Lettres choisies de Madame de Sévigné/1690

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
1689 Lettres choisies 1693


82. À Madame de Grignan - Aux Rochers, dimanche 23ème avril 1690. - Réponse au 13ème.

Vous les recevez donc toujours, ma bonne, avec cette joie et cette tendresse qui vous fait croire que saint Augustin et M. Dubois y trouveraient à retrancher. Ce sont vos ’’chères bonnes’’, elles sont ’’nécessaires à votre repos’’. Il ne tient qu’à vous de ’’croire que cet attachement est une dépravation’’ ; cependant vous vous tenez ’’dans la possession de m’aimer de tout votre cœur, et bien plus que votre prochain, que vous n’aimez que comme vous-même’’. ’’Voilà bien de quoi !’’ Voilà, ma chère bonne, ce que vous me dites. Si vous pensez que ces paroles passent superficiellement dans mon cœur, vous vous trompez. Je les sens vivement, Elles s’y établissent. Je me les dis et les redis, et même je prends plaisir à vous les redire, comme pour renouveler vos voeux et vos engagements. Les personnes sincères comme vous donnent un grand poids à leurs paroles. Je vis donc heureuse et contente sur la foi des vôtres. En vérité, elle est trop grande et trop sensible, cette amitié ; il me semble que, par un esprit de justice, je serais obligée d’en retrancher, car la tendresse des mères n’est pas ordinairement la règle de celle des filles, mais vous n’êtes point aussi comme les autres. Ainsi je jouirai sans scrupule de tous les biens que vous me faites ; je solliciterai même M. Dubois pour ne point troubler une si douce possession.

Parlons de votre santé. Voilà le temps que votre sang se met en colère. Vous en étiez, il y a un an, fort incommodée. Vous vous fîtes saigner et purger ; vous vous en trouvâtes très bien. Je vous en fais souvenir, ma chère bonne, parce qu’il n’y a rien que je trouve si considérable que la santé. Vos maux de gorge sont effrayants. Vous me présentez le vôtre comme une légère incommodité. Dieu le veuille ! Je voudrais toujours que jamais vous ne fussiez sans du baume tranquille : il est souverain à ces sortes de maux, et je crains que vous n’en manquiez, quand je songe combien vous en avez fait prendre à Martillac de tous les côtés. Vous n’auriez qu’à prier l’abbé Bigorre de vous en envoyer une petite bouteille. On les paye un écu ou une demi-pistole ; ce ne serait pas une affaire. Songez-y, ma bonne ; ne soyez jamais sans un tel secours. Ne vous échauffez point le sang. Les échecs vous font mal en vous divertissant, mais c’est une occupation, ce n’est pas un jeu. Je gronde Pauline ; je lui dis qu’elle ne vous aime point de vous donner cette émotion. J’ai grondé Monsieur le Chevalier. Je vous gronde, ma bonne. D’ici je ne puis pas mieux faire.

Pour nos desseins, je vous ai dit mon projet. Si vous n’allez point à Paris, je n’irai point ; si vous y alliez, vous feriez le miracle de forcer mes impossibilités. Si vous êtes à Grignan, j’irai, et je me fais un grand plaisir de songer que si Dieu le veut bien, je passerai cet hiver avec vous. Le temps passe bien vite avec une telle espérance. Mais je vous demande bien sérieusement de ne rien dire à Paris de ce dessein. Ce me serait un embarras et un chagrin dans le commerce que j’ai avec mes amies, qui commencent déjà de souhaiter mon retour et de m’en parler. Laissons mûrir le dessein de ce voyage de traverse, comme une opinion probable dans Pascal. Voilà, ma chère bonne, où nous devons en demeurer, car pour passer à Paris avant que de vous aller voir, c’est ce qui ne convient ni à mon goût, ni à mes affaires. L’abbé Charrier est à Paris ; il vous écrira de Lyon.

