux tours de mail avec les joueurs. Ah ! mon cher Comte, je songe toujours à vous, et quelle grâce vous avez à pousser cette boule. Je voudrais que vous eussiez à Grignan une aussi belle allée. J’irai tantôt au bout de la grande allée voir Pilois qui lui fait un beau degré de gazon pour descendre à la porte qui va dans le grand chemin. Ma bonne, vous voilà instruite de reste, vous ne direz pas que je vous cache des vérités, que je ne fais que mentir. Vous en savez autant que moi.

Oui, nos capucins sont fidèles à leurs trois voeux. Leur voyage d’Egypte, où l’on voit tant de femmes comme Eve, les en ont dégoûtés pour le reste de leurs jours. Enfin leurs plus grands ennemis ne touchent pas à leurs moeurs, et c’est leur éloge, étant haïs comme ils le sont. Ils ont remis sur pied une de ces deux femmes qui étaient mortes.

Parlons de M. de Chaulnes. Il m’a écrit que les Etats sont à Dinan, et qu’il les fait commencer le premier jour d’août pour avoir le temps de m’enlever au commencement de septembre, et puis mille folies de vous, qu’il vous a réduite au point qu’il désirait, que vous êtes coquette avec lui, et que bientôt... Enfin il est d’une gaillardise qui me ravit, car en vérité, j’aime ces bons Gouverneurs. La femme me dit encore mille petits secrets. Je ne comprends point comme on peut les haïr, et les envier, et les tourmenter ; je suis fort aise que vous vous trouviez insensiblement dans leurs intérêts. Si les Etats eussent été à Saint-Brieuc, c’eût été un dégoût épouvantable. Il faut voir qui sera le commissaire ; ils ont encore ce choix à essuyer. Si vous êtes dans leur confiance, ils ont bien des choses à vous dire, car rien n’est égal à l’agitation qu’ils ont eue depuis quelque temps.

Pour M. Bruan, le Bien Bon dit que ce n’est point un homme à recevoir une pistole pour une conférence ; d’en donner deux, ce serait trop. Il faut savoir de M. Le Cour, qui l’a souvent consulté, et de M. de La Trousse, qui ne le paiera qu’à la fin de son bâtiment. A-t-il fait un devis ? On donne plus ou moins selon la peine. Il est difficile de dire précisément d’ici ce qu’il lui faut. Pour moi, je vous conseille de nous attendre ; ce n’est pas un homme qu’on paie jour à jour. Pour votre chambre, ma bonne, je comprends qu’elle est fort bien avec tout ce que vous me mandez. Si la sagesse ne faisait point fermer les yeux sur tout ce qui convient à la magnificence des autres et à la qualité, on ne se laisserait pas tomber en pauvreté. Je sais le plaisir d’orner une chambre ; j’y aurais succombé, sans le scrupule que j’ai toujours fait d’avoir des choses qui ne sont pas nécessaires quand on n’a pas les nécessaires.

J’ai préféré de payer des dettes, et je crois que la conscience oblige, non seulement à cette préférence, mais à la justice de n’en pas faire de nouvelles. Ainsi je blâme, maternellement et en bonne amitié, l’envie qu’a M. de Grignan de vous donner un autre miroir. Contentez-vous, ma chère bonne, de celui que vous avez. Il convient à votre chambre, qui est encore bien imparfaite. Il est à vous par bien des titres, et tout mon regret, c’est de ne vous en avoir donné que la glace. J’aurais été bien aise, il y a longtemps, de le faire ajuster comme vous avez fait. Jouissez donc, ma bonne, de votre dépense sans en faire une plus grande, qui serait superflue et contre les bonnes moeurs dont nous faisons profession.

Je voudrais que Corbinelli ne vous eût point dit un mot du Doge, que je présente à Monsieur le Chevalier.

’’Au Chevalier de Grignan’’

On lui demanda ce qu’il trouvait de rare et d’extraordinaire à la cour et à Paris. Il répondit que c’était lui. Monsieur, vous m’en voulez d’ailleurs, ou vous êtes malade, si vous ne trouvez cela juste et plaisant. Mais hélas ! oui, mon pauvre Monsieur, vous êtes malade. Je serais fort bien avec vous si vous saviez combien je suis touchée de la tristesse de votre état. J’en vois toutes les conséquences, et j’en suis triste à loisir, car ici toutes les pensées ont leur étendue ; elles ne sont ni détournées ni effacées. Concevez donc une bonne fois ce que je sens sur votre sujet. Vous irez à Livry. Vous y marcherez au moins ; ne me parlez point d’être porté dans une chaise. Un menin est bien étonné d’être si accablé au lieu de briller au carrousel. Ô Providence !

Ma bonne, voyez un peu comme s’habillent les hommes pour l’été. Je vous prierai de m’envoyer d’une étoffe jolie pour votre frère, qui vous conjure de le mettre du bel air, sans dépense, savoir comme on porte les manches, choisir aussi une garniture, et envoyer le tout pour recevoir nos Gouverneurs. Mon fils a un très bon tailleur ici. M. du Plessis vous donnera de l’argent du bon Abbé pour les rubans, car avec un petit billet que j’écrirai à Gautier, à qui je ne dois rien, il attendra mon retour. Je vous prie aussi de consulter Mme de Chaulnes pour l’habit d’été qu’il me faut pour l’aller voir à Rennes, car pour les Etats, ma chère bonne, je vous en remercie. Je reviendrai ici commencer à faire mes paquets pour me préparer à la grande fête de vous revoir et de vous embrasser mille fois. Mme de Chaulnes en sera bien d’accord. J’ai un habit de taffetas brun piqué, avec des campanes d’argent aux manches un peu relevées, et au bas de la jupe, mais je crois que ce n’est plus la mode, et il ne se faut pas jouer à être ridicule à Rennes où tout est magnifique. Je serai ravie d’être habillée dans votre goût, ayant toujours pourtant l’économie et la modestie devant les yeux. Je ne veux point de Toupris. Rien que la bonne Mme Dio ; elle a ma mesure. Vous saurez mieux que moi quand il faudra cet habit, car vous verrez le départ des Chaulnes, et je courrai à Rennes pour les voir. En vérité, je serais ingrate si je ne les aimais. Tous les ingrats qu’ils ont faits en ce pays me font horreur, et je ne voudrais pas leur ressembler.

On nous mande (ceci est fuor di proposito, mais ma plume le veut) que les minimes de votre Provence ont dédié une thèse au Roi où ils le comparent à Dieu, mais d’une manière où l’on voit clairement que Dieu n’est que la copie. On l’a montrée à Monsieur de Meaux, qui l’a montrée au Roi disant que Sa Majesté ne doit pas la souffrir. Il a été de cet avis. On l’a renvoyée en Sorbonne pour juger ; elle a dit qu’il la fallait supprimer. Trop est trop. Je n’eusse jamais soupçonné des minimes d’en venir à cette extrémité.

J’aime à vous mander des nouvelles de Versailles et de Paris, ignorante.

