Lettres choisies de Madame de Sévigné/1687

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1685 Lettres choisies 1688


74. À Bussy-Rabutin À Paris, ce mardi 2ème septembre 1687. Je viens de recevoir vos lettres de Cressia, mon cher cousin, qui m’ont donné quelque consolation, car je suis accablée de tristesse. J’ai vu mourir depuis dix jours mon cher oncle ; vous savez ce qu’il était pour sa chère nièce. Il n’y a point de bien qu’il ne m’ait fait, soit en me donnant son bien tout entier, soit en conservant et en rétablissant celui de mes enfants. Il m’a tirée de l’abîme où j’étais à la mort de M. de Sévigné. Il a gagné des procès, il a remis toutes mes terres en bon état, il a payé nos dettes, il a fait la terre où demeure mon fils la plus jolie et la plus agréable du monde, il a marié mes enfants. En un mot, c’est à ses soins continuels que je dois la paix et le repos de ma vie. Vous comprenez bien que de si sensibles obligations, et une si longue habitude, fait souffrir une cruelle peine quand il est question de se séparer pour jamais. La perte qu’on fait des vieilles gens n’empêche pas qu’elle ne soit sensible quand on a de grandes raisons de les aimer et qu’on les a toujours vus. Mon cher oncle avait quatre-vingts ans ; il était accablé de la pesanteur de cet âge. Il était infirme, et triste de son état ; la vie n’était plus qu’un fardeau pour lui. Qu’eût-on donc voulu lui souhaiter ? une continuation de souffrances ? Ce sont ces réflexions qui ont aidé à me faire prendre patience. Sa maladie a été d’un homme de trente ans : une fièvre continue, une fluxion sur la poitrine. En sept jours, il a fini sa longue et honorable vie avec des sentiments de piété, de pénitence et d’amour de Dieu, qui nous font espérer sa miséricorde pour lui. Voilà, mon cousin, ce qui m’a occupée et affligée depuis quinze jours. Je suis pénétrée de douleur et de reconnaissance. Nos cœurs ne sont pas ingrats, car je me souviens de tout ce que la reconnaissance et l’amitié vous fit penser et écrire sur le mérite et sur les qualités de M. de Saint-Aignan. Nous sommes bien loin d’oublier ceux à qui nous sommes obligés.

J’ai trouvé votre rondeau fort joli. Tout ce que vous touchez est toujours d’un agrément qui ne se peut comparer à nul autre, quand même votre cœur n’est pas de la partie, car je comprends que la galanterie est demeurée dans votre esprit sans que les charmes de l’aimable Toulongeon fassent une grande impression sur votre cœur.

Je ne doute pas des beaux titres que vous avez trouvés dans les archives de la maison de Coligny. Il y a bien des réflexions à faire sur les restes de ces grands personnages, dont les biens sont passés en d’autres mains. L’origine de la nôtre est tout à fait belle, et dans le goût de ceux qui s’y connaissent.

Vous savez toutes les merveilles qu’on a faites sur les Turcs. Notre cousin de Vienne n’y était-il pas des plus avant ? Je suis quelquefois en colère de ne l’entendre jamais nommer ; n’est-il pas général de bataille ? Je voudrais que votre grand garçon eût été à cette campagne contre les Turcs où tous nos Français ont acquis tant d’honneur.

Adieu, mon cher cousin. Si vous venez ici, nous causerons à l’infini. Je me repens de tout ce que je vous ai dit pour vous détourner de faire ce voyage ; j’étais de méchante humeur de votre fortune qui n’est pas heureuse. Oubliez mes sots raisonnements, je vous prie, et venez avec toute la confiance que vous doivent donner vos longs services et la grande justice de vos raisons.

J’embrasse ma nièce. Je la plains des maux qu’elle a eus et je l’exhorte, autant qu’il est en moi, à se bien porter, car après le salut, je mets la santé au premier rang, et je prie Dieu qu’il vous conserve tous deux. Il me semble que c’est souhaiter en même temps que vous m’aimiez de longues années, car je m’imagine que nous ne nous aviserons jamais de mettre à nos amitiés d’autres bornes que celles de nos vies.

De Corbinelli

Il est vrai, Monsieur, que je vous ai parlé de la cour comme si vous ne la connaissiez pas, mais je vous en ai parlé comme on fait aux plus vieux courtisans quand ils en ont été dehors seulement huit jours ; c’est un Protée qui change de face à tous moments. J’ai ouï dire à un officier de la cour des plus assidus que, quand il a été deux jours à Paris, il tâte le pavé quand il retourne à Versailles, comme s’il ne connaissait plus le maître ni ses ministres. On y change de maximes tous les huit jours pour le moins. Prenez donc tout ce que je vous ai mandé sur ce pied-là, et comptez qu’il n’y a rien de fixe en ce pays-là que la grandeur du Roi, sa magnanimité, sa bonté, et sa piété.