Vraiment, vous avez retenu si follement toutes les sottises que j’ai dites sur ces cruelles haleines, que j’ai le malheur de sentir plus que les autres, que vous m’en avez fait rire comme si je n’en avais jamais entendu parler. Il est vrai que j’ai le nez trop bon, et si par hasard quelqu’un de mes amis avait empoisonné ses paroles en me parlant, je n’aurais pas au moins à me reprocher de ne les avoir point avertis. Mais les gens qui comptent leur corps pour rien comptent pour rien aussi l’incommodité de leur prochain.

M. de Pommereuil a présentement les plus belles dents du monde. Je lui dis aussi avec plaisir que j’aurais vu Mme de Coëtlogon si son mari m’avait visitée. Il m’approuva, détesta le mari, et avait donné un bon exemple, car arrivant de Paris le lendemain que je fus arrivée à Rennes, il arrêta chez moi avant que d’entrer chez lui, et m’embrassa, et fit par amitié et par ancienne considération ce que l’autre devait faire par honnêteté. Il a une envie démesurée de donner un lieutenant de roi à M. de Molac pour faire sa charge, mais la presse n’est pas grande aux conditions d’obéir à l’Intendant. Il est aussi de notre confidence pour l’arrière-ban.

Ne reconnaissez-vous pas M. de Chaulnes, d’avoir fait écrire le pape à sa chère fille Mme de Maintenon ? Elle est si touchée de ce bref qu’elle en a remercié Mme de Chaulnes avec un air de reconnaissance qui passe la routine des compliments. Ce n’est point elle qui me le mande, et même, chacun de ceux qui m’écrivent croyant que l’autre m’eût envoyé la copie de ce bref, il se trouve que je ne l’ai point eu ; enfin j’ai prié qu’on me l’envoyât.

Cette duchesse me mande que Madame la Dauphine s’en va. Elle est enfin dans la dernière extrémité. Tous ses officiers sont consternés. Le maréchal de Bellefonds y perd son bien, mais apparemment cette belle place sera bientôt remplie. Mme la maréchale d’Humières était debout auprès de Mme de Chaulnes comme le Roi venait souper ; il démêla cette maréchale, et lui dit, en se mettant à table : "Madame, vous pouvez vous asseoir." Elle fit une grande révérence et s’assit, et l’histoire finit ainsi. On dit que sa fille ne fera de duc que son mari, et qu’elle finira là.

J’ai écrit à notre bonne duchesse de Chaulnes que je la priais de nous donner M. Rochon le 25ème de mai pour notre requête civile, qu’il y faisait un principal personnage, et que je ne serais pas seule à lui demander cette grâce.

Je suis en vérité ravie que M. de La Garde soit payé de sa pension.

À la Garde,

Monsieur, trouvez bon que, sans cérémonie et d’un cœur qui sent votre joie, je vous dise la part que j’y prends. J’entre plus que personne dans toutes les raisons de justice qui vous la font sentir. Ma fille en est touchée comme vous, et vous aime, et vous estime, et vous a tant d’obligation que vous ne devez jamais douter de sa reconnaissance non plus que de la mienne.

Je veux parler tout de suite à M. de Grignan.

À Monsieur de Grignan

Mon cher Comte, on dit que vous m’aimez. Je vous dirai ici que j’en suis ravie, car pour vous écrire, je suis votre très humble servante ; je ne m’y joue pas. Je sais l’effet de vos réponses, et même vous ne devez pas souhaiter ce commerce. Il vous a déjà fait perdre ma belle-fille, qui n’en veut plus avec vous. J’avoue qu’il est assez extraordinaire de rompre avec un homme parce qu’il écrit trop bien, mais je vous dis le fait, elle s’est retirée derrière le théâtre. Cette fin est digne du commencement, mais de perdre votre belle-mère par la même raison serait une chose risible. Ainsi je vous parle ici tout naïvement ; ce n’est point une lettre. Je vous dis toutes sortes de bonnes et sincères amitiés, et puis je vous demande si vous ne connaissez point M. de Bruys de Montpellier, autrefois huguenot, présentement les poussant à outrance par des livres dont nous sommes charmés ; vous les aimeriez passionnément aussi. Voilà tout ; vous me répondrez dans la lettre de ma fille.