Vous conservez une approbation romanesque pour les princes de Conti. Pour moi, qui ne l’ai plus, je les blâme de quitter un tel beau-père, de ne pas se fier à lui pour leur faire voir assez de guerre. Eh, mon Dieu ! ils n’ont qu’à prendre patience et jouir de la belle place où Dieu les a mis. Personne ne doute de leur courage. À quel propos faire les aventuriers et les chevaux échappés ? Leurs cousins de Condé n’ont pas manqué d’occasions de se signaler ; ils n’en manqueraient pas aussi. Et con questo je finis, ma très aimable et très chère bonne, toute pleine de tendresse pour vous, dévorant par avance le mois de septembre où nous touchons, car vous voyez comme tout cela va. Quand M. du Plessis se sera bien promené dans notre parc, il vous le donnera ; il l’a reçu, et vous lui ferez comprendre et à Mlle d’Alérac nos grandes allées droites tout de travers.

Le Bien Cher vous aime comme il a toujours fait ; il lui prend des furies d’envie de voir Pauline qui me font rire. Votre frère, votre belle-soeur, que ne vous disent-ils point ? Ils vous assurent que le Tranquille ne se sert que de sa boîte pour guérir efficacement. Je ne crois pas qu’il vienne ici. Ils sont trop occupés à Rennes. Ils me disent de continuer toujours, en me jouant et en marchant, leurs aimables remèdes. J’embrasse mille fois encore ma chère bonne.

’’Pour ma chère Comtesse.’’

70.A Madame de Grignan - Aux Rochers, dimanche 17ème juin 1685.

Que je suis aise que vous soyez à Livry, ma très chère bonne, et que vous y ayez un esprit débarrassé de toutes les pensées de Paris ! Quelle joie de pouvoir chanter ma chanson quand ce ne serait que pour huit ou dix jours ! Vous nous dites mille douceurs, ma bonne, sur les souvenirs tendres et trop aimables que vous avez du bon Abbé et de votre pauvre maman. Je ne sais où vous pouvez trouver si précisément tout ce qu’il faut toujours penser et dire. C’est, en vérité, dans votre c½ur ; c’est lui qui ne manque jamais, et quoi que vous ayez voulu dire autrefois à la louange de l’esprit qui veut le contrefaire, il manque, il se trompe, il bronche à tout moment. Ses allures ne sont point égales, et les gens éclairés par leur c½ur n’y sauraient être trompés. Vive donc ce qui vient de ce lieu, et entre tous les autres, vive ce qui vient si naturellement de chez vous !

Vous me charmez en me renouvelant les idées de Livry. Livry et vous, en vérité, c’est trop, et je ne tiendrais pas contre l’envie d’y retourner si je ne me trouvais toute disposée pour y retourner avec vous à ce bienheureux mois de septembre. Peut-être n’y retournerez-vous pas plus tôt ; vous savez ce que c’est que Paris, les affaires et les infinités de contretemps qui vous empêchent d’y aller. Enfin me revoilà dans le train d’espérer de vous y voir. Mais, bon Dieu ! que me dites-vous, ma chère bonne ? le c½ur m’en a battu. Quoi ? ce n’est que depuis la résolution qu’a prise Mlle de Grignan, de ne s’expliquer qu’au mois de septembre que vous êtes assurée de m’attendre ! Comment ? vous me trompiez donc, et il aurait pu être possible qu’en retournant dans deux mois, je ne vous eusse plus trouvée ! Cette pensée me fait transir et me paraît contre la bonne foi. Effacez-la-moi, je vous en conjure ; elle me blesse, tout impossible que je la vois présentement, mais ne laissez pas de m’en redire un mot. Ô sainte Grignan, que je vous suis obligée si c’est à vous que je dois cette certitude !

Revenons à Livry. Vous m’en paraissez entêtée. Vous avez pris toutes mes préventions,

Je reconnais mon sang ...

Je suis ravie que cet entêtement vous dure au moins toute l’année. Que vous êtes plaisante avec ce rire du père prieur, et cette tête tournée qui veut dire une approbation ! Le Bien Bon souhaite que du Harlay vous serve aussi bien dans le pays qu’il vous a bien nettoyé et parfumé les jardins. Mais où prenez-vous, ma bonne, qu’on entende des rossignols le 13ème de juin ? Hélas ! ils sont tous occupés du soin de leur petit ménage. Il n’est plus question ni de chanter ni de faire l’amour ; ils ont des pensées plus solides. Je n’en ai pas entendu un seul ici. Ils sont en bas vers ces étangs, vers cette petite rivière, mais je n’ai pas tant battu de pays, et je me trouve trop heureuse d’aller en toute liberté dans ces belles allées de plain-pied.

Il faut tout de suite parler de ma jambe, et puis nous reviendrons encore à Livry. Non, ma bonne, il n’y a plus nulle sorte de plaie, il y a longtemps, mais ces pères voulaient faire suer cette jambe pour la désenfler entièrement, et amollir l’endroit où étaient ces plaies, qui était dur. Ils ont mieux aimé, avec un long temps, insensiblement me faire transpirer toutes ces sérosités, par ces herbes qui attirent de l’eau, et ces lessives et ces lavages ; et à mesure que je continue ces remèdes, ma jambe redevient entièrement dans son naturel, sans douleur, sans contrainte. On étale l’herbe sur un linge et on le pose sur ma jambe, et on l’enterre après une demi-heure. Je ne crois pas qu’on puisse guérir plus agréablement un mal de sept ou huit mois. La princesse, qui est habile, en est contente, et s’en servira dans les occasions. Elle vint hier ici avec une grande emplâtre sur son pauvre nez, qui a pensé en vérité être cassé. Elle me dit tout bas qu’elle venait de recevoir cette petite boîte de thériaque céleste, qu’elle vous donne avec plaisir. J’irai la prendre demain dans son parc, où elle est établie ; c’est le plus précieux présent qu’on puisse faire. Parlez-en à Madame, quand vous ne saurez que lui dire. Elle croit que Madame l’Electrice pourrait bien venir en France si on l’assure qu’elle pourra vivre et mourir dans sa religion, c’est-à-dire qu’on lui laisse la liberté de se damner. Elle nous a parlé du carrousel. Je me doutais bien, ma bonne, que nous étions ridicules de tant retortiller sur ce livre. Je vous l’ai mandé ; je le disais à votre frère. Il en était assez persuadé, mais nous avons cru qu’il suffisait d’avoir fait cette réflexion, et qu’en faveur des Rochers, nous pouvions nous y amuser un peu plus que de raison. Nous nous souvenons encore fort distinctement comme tout cela passe vite à Paris, mais nous n’y sommes pas, et vous aurez fait conscience de vous moquer de nous.

Parlons de Livry. Vous couchez dans votre chambre ordinaire, M. de Grignan dans la mienne, celle du Bien Bon est pour les survenants, Mlle d’Alérac au-dessus, le Chevalier dans la grande blanche, et le Marquis au pavillon. N’est-il pas vrai, ma bonne ? Je vais donc dans tous ces lieux embrasser tous les habitants et les assurer que, s’ils se souviennent de moi, je leur rends bien ce souvenir avec une sincère et véritable amitié. Je souhaite que vous y retrouviez tous ce que vous y cherchez, mais je vous défends de parler encore de votre jeunesse comme d’une chose perdue. Laissez-moi ce discours ; quand vous le faites, il me pousse trop loin et tire à de grandes conséquences.