J’entendis un sermon aux Jésuites le jour de la Saint-Louis dont je vous conterai le détail et les plus beaux endroits, et vous en serez surpris. C’est un père de l’Oratoire, nommé La Roche, dont le c½ur est de roche contre les fausses vertus.

Adieu, Monsieur. Trouvez bon que j’assure ici Madame la Marquise de mes très humbles respects et que je la fasse souvenir de mon attachement pour sa personne et pour son mérite.

Le madrigal de Monsieur le Prince nous a paru comme à vous, et la mort du vieux La Tournelle trop ferme. Comme vous dites, en ces rencontres un peu d’aide fait grand bien.

75. À Madame de Grignan - À Bourbon, lundi 22ème septembre 1687.

Nous arrivâmes hier au soir ici, ma bonne, de Nevers, d’où je vous avais écrit. Il est vrai que nous vînmes hier en un jour, comme on nous l’avait promis. Mais quel jour ! quelles dix lieues ! Nous marchâmes depuis la pointe du jour jusqu’à la nuit fermée sans arrêter que deux heures juste pour dîner. Une pluie continuelle, des chemins endiablés, toujours à pied de peur de verser dans des ornières effroyables, ce sont quatorze lieues toutes des plus longues. Et ce jour ensuite de cinq délicieux, éclairés du soleil, et d’un pays, et des chemins faits exprès. Je crois être dans un autre climat, un pays bas et couvert comme la Bretagne, enfin sombre forêt où le soleil ne luit que rarement. Nous y fûmes reçues par cette Mme Ferret de Bretagne.

Nous sommes logées où étaient Mme de Montespan, Mme d’Uzès, Mme de Louvois. Nous avons bien dormi. Nous avons vu les puits bouillants. Nous avons été à la messe aux Capucins. Nous avons reçu les compliments de Mme de Fourcy, de Mme de Nangis, de Mlle d’Armentières. Mais nous avons un médecin qui me plaît ; c’est Amyot, qui connaît et estime Alliot, qui est adorateur de notre bonhomme Jacob. Il a été six mois avec lui à l’hôtel de Sully pendant que M. de Sully se mourait. Mme de Verneuil m’avait fort priée de le prendre, je l’avais oublié. Parlez-en, ma bonne, si vous voulez, à Mme de Sully et à M. de Coulanges ; c’est son intime : il traitait Mme de Louvois. C’est un homme ennemi, raisonnablement, de la saignée, qui approuve les capucins, qui m’assure que tous mes petits maux viennent de la rate, et que les eaux de Bourbon y sont spécifiques. Il aime fort Vichy, mais il est persuadé que celles-ci me feront pour le moins autant de bien. Pour la douche, il me la fera donner si délicatement qu’il ne veut point du tout me la donner. Il dit qu’il ferait convenir M. Alliot que le remède est trop violent, et plutôt capable d’alarmer les nerfs que de les guérir, qu’en purgeant les humeurs et recevant les sueurs que les eaux et les bains chauds me donneront, il prétend suffire à tout. Il parle de bon sens, et me conduira avec une attention extrême, et vous mandera ses raisons et vous rendra compte de tout. Parlez-en à Rodon. C’est un homme qui va s’établir à Paris, qui n’a pas envie d’y porter des reproches de ce pays-ci. Le mal de Mme de Chaulnes n’est pas à négliger ; ces eaux y sont bonnes. Mme de Nangis a de ces sortes de coliques jusqu’à s’en évanouir. Nous sommes logées commodément, et l’une près de l’autre, mais on peut dire en gros de ce lieu :

Qu’il n’eut jamais du ciel un regard amoureux.

La Providence m’y a conduite par la main en tournant les volontés, et faisant des liaisons comme elle a fait. Je vous consulte toujours intérieurement, et il me semble que vous me dites : « Oui, ma bonne, c’est ainsi qu’il faut faire ; vous ne sauriez vous conduire autrement. »