Me revoilà, ma bonne. Après avoir fait un petit tour, il faut toujours revenir à vous. Ah ! oui, vraiment, je connais le style d’où Pauline a puisé sa lettre. Mon Dieu, comme je le trouve, présentement qu’on n’aime plus que ce qui est naturel ! Mais j’avoue que la beauté des sentiments et les grands coups d’épées m’avaient enchantée. L’abbé de Villarceaux était encore plus grand pécheur que moi, c’est-à-dire que des gens fort au-dessus de mon mérite avaient cette folie. Voilà comme on se console, et comme dira Pauline.

À Pauline de Grignan

C’est donc, Mademoiselle Pauline, de cette même main, de cette même plume, que vous écrivez à Mme d’Epernon pour savoir d’elle si Dieu veut que vous soyez carmélite ! Vraiment j’en suis bien aise. Si vous continuez, il ne faudra point attendre de si loin une réponse. Je l’empêche aujourd’hui de vous écrire, cet amant. S’il vous fait devenir ’’folle par l’honneur de son amour’’, comme dit madame votre mère, vous le faites devenir aussi le ’’berger extravagant’’ dans ces bois.

En vérité, ma bonne, je n’ai rien vu de plus plaisant que l’inclination qu’il a pour cette jolie petite idée, dont vous me donnez aussi la meilleure opinion du monde. Son imagination ne s’engage à rien qu’elle ne soutienne avec toute la grâce et tous les tons nécessaires. Cela compose une personne non seulement très divertissante, mais très charmante. Votre enfant partira bientôt. Vous avez vendu votre compagnie, comme on fait toutes choses, quand on n’est pas heureux. C’est un grand bonheur que le Roi ait eu pitié de ces pauvres guerriers en leur ôtant leur vaisselle et retranchant leur table. Je conseille au Marquis d’obéir ponctuellement, et vous, de l’ordonner au maître d’hôtel. M. de Grignan écrira-t-il à son ami le maréchal d’Humières, sur la duché ? Je lui conseille, pour ne le point fâcher, d’écrire à la maréchale duchesse. C’est par là qu’on évite d’offenser son ami ou de s’offenser soi-même.

Voilà, ma chère bonne, une réponse de M. du Plessis. Je crois qu’elle vous fera plaisir, et qu’en même temps il vous fera pitié avec son sot mariage. Ma chère bonne, ayez soin de votre sang, de votre santé, je vous en conjure ; je ménage très bien la mienne. J’ai déjà demandé à mes amies tous les secours qu’ils nous ont déjà donnés. Je crois que la pension des menins n’a point été retranchée ni reculée. Mille amitiés à Monsieur le Chevalier.

83. À Madame de Grignan - Jeudi 22 juin. - Réponse au 10ème. - Dimanche 25ème juin 1690. - Le paquet de Vitré tout entier n’arriva point vendredi.

Je commence aujourd’hui cette lettre, ma chère bonne, par vous dire que je viens de recevoir la vôtre du 10e, qui était allée à Rennes ; c’était sa fantaisie. Je croyais qu’elle dût venir demain de Paris, de sorte qu’elle m’a surprise très agréablement, et j’y vais répondre sans préjudice de celle que je recevrai demain, s’il plaît à Dieu.