Je vous prie, ma chère bonne, de ne point retourner à Paris pour les commissions dont nous vous importunons, votre frère et moi. Envoyez Anfossy chez Gautier, qu’il vous envoie des échantillons ; écrivez à la d’Escars. Enfin, ma bonne, ne vous pressez point, ne vous dérangez point. Vous avez du temps de reste ; il ne faut que deux jours pour faire mon manteau, et l’habit de mon fils se fera en ce pays. Au nom de Dieu, ne raccourcissez point votre séjour ; jouissez de cette petite abbaye pendant que vous y êtes et que vous l’avez. J’ai écrit à la d’Escars pour vous soulager, et lui envoie un échantillon d’une doublure or et noir qui ferait peut-être un joli habit sans doublure, une frangée d’or au bas ; elle me coûtait sept livres. En voilà trop sur ce sujet ; vous ne sauriez mal faire, ma chère bonne.

Nous avons ici une lune toute pareille à celle de Livry. Nous lui avons rendu nos devoirs, et c’est passer une galerie que d’aller au bout du mail. Cette place Madame est belle. C’est comme un grand belvédère d’où la campagne s’étend à trois lieues d’ici à une forêt de M. de La Trémouille. Mais elle est encore plus belle, cette lune, sous les arbres de votre abbaye. Je la regarde, et je songe que vous la regardez. C’est un étrange rendez-vous, ma chère mignonne ; celui de Bâville sera meilleur.

Si vous avez M. de La Garde, dites-lui bien des amitiés pour moi. Vous me parlez de Polignac comme d’un amant encore sous vos lois ; un an n’aura guère changé cette noce. Dites-moi donc comme le Chevalier marche et comme ce Comte se trouve de sa fièvre. Ma chère bonne, Dieu vous conserve parmi tant de peines et de fatigues ! Je vous baise des deux côtés de vos belles joues, et suis entièrement à vous, et le Bien Bon. Il est ravi que vous aimiez sa maison. Je baise la belle d’Alérac et mon Marquis. Comment M. du Plessis est-il avec vous ? Dites-moi un mot.

Mon fils et sa femme vous honorent et vous aiment, et je conte souvent ce que c’est que cette Mme de Grignan. Cette petite femme dit : « Mais, madame, y a-t-il des femmes faites comme cela ? »

’’Pour ma très chère.’’

71. À Madame de Grignan - Aux Rochers, mercredi 1er août 1685. ’’Réponse aux 25 et 28 juillet.’’

Je revins de mon grand voyage hier au soir, ma chère belle. Je dis adieu à nos Gouverneurs le lundi à huit heures du matin, les suppliant de m’excuser si je les quittais devant que de les avoir vus pendus, mais qu’ayant dix lieues à faire et eux cinq, je m’ennuierais trop à Dol le reste du jour. Ils entrèrent dans mes raisons, et me dirent adieu avec des tendresses et des remerciements infinis. Je vous avoue que j’ai été ravie d’avoir fait ce petit voyage en leur honneur ; je leur devais bien cette marque d’amitié pour toutes celles que j’en reçois. Nous vous célébrâmes. Ils m’embrassèrent pour vous. Ils prirent part à la joie que j’aurais de vous revoir dans peu de temps. Enfin, ma bonne, rien ne fut oublié. M. de Ficubet était arrivé la veille, de sorte que nous eûmes toute la joie qu’on a de se rencontrer dans les pays étrangers. Il me semblait que j’étais à Dol dans un palais d’Atlante ; tous les noms que je connais tournaient autour de nous sans que nous les vissions : Monsieur le Premier Président, M. de La Trémouille, M. de Lavardin, M. d’Harouys, M. de Charost. Ils voltigeaient à une lieue ou une heure de nous, mais nous ne pouvions les toucher.

Je partis donc le lundi matin, mais mon cher petit Coulanges voulut absolument venir passer huit jours avec nous ici, et mon fils n’a point perdu cette occasion de revenir avec lui, de sorte que les voilà tous deux joliment pour d’ici au 8ème de ce mois. Ils iront passer les derniers quinze jours des Etats, et puis mon fils me revient embrasser, et me prie à genoux de l’attendre, et je pars dans le moment. Cela va, ma bonne, aux premiers, premiers jours de septembre, et pour être à Bâville le 9ème ou le 10ème sans y manquer. Voilà, ma chère bonne, ce que je compte, s’il plaît à Dieu, et je sens avec une tendresse extrême les approches de cette joie sensible. Il n’est plus question, comme vous dites, ma bonne, des supputations que notre amitié nous faisait faire ; c’est un calendrier tout commun qui nous règle présentement. Nous avons encore trouvé ici le cher abbé Charrier, qui vous a vue, qui vous a trouvée belle, comme tout le monde, et toute pleine de sensibilité pour moi.

Hélas ! ma bonne, voulez-vous toujours être pénétrée de mon misérable naufrage ? Il faut l’oublier, ma chère bonne, et regarder la suite comme une volonté de Dieu toute marquée, car de songer que d’une écorchure où il ne fallait que de l’huile et du vin, ou rien, on y mette un emplâtre dont tout le monde se loue, et qui devient pour moi du poison parce qu’on ne veut pas le lever, et que de cette sottise soient venus de fil en aiguille tous mes maux, toujours dans l’espérance d’être guérie, et qu’enfin ce ne soit que présentement que je sois guérie, il y a si peu de vraisemblance à cette conduite qu’elle ne doit être regardée que comme un aveuglement répandu pour me donner des chagrins trop bien mérités, et soufferts avec trop d’impatience. Je n’ai point eu, ma bonne, les douleurs, la fièvre et les maux que vous imaginez. Vous ne me trouverez point changée, ma chère bonne. Demandez à mon petit Coulanges ; il vous dira que je suis comme j’étais. Ma jambe s’est fort bien trouvée du voyage ; je n’ai point été fatiguée, ni émue. Je me gouverne comme le veut ma pauvre Charlotte, qui m’est venue voir ce matin. Elle est ravie de m’avoir guérie. N’est-ce pas une chose admirable que je ne l’aie connue que depuis quinze jours ? Tout cela était bien réglé. Elle me fait mettre encore des compresses de vin blanc, et bander ma jambe pour ôter toute crainte de retour, et je me promène sans aucune incommodité. Il est vrai que je vous ai mandé toutes ces mêmes choses, mais il faut bien qu’un jour vienne que je dise vrai, et vous savez bien, ma bonne, que je n’ai jamais cru vous tromper. J’ai la peau d’une délicatesse qui me doit faire craindre les moindres blessures aux jambes. Oh ! parlons d’autre chose, mon enfant.

Je suis fâchée que vous n’ayez point été à cette noce puisque vous le pouviez, et pour la fête de Sceaux, je ne sais comme vous pouvez vous en consoler. Nous épuisons Coulanges. Il nous conte mille choses qui nous divertissent. Nous sommes ravis de l’avoir ; il nous a fait rire aux larmes de votre Mme d’Arbouville dont vous êtes l’originale. Je crois que votre dîner de Sceaux aura été moins agréable par la contrebande que vous y rencontrâtes.