Ah, mon Dieu ! que je suis lasse de parler de moi ! mais vous le voulez. Dieu merci, je m’en vais parler de vous. Je reçois votre lettre du jeudi 18ème. Je vois, ma chère bonne, que vous allez à Versailles. Je vois le sujet qui arrête M. de Grignan, et dans quelle conjoncture. Vous croyez bien que je ne suis pas assez ridiculement occupée de moi-même pour ne pas penser quasi continuellement à vous et à tout ce qui a rapport à vous ; c’est une pensée habituelle, et vous auriez peine à me trouver un moment sans ce fonds qui est dans mon cœur, mais comme il y a beaucoup à penser, je pense beaucoup aussi, mais par malheur bien inutilement, et comme il n’est pas à propos d’écrire ce qu’on pense, je ne vous en dirai rien, ma bonne. Je voudrais bien savoir comme se portent M. de Grignan, Monsieur le Chevalier, et comme vous êtes vous-même. Je suis effrayée de la fièvre. Je crois que le quinquina ôtera bientôt celle du Roi ; nous en prions Dieu. Je vous remercie de votre sel végétal, je m’en servirai. Vous êtes trop bonne et trop appliquée à votre pauvre maman. Elles ne sont point accoutumées, les mamans, à ces aimables douceurs. Je doute aussi que jamais on ait aimé sa fille de la manière dont je vous aime. Quoi qu’il en soit, vous me rendez trop heureuse, et je dois bien souffrir tous les malheurs qui sont attachés à ces sortes de tendresses si sensibles.

Mme la duchesse de Chaulnes a des soins de moi dont vous seriez surprise. Elle vous fait mille amitiés et vous nomme à tout moment. La belle Comtesse se trouve naturellement dans ce qu’elle me dit, soit en promettant, en espérant, en menaçant ; enfin ce nom est toujours avec nous. M. de Chaulnes m’écrit vos chagrins sur les nuages qui vous paraissaient le lendemain de notre départ ; il a besoin lui-même que le temps s’éclaircisse. S’il faisait fort beau et que Monsieur le Chevalier, toujours trop obligeant, voulût donner un cheval à M. du Plessis pour aller un moment à Livry voir comme se fait une réparation qui doit être faite, il me semble, ma bonne, que cela serait assez bien, à moins que vous n’y alliez bientôt vous-même.

Adieu, chère bonne. Je vous recommande toutes mes pauvres petites affaires. Je suis inquiète des fièvres que je crains que vous ne preniez à Versailles ; on mande ici que tout en est plein. Dieu vous conserve, ma chère bonne ! J’embrasse le Marquis ; un souvenir à M. et à Mme de Coulanges. S’ils ont envie de savoir de mes nouvelles, ils n’ignorent pas où il faut en demander. Je sais que Mme de Coulanges va s’établir à Brévannes. Quel plaisir d’être à la campagne ! j’en aurai grand besoin au sortir d’ici.

M. Jacques est ici tout transporté de l’amour de Grignan ; sa fille est encore à Paris logée chez lui. Je vous en donne avis et en lave mes mains. Envoyez, ma bonne, ces petits billets à la poste de Bretagne. Bonjour, cher Corbinelli. Mon petit train est à vos pieds. N’est-il pas trop plaisant ? je vous jure que nous sommes ravies de le tenir.

76. À Madame de Grignan - À Bourbon, samedi 27ème septembre 1687. ’’Réponse au 24ème.’’

Il y a des heures où l’on peut écrire, ma chère bonne ; celle-ci en est une. J’ai reçu votre lettre avec cette joie et cette émotion que vous connaissez, car il est certain que vous m’aimez trop. Il y a ici une petite fille qui se veut mêler d’aimer sa maman, mais elle est cent pas derrière vous, quoiqu’elle fasse et dise fort joliment ; c’est Mme de Nangis.

À ce propos, vous m’avez dit un mot dans votre autre lettre qui me fait sentir ce que fait Mlle d’Alérac ; j’en ai compris l’horreur. Nous en parlerons, ma bonne, mais en attendant, il me semble que c’est Mlle de Grignan qui doit guérir cet endroit. Nous nous réjouissons de la santé du Roi et de M. le duc de Bourgogne. Monsieur le Chevalier me fait une peine et une pitié que je ne puis pas vous représenter.

Il y a ici des gens estropiés et à demi morts qui cherchent du secours dans la chaleur bouillante de ces puits (les uns sont contents, les autres non), une infinité de restes ou de menaces d’apoplexies ; c’est ce qui tue. J’ai envoyé quérir des eaux à Vichy, comme M. Fagon fit pour sa femme, et bien d’autres tous les jours. Elles sont réchauffées d’une manière qui me plaît, et du même goût et quasi de la même force qu’à Vichy ; elles font leur effet, et je l’ai senti ce matin avec plaisir. J’en prendrai huit jours, comme le veut Alliot, et ne serai point douchée, comme le veut M. Amyot ; le voilà qui vous en dit ses raisons. Quand vous aurez lu tout ce grimoire, vous n’en verrez pas davantage ; envoyez-le, si vous voulez, à M. Alliot. Cependant j’irai mon train ; je retomberai dans les eaux de Bourbon samedi, et prendrai des bains délicieux, et un peu avant que l’heure finisse, il prétend me mettre un peu d’eau chaude, qui fera la sueur sans violence que nous voulons. Je crois qu’il est difficile de contester un homme sur son paillier qui a tous les jours des expériences ; répondez seulement un mot de confiance et d’honnêteté, et ne vous mettez en peine de rien du tout. Ma très chère bonne, ôtez tout cela de votre esprit. Vous me reverrez dans peu de jours en parfaite santé. Je n’ai pas eu la moindre incommodité depuis que je suis partie. Je remercie Dieu de la vôtre ; je le prie de vous conserver, et M. de Grignan, que j’embrasse tendrement, et qu’il donne une dose de patience au-delà de l’ordinaire à ce pauvre Chevalier.