Martillac a la langue bien longue. Que veut-elle dire avec mon mal de bras que je cachais à Livry ? Ce n’était rien du tout, et il vous eût inquiétée. Pour le détail de ma santé présentement, je suis honteuse de vous le dire, il me semble qu’il y a de l’insolence, et que je devrais cacher ces bontés de la Providence, n’en étant pas digne. Je ne sais si c’est le bon air, la vie réglée, la désoccupation ; enfin, quoique je ne sois pas ’’insensible’’ à ce qui me tient au cœur, je jouis d’une santé si parfaite que je vous ai mandé que j’en suis étonnée. Je me porte très bien de ma purge, et vous remercie d’être contente de la vôtre. Je n’ai ni vapeurs la nuit, ni ce petit mal à la bouche, ni de grimace à mes mains ; point de néphrétique. Nous buvons du vin blanc, que je crois très bon et meilleur que la tisane. Enfin, ma chère bonne, soyez contente, et portez-vous aussi bien que moi, si vous voulez que ce bon état continue. Je n’en ai pas moins ces pensées si salutaires que toute personne doit avoir, surtout, ma bonne, quand la vie est avancée, et qu’on commence à ne plus rien voir, à ne plus rien lire qui ne vous parle et ne vous avertisse. Quand vous en serez là, vous ne m’en direz pas des nouvelles, mais vous vous souviendrez que j’avais raison, et que ces réflexions sont des grâces de Dieu, tout au moins naturelles qui vous font sentir que vous êtes sage. Ces pensées, cette pendule n’ont point changé mon humeur, mais la solitude contribue à les entretenir, et nos sortes de promenades, et tout cela est bon, et si l’on n’avait point une chère bonne que l’on aime trop, on aurait peine à comprendre pourquoi on quitterait une vie si convenable et si propre à faire la chose qui, ’’en bonne justice’’, nous devrait occuper. Vous voyez, ma bonne, que je vous rends compte de mon intérieur, après vous avoir parlé de mon corps et de ma santé.

Mme de Coulanges paraît occupée des choses solides, et ennuyée des frivoles ; si cela dure, ce sera une dignité pour elle, et son humilité attirera notre estime. L’abbé Têtu a été violemment occupé pour le mariage de M. de Chapes et de Mlle d’Humières. Cet assortiment vint tout d’un coup dans son esprit, un jour qu’il dînait chez la duchesse d’Aumont ; il le dit aux ’’Divines’’, et depuis ce jour, elles et lui n’ont point eu de repos que ce mariage n’ait été achevé, contre vent et marée. Dans ce commerce, il s’est désaccoutumé de Mme de Coulanges, et tellement accoutumé à la maison de la duchesse d’Aumont, qu’il en fait sa Mme de Coulanges ; voilà ce qui me paraît. Elle a vu M. de La Trousse en visite. Elle m’en parle ; elle le plaint. Je ne crois pas qu’il aille chez elle, parce que ce flux d’urine ne lui permet pas d’être dans une visite. On dit qu’il s’en va à La Trousse, mais vous devriez savoir tout cela mieux que moi.

La duchesse du Lude a été assez longtemps occupée de Versailles et de Marly. Il y a trois mois qu’elle n’y va plus, que l’autre jour à Marly où il y avait vingt-quatre femmes. Si vous demandez à Mademoiselle d’où vient ce changement, elle vous dira que la princesse d’Harcourt l’y faisait aller, parce qu’elle avait besoin de M. de Lamoignon, mais dans la vérité, c’est que ce sont des grâces gratuites, qu’on donne quand on veut et à quoi on ne veut pas s’assujettir. Pour Mme de Coëtquen, elle n’est plus du tout des parties de Marly ; on dit qu’elle a témoigné trop de chaleur pour M. de Schomberg. Voilà, ma bonne, ce qu’on m’a mandé, que je ne garantis point.

M. Dubois ira à Brévannes. Je doute que cette journée toute remontée, qui ôte tout le commerce de manger et de causer les soirs, puisse plaire à Mme de Coulanges. Il y aura encore un peu du vieil homme dans la solidité de cette partie ; nous verrons, Pour moi, j’ai toujours cru que, quand Mme de Coulanges comprendrait la fin de la fable de La Fontaine, que j’appliquai si follement à Paris, elle serait toute une autre personne. Voici la fin :

’’Tous les amants,’’
’’Après avoir aimé vingt ans,’’
’’N’ont-ils pas quitté leurs maîtresses ?’’
’’- Ils l’ont tous fait. - S’il est ainsi,’’
’’Et que nul de leurs cris n’ait nos têtes rompues,’’
’’Si tant de belles se sont tues,’’
’’Que ne vous taisez-vous aussi ?’’

Cette folie vous fit rire. Je la crois parfaitement en cet état ; c’est ce qui me donne bonne opinion d’elle.