Je voudrais bien pouvoir comprendre la délicatesse de conscience qui empêchera la signature de M. de Montausier et de sa fille ; cette opiniâtre aversion est une chose extraordinaire. Il me semble, ma bonne, que vous allez avoir bien des choses à me conter. Si vous voulez m’envoyer une copie de la lettre de M. de Grignan, vous me ferez un grand plaisir ; elle sera pour moi seule. Je suis persuadée qu’elle sera fort bien faite, et qu’elle fera son effet ; j’en conjure le Seigneur.

Voilà donc le charme rompu ; vous avez un ami riche qui vous donne des repas. Ménagez bien cette bonne fortune ! Celle de M. de Monmouth n’est plainte de personne.

Vous me demandez, ma bonne, si ma plaie s’est rouverte. Non, assurément ; il y a trois mois qu’elle est entièrement fermée et guérie. J’ai voulu encore retourner sur ce triste chapitre pour ne vous pas laisser des erreurs.

N’êtes-vous point surprise de la mort de cette grande Raray ? N’était-ce pas la santé même ? Pour moi, je crois que le saisissement d’entendre toujours louer sa soeur et de n’attraper des regards et des douceurs que comme pour l’amour de Dieu l’a mise au tombeau.

Le bon Abbé est fâché que vous le croyiez si barbare. Il dit que sa malice ne va pas si loin ; il a été ravi de me revoir. J’ai repassé par Rennes pour voir un moment cette bonne Marbeuf et, en repassant par Vitré, la princesse, de sorte que je m’en vais posséder mon petit Coulanges sans distraction. Je vous ai dit comme mon habit était joli, je vous le mandai de Dol. Je vous assure, ma très chère bonne, que ce petit voyage ne m’a donné que de la joie sans nulle sorte d’incommodité. Je n’aime point que notre pauvre Grignan fonde et diminue. Ne lui faites-vous plus rien ? Est-il possible qu’en dormant et mangeant il ne se remette point ? Je suis touchée de cet état. Pour celui du pauvre Chevalier, je ne m’y accoutume pas. Quoi ? ce visage de jeunesse et de santé ! Quoi ? cet âge qui ne sort qu’à peine de la première jeunesse est compatible avec l’impossibilité de marcher ! On le porte comme Saint-Pavin ! Ma bonne, je baisse la tête, et je regarde la main qui l’afflige. Il n’y a vraiment que cela à faire ; toute autre pensée n’est pas capable de nous apaiser un moment. J’ai senti cette vérité. Mon fils vous fait mille tendres amitiés. Sa perruque est à Dinan ; il ne doute point qu’elle ne soit fort bien. Je voudrais que vous eussiez tout fait payer à M. du Plessis. Il n’importe d’avoir payé le vacher ou non ; c’est que nous avions peur que le fonds manquât. Nous avons reçu toutes ces sommes et nous ne ferons point attendre Gautier. Voilà un de nos fermiers venu ; j’attends l’autre, et tout sera si bien rangé que je n’abuserai plus, ma bonne, ni de votre patience, ni de la mienne.

J’aime celle du duc de Bourbon, dans ce grand lit, avec sa petite épousée à dix pas de lui. Il est vrai qu’avec de tels enfants, il ne fallait pas douter que le Sablonnier en passant, sur le minuit, ne leur servît de garde ; Monsieur le Prince et Mme de Langeron étaient inutiles. J’ai pensé plusieurs fois à ce rang au-dessus de votre princesse. Quelle noce ! quelle magnificence quel triomphe !

Sangaride, ce jour est un grand four pour vous,

et digne de beaucoup de différentes réflexions.

Je vous remercie de tous les baisers donnés et rendus aux Grignan. Jetez-en toujours quelques-uns pour entretenir commerce. Surtout j’en veux un pour moi toute seule sur la joue de Monsieur de Carcassonne ; il me semble qu’il y a longtemps que je n’ai eu de familiarité avec elle. Adieu bonne, adieu chère, adieu très aimable. L’abbé Charrier, en me contant comme vous êtes pour moi, m’a fait vous payer comptant votre tendresse, et le moyen de n’être pas sensible à tant de vraie et solide amitié ? Celle de la princesse de Tarente était aveuglée, comme tout le reste. Ce fut un hasard plaisant qui me fit connaître Charlotte. Elle m’aurait guérie. Il ne fallait pas que je le fusse.

Nous causerons un jour de M. de Luynes. Oh ! quelle folie ! Mme de Chaulnes le dit avec nous. Si Mme de La Fayette avait voulu, elle vous aurait dit, ou montré une réponse où je lui disais des raisons solides pour demeurer comme je suis. Elle et Mme de Lavardin m’en ont louée. Elle aurait pu m’en faire honneur auprès de vous, dont j’estime infiniment l’estime.

Ah ! que je vous approuve d’avoir vu Monsieur le Prince avec Mme de Vins ! Que je suis assurée que vous avez été bien reçue, et qu’il a trouvé votre visite trop courte ! Vous êtes quelquefois trop discrète de la moitié.

De Coulanges

J’ai vu le temps que j’écrivais dans vos lettres un mot à madame votre mère, et présentement, c’est dans les siennes que je vous écrirai un mot, un ordinaire encore tout au moins, car je m’en vais être ici huit bons jours à me reposer auprès d’elle de toutes mes fatigues. Elle vous a conté son voyage de Dol, qui a été très heureux, hors qu’elle a versé deux fois dans un étang, et moi avec elle, mais comme je sais parfaitement bien nager, je l’ai tirée d’affaire sans nul accident, et même sans être mouillée ; ainsi de cette chutes ne craignez ni jambe affligée ni rhume quelconque. Il fait parfaitement beau dans les allées des Rochers. Je m’en vais bien les arpenter, mais il sera triste pourtant, après avoir bien fait de l’exercice, de ne pas trouver tout à fait l’ordinaire de M. de Seignelay auquel je suis accoutumé. Vous avez donc été à Sceaux ; vous ne pouvez jamais en être contente avec la compagnie qui y a été faufilée avec vous. Serait-il bien arrivé que vous n’y auriez pas prononcé mon nom ? Adieu, ma belle Comtesse. Permettez-moi de vous embrasser très tendrement et de faire mille compliments à toute la bonne couvée des Grignan.

72.A Madame de Grignan - Aux Rochers, dimanche 12ème août 1685.