Il est bien nécessaire que vous en trouviez aussi, ma pauvre bonne, pour soutenir tout ce qui vous arrive, sans aucun secours, après tant de justes espérances. Si on osait penser ici, on serait accablé de cette pensée ; mais on les rejette, et on est comme un automate. Notre charrette mal graissée reçoit et fait des visites. Nous allons par les rues, mais nous nous gardons bien d’avoir une âme ; cela nous importunerait trop pendant nos remèdes. Nous les retrouverons à Paris. J’embrasse la chère Martillac. J’ai bien soupiré de ne point aller à Vichy et de ne point voir M. Ferrand, mais il était impossible, et je ne sais même comme j’aurais pu faire avec mon équipage, car les chemins sont devenus étranges de Moulins à Vichy ; c’est vers Varennes. Elle saura bien ce que je veux dire. Dieu fait tout pour le mieux. Nous attendons pourtant M. de Sainte-Maure et M. Mansart. La plupart prennent la litière. Vous entretenez si bien tout le commerce de mes amies que je n’ai qu’à vous prier de continuer et d’aimer aussi le bon Corbinelli comme je l’aime. Je lui souhaite ce bonheur comme ce que j’imagine de meilleur pour lui.

Adieu, aimable et chère fille. Je vous assure que vous m’aimez trop. Voilà Mme la duchesse de Chaulnes qui entre, qui me gronde sans savoir bonnement pourquoi et qui embrasse la belle Comtesse. Tout Bourbon écrit présentement ; demain matin tout Bourbon fait autre chose. C’est un couvent. Hélas ! du serein, bon Dieu ! où le pourrions-nous prendre ? Il faudrait qu’il y eût de l’air. Point de sauces, point de ragoûts. J’espère bien jeter un peu cet hiver le froc aux orties dans notre jolie auberge.

77. À Madame de Grignan - À Milly, samedi au soir 18 octobre 1687.

Je reçois votre lettre, ma chère bonne. Je trouve partout des marques de votre souvenir et de votre amitié. Je vous ai écrit de la Maison-Rouge, à six lieues d’ici ; vous aurez vu que je ne vous oubliais pas aussi. Vous verrez combien nous vous conseillons sincèrement de ne vous point presser et d’achever toutes vos affaires. Je me doutais bien que vous n’auriez pas vu Monsieur le Contrôleur général.

Vous auriez eu peine à faire résoudre Mme de Chaulnes à passer par Fontainebleau. Outre que c’est le plus long de deux lieues, c’est qu’elle y a tant de famille, qu’elle n’aurait pu s’y cacher. Pour moi, j’y aurais vu tout ce que je souhaite. Le cardinal de Bonzi n’y aurait pas été sans qu’il voulait encore prendre congé. Il est vrai que je me suis toujours trompée, mais en disant dimanche 20ème, cela était visible, et je ne vois pas que, quand j’aurais su calculer plus juste, vous eussiez pu faire autrement que ce que vous faites. Ainsi je ne vois pas bien pourquoi vous me voulez .

Je me porte si bien, et les esprits sont si bien réconciliés avec la nature, que je ne vois pas pourquoi vous ne m’aimeriez point. Notre voyage n’a été qu’une vraie promenade. Nous n’avons eu aucune sorte d’incommodité. Mais vous ne me parlez point de Livry. Cruelle ! me refuseriez-vous ce repos si nécessaire ? Je vous attendrai lundi, puisque vous le voulez. Je vous ferais de plus grands sacrifices. Sans cela, j’aurais vu mes deux amies, et serais toute prête à partir, mais je n’y penserai pas, et vous attendrai avec impatience de vous embrasser. Si vous étiez aussi diligente que nous, je n’attendrais pas longtemps. J’espère que vous me renverrez demain La Brie à Essonnes.

Adieu, ma très chère bonne. Je suis ravie que vous finissiez toutes vos affaires. Si vous vouliez même y ajouter des plaisirs et faire votre cour pendant que vous y êtes, nous l’approuverions. Mme la duchesses vous embrasse et triomphe du bon état où elle vous rendra votre maman. Embrassez Mme de Vins pour moi, et qu’elle ne vous enchante point, quoique ce fût une chose bien raisonnable : qu’elle vous fasse partir.