Vous lisez les épîtres de saint Augustin, ma chère bonne ; elles sont très belles, très agréables, et vous apprendront bien des nouvelles de ces temps-là. J’en ai lu plusieurs, mais je les relirai avec plus de plaisir que jamais, après avoir lu l’histoire de l’Eglise des six premiers siècles. Je connais très particulièrement tous ceux à qui elles s’adressent, et Paulin, évêque de Nole, est tout à fait de mes amis. Il eut de grands hauts et bas dans sa vie, et mérita et démérita l’amitié et l’estime de saint Augustin. Il vécut saintement avec sa femme, étant évêque, et vous le verrez dans ces épîtres. Il est vrai, ma bonne, que saint Augustin l’aime trop, et joue et subtilise sur l’amitié d’une manière qui pourrait ne pas plaire, si on n’était amie de M. Dubois, mais ce saint avait une si grande capacité d’aimer qu’après avoir aimé Dieu de tout son cœur, il trouvait encore des restes pour aimer Paulin et Alipe, et tous ceux que vous voyez. Je cacherai ce que vous me dites à mon fils ; il en abuserait, et s’il avait la bride sur le cou, il irait trop loin, car après tout, notre saint évêque est une des plus brillantes lumières de l’Eglise.

À propos, voilà quatre vers qu’on a mis au-dessous du portrait de M. Arnauld. Mon fils les a trouvés si beaux, et m’a fait tant de plaisir en me les expliquant, que je vous les envoie, croyant que vous aurez quelque joie de voir qu’on rend quelquefois hommage à la vertu. Celle de Mme d’Epernon vous est obligée du bon tour que vous donnez à la fin de sa lettre. Je suis tout à fait de votre avis, et de plus, c’était la mode d’en user ainsi quand elle a quitté le monde. Il est honnête qu’elle n’ait pas suivi ce qui s’est passé depuis qu’elle n’y est plus. Ces sortes de princesses appelaient fort bien les femmes de qualité ’’ma cousine’’, et elles répondaient ’’Madame.’’

Notre paquet de la ville de Vitré, tout entier, n’est point venu, et par conséquent votre lettre est à Domfront en Normandie, car c’est celui de cette ville qui nous est venu, et le nôtre y est demeuré. Ce désordre arrive quelquefois. J’espère que j’en aurai demain lundi deux ensemble. Je les souhaite avec empressement ; huit jours sont bien longs sans avoir des nouvelles de ma chère Comtesse. Nous sommes aussi dans une grande ignorance de toutes les affaires publiques, et même de l’état de mon pauvre Beaulieu, dont je n’attends que la mort avec beaucoup de chagrin. Nous serons demain instruits de tous côtés, car Monsieur de Rennes, qui revient de Paris, vient souper et coucher ici ; je saurai de lui bien des choses que les lettres n’apprennent point. Enfin, ma très aimable bonne, adieu pour aujourd’hui. Je suis ravie que vous vous portiez bien de votre purge ; la mienne m’a fait tous les biens du monde en me laissant comme elle m’avait trouvée.

Nous fûmes hier, jour de saint Jean, à Vitré, gagner ou tâcher de gagner le jubilé. Il y avait une grande procession où je ne fus pas ; le temps m’eût manqué. J’ai souvent conté la vôtre d’Aix, au grand étonnement des écoutants, et ces diables de père en fils et les autres folies où la sagesse du cardinal Grimaldi avait échoué. Je crains que le pape ne soit plus libéral d’indulgences que de bulles. On m’envoya, l’autre jour, de Paris, sur le même chant, ceci :

’’Aux paroles d’Ottobon’’
’’Coulange est trop crédule ;’’
’’Je connais ce Pantalon’’ (il est Vénitien),
’’Et nous n’aurons qu’en chanson’’
’’Des bulles.’’

Ne me citez point. Le singulier et le pluriel font une faute, mais elle était dans celle de notre cousin. Adieu encore, mon enfant. Je vous aime et vous embrasse, Dieu le sait, comme vous dites quelquefois. Nous embrassons tout Grignan.