Ma bonne, vous m’avez fait suer les grosses gouttes en jetant ces pistoles qui étaient sur le bout de cette table. Mon Dieu, que j’ai parfaitement compris votre embarras, et ce que vous deveniez en voyant de telles gens ramasser ce que vous jetiez ! Il m’a paru dans Monsieur le Duc un chagrin plein de bonté, dans ce qu’il vous disait de ne pas tout renverser. Il me semble que l’intérêt qu’on aurait pris en vous aurait fait dire comme lui ; c’eût été son tour à ramasser si vous eussiez continué. Ma bonne, j’admire par quelle sorte de bagatelle vous avez été troublée dans la plus agréable fête du monde. Rien n’était plus souhaitable que la conduite qu’avait eue Mme d’Arpajon. Vous étiez écrite de la main du Roi ; vous étiez accrochée avec Mme de Louvois. Vous soupâtes en bonne compagnie ; vous vîtes cette divinité dont vous fûtes charmée. Enfin, ma belle, il fallait ce petit rabat-joie, mais en vérité, passé le moment, c’est bien peu de chose, et je ne crois pas que cela puisse aller bien loin. M. de Coulanges est si empressé à voir vos lettres que je n’ai pas cru devoir lui faire un secret de ce qui s’est passé à la face des nations. Il dit qu’il vous aurait bien rapporté, s’il avait été à Versailles, comme on aurait parlé de cette aventure. Et puis il revient à dire qu’il ne croit pas qu’il ait été possible de reparler d’un rien comme celui-là, où il n’y a point de corps. Quoi qu’il en soit, cela ne fera aucun tort à vos affaires, et vous n’en avez pas l’air plus maladroit ni la grâce moins bonne ; vous n’en serez pas moins belle, et je pense que présentement cette vapeur est dissipée. Vous me conterez quelque jour ce que c’est que la gaieté de ces grands repas, et quel conte Mme de Thianges destina à divertir la compagnie, car elle en sait plus d’un. Vous me représentez Mme la princesse de Conti au-dessus de l’humanité. Je ne crois personne plus capable d’en juger que vous, et je fais peut-être plus d’honneur que je ne dois à votre jugement, puisque vous faites passer mon idée au-delà de vous et de feue Madame, mais ce n’est point pour la danse : c’est en faveur de cette taille divine, qui surprend et qui emporte l’admiration,

Et fait voir à la cour
Que du maître des dieux elle a reçu le jour.

Nous apprenons encore que M. et Mme de Bouillon sont à Evreux, et qu’on a demandé au cardinal la clef de son appartement à Versailles. Cela est bien mauvais ; mais il a été si pleinement heureux toute sa vie qu’il fallait bien qu’il sentît un peu le mélange des biens et des maux.

Pour moi, ma chère bonne, si je ne tremblais point toujours sous la main de la Providence, je goûterais à pleines voiles les plaisirs de l’espérance. Ce ne sont plus des mois que nous comptons, ce sont des semaines et bientôt des jours. Croyez, ma chère bonne, que si Dieu le permet, je vous embrasserai avec une joie bien parfaite. J’apprendrai plus de vos nouvelles lundi, car votre dernière est toute renfermée à celles de Versailles. Celle d’ici, c’est que mon pauvre fils a une petite lanternerie d’émotion, comme j’en eus cet hiver, qui l’a empêché d’aller aux Etats. Il prend de ma même tisane des capucins, que vous connaissez, dont je me suis si bien trouvée qu’il compte de pouvoir partir demain avec M. de Coulanges, car enfin il faut bien qu’ils soient au moins à la fin des Etats, et que le joli habit que vous avez si bien choisi paraisse et pare son homme. Coulanges est toujours trop aimable. Il nous manquera à Bâville, si quelque chose nous peut manquer.

Larmechin est marié à une très bonne et jolie héritière de ce pays ; il devient Breton, et je ne fis jamais mieux que de faire revenir Beaulieu.

Ma santé est parfaite, et ma jambe d’une bonté, d’une complaisance dont M. de Coulanges s’aperçoit tous les jours ; nous nous promenons matin et soir. Il me conte mille choses amusantes. Je souhaite que vous n’ayez parlé qu’à moi des petites trotteuses que vous ne daignâtes regarder ; vous aviez beaucoup de raison, mais l’orgueil ne sait point se faire justice. Je suis fort aise que vous ne me disiez rien de la santé de M. de Grignan ; il me semble que c’est bon signe. Je vous baise et vous embrasse très chèrement et très tendrement, ma très aimable bonne.

De Coulanges

Me voici encore ici. Si je suivais mon inclination, il s’en faudrait bien que je partisse demain pour m’en aller dans le sabbat des Etats, mais cependant je partirai, parce que je les crois sur le point de finir, et qu’il faut que je m’en retourne par la voie par laquelle je suis venu. Eh bien ! vous avez bien fait des vôtres à Marly avec toutes ces pistoles jetées par terre ? Je suis assuré que cette aventure me serait revenue si j’avais été à Versailles, et qu’on m’aurait bien dit que vous étiez si transportée de vous voir en si bonne compagnie que vous ne saviez ce que vous faisiez. Ma belle Madame, laissez dire les méchantes langues, et allez toujours votre chemin. Ce n’est que l’envie qui fait parler contre vous ; c’est un grand crime à la cour que d’avoir plus de beauté et plus d’esprit que toutes les femmes qui y sont. Le Roi ne vous estimera pas moins, et n’en donnera pas moins à monsieur votre fils la survivance que vous lui demandez, pour avoir jeté deux pistoles par terre.

Adieu, ma très belle. Vous aurez incessamment votre chère maman mignonne, aussi belle et aussi aimable que jamais. Elle partira sans faute de demain en trois semaines pour vous aller trouver. J’ai passé ici une quinzaine délicieuse. L’on ne peut assez louer toutes les allées des Rochers. Elles auraient leur mérite à Versailles ; c’est tout vous dire.

73.A Madame de Grignan - Aux Rochers, mercredi 15ème août 1685.

Vous voyez bien, ma bonne, que nous ne comptons plus présentement que par les jours ; ce ne sont plus des mois, ni même des semaines. Mais hélas ! ma très aimable bonne, vous dites bien vrai : pouvons-nous craindre un plus grand et un plus cruel rabat-joie que la douleur sensible de songer à se séparer presque aussitôt qu’on a commencé à sentir la joie de se revoir ? Cette pensée est violente, je ne l’ai que trop souvent, et les jours et les nuits, et même l’autre jour, en vous écrivant, elle était présente à mes yeux, et je disais : "Hélas ! cette peine n’est-elle pas assez grande pour nous mettre à couvert des autres ?" Mais je ne voulus pas toucher à cet endroit si douloureux, et présentement je la cherche encore, ma chère bonne, afin d’être en état d’aller à Bâville, et de vous y trouver.

Je ne serai point honteuse de mon équipage. Mes enfants en ont de fort beaux ; j’en ai eu comme eux. Les temps changent ; je n’ai plus que deux chevaux, et quatre du messager du Mans. Je ne serai point embarrassée d’arriver en cet état. Vous trouverez ma jambe d’une perfection à vous faire aimer Charlotte toute votre vie. Elle vous a vue ici plus belle que le jour, et cette idée lui donne une extrême envie de vous renvoyer cette jambe digne de votre approbation et admiration quand vous saurez d’où elle l’a tirée.

Tout cela est passé, et même le temps du séjour du petit Coulanges. Il partit lundi matin avec mon fils. J’allai les reconduire jusqu’à la porte qui va à Vitré. Nous y étions tous, en attendant nos lettres de Paris. Elles vinrent, et nous lûmes la vôtre, le petit Coulanges jurant qu’il y en avait la moitié pour lui. En effet, vous ne l’aviez pas oublié, mais ils crurent, comme moi, que c’était pour rire que vous nommez Belébat pour la princesse. Il fallut repasser sur ces endroits ; et quand nous vîmes que M. Chupin le proposait sérieusement, et que les Montausier et Mme de Béthune l’approuvaient, je ne puis vous représenter notre surprise ; elle ne cessa que pour faire place à l’étonnement que nous donna la tolérance de cette proposition par Mlle d’Alérac. Nous convenons de la douceur de la vie et du voisinage de Paris, mais a-t-elle un nom et une éducation à se contenter de cette médiocrité ? Est-elle bien assurée que sa bonne maison suffise pour lui faire avoir tous les honneurs et tous les agréments qui ne seront pas contestés à Mme de Polignac ? Où a-t-elle pris une si grande modération ? C’est renoncer de bonne heure à toutes les grandeurs. Je ne dis rien contre le nom, il est bon, mais il y a fagots et fagots, et je croyais la figure et le bon sens de Belébat plus propre à être choisi pour arbitre que pour mari, par préférence à ceux qu’elle néglige. Il ne faudrait point se réveiller la nuit, comme dit Coulanges, pour se réjouir comme sa belle-mère Flexelles d’être à côté d’un Hurault. Enfin, ma bonne, je ne puis vous dire comme cela nous parut, et combien notre sang en fut échauffé à l’exemple du vôtre, ma bonne. Il faut voir ce que Dieu voudra, car s’il avait bien résolu que les articles de l’autre fussent inaccommodables, je défierais tous les avocats de Paris d’y trouver des expédients.

Il faut des avocats passer à M. d’Ormesson. Comme vous ne m’avez parlé que de l’agonie de sa femme, je n’ai osé lui écrire ; parlez-moi de son enterrement, et j’entreprendrai de consoler son mari. Coulanges sait une chanson faite tout exprès pour lui chanter cet hiver. En l’état où était cette pauvre personne, peut-on souhaiter autre chose pour elle et pour sa famille ? Ah ! ma bonne, que la lie de l’esprit et du corps sont humiliants à soutenir, et qu’à souhaiter, il serait bien plus agréable de laisser de nous une mémoire digne d’être conservée que de la gâter et la défigurer par toutes les misères que la vieillesse et les infirmités nous apportent ! J’aimerais les pays où, par amitié, on tue ses vieux parents, s’ils pouvaient s’accommoder avec le christianisme.

Je ne doute point, ma bonne, que vous ne demandiez la réponse de votre lettre avec beaucoup de crainte et de tremblement ; j’en tremble d’ici et de mille autres choses qui ont rapport à cet endroit si important. Je rêve beaucoup sur toutes ces affaires, mais comme vous y pensez bien mieux que moi, je vous épargnerai l’ennui d’entendre mes réflexions. Nous sommes ici fort seules. Nos petits hommes soupèrent lundi en gaudeamus chez la Marbeuf. Votre frère n’est pas bien net de sa petite émotion, et va paraître avec son joli habit ; c’eût été dommage qu’il eût été inutile. Et celui de Coulanges qui aurait été trop court ou trop étroit : que vous êtes plaisante quand vous voulez !

Ma chère bonne, je vous embrasse mille et cent mille fois. Dans moins d’un mois, vous serez tous embrassés aussi. Coulanges vous répondra sur Mme de Louvois, et plût à Dieu que je pusse avoir l’honneur de la guérison du Chevalier ! cette cure m’aurait bien donné de la peine. Mais en vérité, ses maux m’en ont beaucoup donné. Je tiens M. de Grignan guéri, et je l’en remercie. Baisez les autres où vous voudrez, et recevez les amitiés du Bien Bon et de la petite belle-soeur. J’ai eu des conversations admirables avec Coulanges sur le sujet qu’il a tant de peine à comprendre ; ce sont des scènes de Molière. Je vous embrasse encore avec une tendresse fort naturelle et fort sensible. Quand viendra sainte Grignan ?

ment ; il y a trois mois qu’elle est entièrement fermée et guérie. J’ai voulu encore retourner sur ce triste chapitre pour ne vous pas laisser des erreurs. N’êtes-vous point surprise de la mort de cette grande Raray ? N’était-ce pas la santé même ? Pour moi, je crois que le saisissement d’entendre toujours louer sa soeur et de n’attraper des regards et des douceurs que comme pour l’amour de Dieu l’a mise au tombeau. Le bon Abbé est fâché que vous le croyiez si barbare. Il dit que sa malice ne va pas si loin ; il a été ravi de me revoir. J’ai repassé par Rennes pour voir un moment cette bonne Marbeuf et, en repassant par Vitré, la princesse, de sorte que je m’en vais posséder mon petit Coulanges sans distraction. Je vous ai dit comme mon habit était joli, je vous le mandai de Dol. Je vous assure, ma très chère bonne, que ce petit voyage ne m’a donné que de la joie sans nulle sorte d’incommodité. Je n’aime point que notre pauvre Grignan fonde et diminue. Ne lui faites-vous plus rien ? Est-il possible qu’en dormant et mangeant il ne se remette point ? Je suis touchée de cet état. Pour celui du pauvre Chevalier, je ne m’y accoutume pas. Quoi ? ce visage de jeunesse et de santé ! Quoi ? cet âge qui ne sort qu’à peine de la première jeunesse est compatible avec l’impossibilité de marcher ! On le porte comme Saint-Pavin ! Ma bonne, je baisse la tête, et je regarde la main qui l’afflige. Il n’y a vraiment que cela à faire ; toute autre pensée n’est pas capable de nous apaiser un moment. J’ai senti cette vérité. Mon fils vous fait mille tendres amitiés. Sa perruque est à Dinan ; il ne doute point qu’elle ne soit fort bien. Je voudrais que vous eussiez tout fait payer à M. du Plessis. Il n’importe d’avoir payé le vacher ou non ; c’est que nous avions peur que le fonds manquât. Nous avons reçu toutes ces sommes et nous ne ferons point attendre Gautier. Voilà un de nos fermiers venu ; j’attends l’autre, et tout sera si bien rangé que je n’abuserai plus, ma bonne, ni de votre patience, ni de la mienne. J’aime celle du duc de Bourbon, dans ce grand lit, avec sa petite épousée à dix pas de lui. Il est vrai qu’avec de tels enfants, il ne fallait pas douter que le Sablonnier en passant, sur le minuit, ne leur servît de garde ; Monsieur le Prince et Mme de Langeron étaient inutiles. J’ai pensé plusieurs fois à ce rang au-dessus de votre princesse. Quelle noce ! quelle magnificence quel triomphe ! Sangaride, ce jour est un grand four pour vous, et digne de beaucoup de différentes réflexions. Je vous remercie de tous les baisers donnés et rendus aux Grignan. Jetez-en toujours quelques-uns pour entretenir commerce. Surtout j’en veux un pour moi toute seule sur la joue de Monsieur de Carcassonne ; il me semble qu’il y a longtemps que je n’ai eu de familiarité avec elle. Adieu bonne, adieu chère, adieu très aimable. L’abbé Charrier, en me contant comme vous êtes pour moi, m’a fait vous payer comptant votre tendresse, et le moyen de n’être pas sensible à tant de vraie et solide amitié ? Celle de la princesse de Tarente était aveuglée, comme tout le reste. Ce fut un hasard plaisant qui me fit connaître Charlotte. Elle m’aurait guérie. Il ne fallait pas que je le fusse. Nous causerons un jour de M. de Luynes. Oh ! quelle folie ! Mme de Chaulnes le dit avec nous. Si Mme de La Fayette avait voulu, elle vous aurait dit, ou montré une réponse où je lui disais des raisons solides pour demeurer comme je suis. Elle et Mme de Lavardin m’en ont louée. Elle aurait pu m’en faire honneur auprès de vous, dont j’estime infiniment l’estime. Ah ! que je vous approuve d’avoir vu Monsieur le Prince avec Mme de Vins ! Que je suis assurée que vous avez été bien reçue, et qu’il a trouvé votre visite trop courte ! Vous êtes quelquefois trop discrète de la moitié.

De Coulanges

J’ai vu le temps que j’écrivais dans vos lettres un mot à madame votre mère, et présentement, c’est dans les siennes que je vous écrirai un mot, un ordinaire encore tout au moins, car je m’en vais être ici huit bons jours à me reposer auprès d’elle de toutes mes fatigues. Elle vous a conté son voyage de Dol, qui a été très heureux, hors qu’elle a versé deux fois dans un étang, et moi avec elle, mais comme je sais parfaitement bien nager, je l’ai tirée d’affaire sans nul accident, et même sans être mouillée ; ainsi de cette chutes ne craignez ni jambe affligée ni rhume quelconque. Il fait parfaitement beau dans les allées des Rochers. Je m’en vais bien les arpenter, mais il sera triste pourtant, après avoir bien fait de l’exercice, de ne pas trouver tout à fait l’ordinaire de M. de Seignelay auquel je suis accoutumé. Vous avez donc été à Sceaux ; vous ne pouvez jamais en être contente avec la compagnie qui y a été faufilée avec vous. Serait-il bien arrivé que vous n’y auriez pas prononcé mon nom ? Adieu, ma belle Comtesse. Permettez-moi de vous embrasser très tendrement et de faire mille compliments à toute la bonne couvée des Grignan. 72. À Madame de Grignan Aux Rochers, dimanche 12ème août 1685. Ma bonne, vous m’avez fait suer les grosses gouttes en jetant ces pistoles qui étaient sur le bout de cette table. Mon Dieu, que j’ai parfaitement compris votre embarras, et ce que vous deveniez en voyant de telles gens ramasser ce que vous jetiez ! Il m’a paru dans Monsieur le Duc un chagrin plein de bonté, dans ce qu’il vous disait de ne pas tout renverser. Il me semble que l’intérêt qu’on aurait pris en vous aurait fait dire comme lui ; c’eût été son tour à ramasser si vous eussiez continué. Ma bonne, j’admire par quelle sorte de bagatelle vous avez été troublée dans la plus agréable fête du monde. Rien n’était plus souhaitable que la conduite qu’avait eue Mme d’Arpajon. Vous étiez écrite de la main du Roi ; vous étiez accrochée avec Mme de Louvois. Vous soupâtes en bonne compagnie ; vous vîtes cette divinité dont vous fûtes charmée. Enfin, ma belle, il fallait ce petit rabat-joie, mais en vérité, passé le moment, c’est bien peu de chose, et je ne crois pas que cela puisse aller bien loin. M. de Coulanges est si empressé à voir vos lettres que je n’ai pas cru devoir lui faire un secret de ce qui s’est passé à la face des nations. Il dit qu’il vous aurait bien rapporté, s’il avait été à Versailles, comme on aurait parlé de cette aventure. Et puis il revient à dire qu’il ne croit pas qu’il ait été possible de reparler d’un rien comme celui-là, où il n’y a point de corps. Quoi qu’il en soit, cela ne fera aucun tort à vos affaires, et vous n’en avez pas l’air plus maladroit ni la grâce moins bonne ; vous n’en serez pas moins belle, et je pense que présentement cette vapeur est dissipée. Vous me conterez quelque jour ce que c’est que la gaieté de ces grands repas, et quel conte Mme de Thianges destina à divertir la compagnie, car elle en sait plus d’un. Vous me représentez Mme la princesse de Conti au-dessus de l’humanité. Je ne crois personne plus capable d’en juger que vous, et je fais peut-être plus d’honneur que je ne dois à votre jugement, puisque vous faites passer mon idée au-delà de vous et de feue Madame, mais ce n’est point pour la danse : c’est en faveur de cette taille divine, qui surprend et qui emporte l’admiration, Et fait voir à la cour Que du maître des dieux elle a reçu le jour. Nous apprenons encore que M. et Mme de Bouillon sont à Evreux, et qu’on a demandé au cardinal la clef de son appartement à Versailles. Cela est bien mauvais ; mais il a été si pleinement heureux toute sa vie qu’il fallait bien qu’il sentît un peu le mélange des biens et des maux. Pour moi, ma chère bonne, si je ne tremblais point toujours sous la main de la Providence, je goûterais à pleines voiles les plaisirs de l’espérance. Ce ne sont plus des mois que nous comptons, ce sont des semaines et bientôt des jours. Croyez, ma chère bonne, que si Dieu le permet, je vous embrasserai avec une joie bien parfaite. J’apprendrai plus de vos nouvelles lundi, car votre dernière est toute renfermée à celles de Versailles. Celle d’ici, c’est que mon pauvre fils a une petite lanternerie d’émotion, comme j’en eus cet hiver, qui l’a empêché d’aller aux Etats. Il prend de ma même tisane des capucins, que vous connaissez, dont je me suis si bien trouvée qu’il compte de pouvoir partir demain avec M. de Coulanges, car enfin il faut bien qu’ils soient au moins à la fin des Etats, et que le joli habit que vous avez si bien choisi paraisse et pare son homme. Coulanges est toujours trop aimable. Il nous manquera à Bâville, si quelque chose nous peut manquer. Larmechin est marié à une très bonne et jolie héritière de ce pays ; il devient Breton, et je ne fis jamais mieux que de faire revenir Beaulieu. Ma santé est parfaite, et ma jambe d’une bonté, d’une complaisance dont M. de Coulanges s’aperçoit tous les jours ; nous nous promenons matin et soir. Il me conte mille choses amusantes. Je souhaite que vous n’ayez parlé qu’à moi des petites trotteuses que vous ne daignâtes regarder ; vous aviez beaucoup de raison, mais l’orgueil ne sait point se faire justice. Je suis fort aise que vous ne me disiez rien de la santé de M. de Grignan ; il me semble que c’est bon signe. Je vous baise et vous embrasse très chèrement et très tendrement, ma très aimable bonne.

De Coulanges

Me voici encore ici. Si je suivais mon inclination, il s’en faudrait bien que je partisse demain pour m’en aller dans le sabbat des Etats, mais cependant je partirai, parce que je les crois sur le point de finir, et qu’il faut que je m’en retourne par la voie par laquelle je suis venu. Eh bien ! vous avez bien fait des vôtres à Marly avec toutes ces pistoles jetées par terre ? Je suis assuré que cette aventure me serait revenue si j’avais été à Versailles, et qu’on m’aurait bien dit que vous étiez si transportée de vous voir en si bonne compagnie que vous ne saviez ce que vous faisiez. Ma belle Madame, laissez dire les méchantes langues, et allez toujours votre chemin. Ce n’est que l’envie qui fait parler contre vous ; c’est un grand crime à la cour que d’avoir plus de beauté et plus d’esprit que toutes les femmes qui y sont. Le Roi ne vous estimera pas moins, et n’en donnera pas moins à monsieur votre fils la survivance que vous lui demandez, pour avoir jeté deux pistoles par terre. Adieu, ma très belle. Vous aurez incessamment votre chère maman mignonne, aussi belle et aussi aimable que jamais. Elle partira sans faute de demain en trois semaines pour vous aller trouver. J’ai passé ici une quinzaine délicieuse. L’on ne peut assez louer toutes les allées des Rochers. Elles auraient leur mérite à Versailles ; c’est tout vous dire. 73. À Madame de Grignan Aux Rochers, mercredi 15ème août 1685. Vous voyez bien, ma bonne, que nous ne comptons plus présentement que par les jours ; ce ne sont plus des mois, ni même des semaines. Mais hélas ! ma très aimable bonne, vous dites bien vrai : pouvons-nous craindre un plus grand et un plus cruel rabat-joie que la douleur sensible de songer à se séparer presque aussitôt qu’on a commencé à sentir la joie de se revoir ? Cette pensée est violente, je ne l’ai que trop souvent, et les jours et les nuits, et même l’autre jour, en vous écrivant, elle était présente à mes yeux, et je disais : "Hélas ! cette peine n’est-elle pas assez grande pour nous mettre à couvert des autres ?" Mais je ne voulus pas toucher à cet endroit si douloureux, et présentement je la cherche encore, ma chère bonne, afin d’être en état d’aller à Bâville, et de vous y trouver. Je ne serai point honteuse de mon équipage. Mes enfants en ont de fort beaux ; j’en ai eu comme eux. Les temps changent ; je n’ai plus que deux chevaux, et quatre du messager du Mans. Je ne serai point embarrassée d’arriver en cet état. Vous trouverez ma jambe d’une perfection à vous faire aimer Charlotte toute votre vie. Elle vous a vue ici plus belle que le jour, et cette idée lui donne une extrême envie de vous renvoyer cette jambe digne de votre approbation et admiration quand vous saurez d’où elle l’a tirée. Tout cela est passé, et même le temps du séjour du petit Coulanges. Il partit lundi matin avec mon fils. J’allai les reconduire jusqu’à la porte qui va à Vitré. Nous y étions tous, en attendant nos lettres de Paris. Elles vinrent, et nous lûmes la vôtre, le petit Coulanges jurant qu’il y en avait la moitié pour lui. En effet, vous ne l’aviez pas oublié, mais ils crurent, comme moi, que c’était pour rire que vous nommez Belébat pour la princesse. Il fallut repasser sur ces endroits ; et quand nous vîmes que M. Chupin le proposait sérieusement, et que les Montausier et Mme de Béthune l’approuvaient, je ne puis vous représenter notre surprise ; elle ne cessa que pour faire place à l’étonnement que nous donna la tolérance de cette proposition par Mlle d’Alérac. Nous convenons de la douceur de la vie et du voisinage de Paris, mais a-t-elle un nom et une éducation à se contenter de cette médiocrité ? Est-elle bien assurée que sa bonne maison suffise pour lui faire avoir tous les honneurs et tous les agréments qui ne seront pas contestés à Mme de Polignac ? Où a-t-elle pris une si grande modération ? C’est renoncer de bonne heure à toutes les grandeurs. Je ne dis rien contre le nom, il est bon, mais il y a fagots et fagots, et je croyais la figure et le bon sens de Belébat plus propre à être choisi pour arbitre que pour mari, par préférence à ceux qu’elle néglige. Il ne faudrait point se réveiller la nuit, comme dit Coulanges, pour se réjouir comme sa belle-mère Flexelles d’être à côté d’un Hurault. Enfin, ma bonne, je ne puis vous dire comme cela nous parut, et combien notre sang en fut échauffé à l’exemple du vôtre, ma bonne. Il faut voir ce que Dieu voudra, car s’il avait bien résolu que les articles de l’autre fussent inaccommodables, je défierais tous les avocats de Paris d’y trouver des expédients. Il faut des avocats passer à M. d’Ormesson. Comme vous ne m’avez parlé que de l’agonie de sa femme, je n’ai osé lui écrire ; parlez-moi de son enterrement, et j’entreprendrai de consoler son mari. Coulanges sait une chanson faite tout exprès pour lui chanter cet hiver. En l’état où était cette pauvre personne, peut-on souhaiter autre chose pour elle et pour sa famille ? Ah ! ma bonne, que la lie de l’esprit et du corps sont humiliants à soutenir, et qu’à souhaiter, il serait bien plus agréable de laisser de nous une mémoire digne d’être conservée que de la gâter et la défigurer par toutes les misères que la vieillesse et les infirmités nous apportent ! J’aimerais les pays où, par amitié, on tue ses vieux parents, s’ils pouvaient s’accommoder avec le christianisme. Je ne doute point, ma bonne, que vous ne demandiez la réponse de votre lettre avec beaucoup de crainte et de tremblement ; j’en tremble d’ici et de mille autres choses qui ont rapport à cet endroit si important. Je rêve beaucoup sur toutes ces affaires, mais comme vous y pensez bien mieux que moi, je vous épargnerai l’ennui d’entendre mes réflexions. Nous sommes ici fort seules. Nos petits hommes soupèrent lundi en gaudeamus chez la Marbeuf. Votre frère n’est pas bien net de sa petite émotion, et va paraître avec son joli habit ; c’eût été dommage qu’il eût été inutile. Et celui de Coulanges qui aurait été trop court ou trop étroit : que vous êtes plaisante quand vous voulez ! Ma chère bonne, je vous embrasse mille et cent mille fois. Dans moins d’un mois, vous serez tous embrassés aussi. Coulanges vous répondra sur Mme de Louvois, et plût à Dieu que je pusse avoir l’honneur de la guérison du Chevalier ! cette cure m’aurait bien donné de la peine. Mais en vérité, ses maux m’en ont beaucoup donné. Je tiens M. de Grignan guéri, et je l’en remercie. Baisez les autres où vous voudrez, et recevez les amitiés du Bien Bon et de la petite belle-soeur. J’ai eu des conversations admirables avec Coulanges sur le sujet qu’il a tant de peine à comprendre ; ce sont des scènes de Molière. Je vous embrasse encore avec une tendresse fort naturelle et fort sensible. Quand viendra sainte Grignan ?