Je ne sais que répondre sur Balaruc, où Monsieur le Chevalier ne veut plus aller. Si ces eaux lui avaient fait du bien, il serait bien naturel d’y retourner encore. Je lui souhaite une bonne santé, et je hais bien ces rhumes. Les Rochers vous font de sincères amitiés.

Mlle de Grignan a bien pris son temps pour aller à Reims. Elle n’en sait pas tant que saint Augustin sur l’amitié ; c’était un cœur bien aimable !

84. À Madame de Grignan - Aux Rochers, mercredi 12ème juillet 1690. - Réponse au 1er juillet.

Ce fut un grand jour, ma chère bonne, pour M. de Luxembourg. Quelle belle victoire pleine, entière, glorieuse, et qui ne pouvait être placée plus à propos ! Je suis assurée qu’encore que vous n’ayez point été en peine de notre Marquis - qui, je crois, n’était pas du détachement que M. de Boufflers y envoya - vous n’aurez pas laissé d’être extraordinairement émue. Pour moi, je l’étais, à ne savoir à qui j’en avais, car je compris bien que notre enfant ou n’y était pas ou n’était pas du nombre des malheureux, mais je ne saurais que vous dire. Une si grande chose, alors qu’on l’espère le moins ! Voir tant de personnes affligées ! Songer que la guerre n’est pas encore passée ! Tout cela fait un composé qui fait circuler le sang plus vite qu’à l’ordinaire.

J’ai senti vivement la belle et brillante action du chevalier de Pomponne ; elle vous viendra de tous côtés. Après le Marquis, il n’y a personne où je prisse tant d’intérêt, à cause de M. de Pomponne, que j’aime, comme vous savez. Vraiment les larmes me vinrent bien aux yeux, en apprenant ce que le Roi lui dit sur ce sujet. Mme de Vins, qui sait mes sentiments, m’a écrit une lettre dont je lui serai toute ma vie obligée. Je lui devais une réponse, mais sachant comme je suis sur ce nom, elle m’écrit d’une manière si aimable que je ne puis assez l’en remercier. Sa lettre ne sent point du tout le ’’fagot d’épines’’, je vous en assure ; elle sent l’amitié, et n’a point été reçue aussi par un ’’fagot d’épines’’. Dites-lui, ma bonne, combien j’en suis contente et reconnaissante. C’est une aimable amie, et digne de vous.

J’ai Mme de Soyecourt à la tête. La voilà sans garçons, avec deux gendres. Ne me faites point parler. C’est une belle chose que de ne chercher que le bien, et se défaire bien vite de ses filles. Voilà des coqs d’Inde avec les plumes du paon. Demandez à Monsieur le Chevalier ce que c’est que Tilloloy : c’est une maison royale ! Ah ! que cela siéra bien à ces messieurs ! Me voilà en colère.

On dit que Mlle de Cauvisson épousera son oncle, à cause des substitutions. Je n’ai rien à dire encore sur ce sujet, sinon de ne pas comprendre que Mme de Cauvisson ne se casse pas la tête contre les murailles, en me souvenant comme elle est sur les choses les plus communes de la vie. Je ne sais, ma bonne, si vous ne vous moquerez point de moi, de vous envoyer des détails que notre Troche m’écrit et qu’elle prend en très bon lieu. Il y a des gens qui les méprisent ; pour moi, comme je les aime fort, je hasarde de vous plaire ou de vous ennuyer. Mais non, car vous n’aurez qu’à les jeter s’ils vous ennuient. La mort de Villarceaux vous fera pitié, et la consolation de Mme de Polignac à sa compagne vous fera rire, et vous reconnaîtrez aisément cette vivacité qui se veut divertir ’’un petit brin’’ pendant qu’elle est jeune. Vous verrez ce qu’a dit Sa Majesté. On sait les grandes choses et l’on ignore les petites. En voilà à choisir.

Ce que vous me mandez de ces galères qui sont devenues des Sirènes, c’est-à-dire des Chimères, comme dans Virgile, m’a fait plaisir. Je vous envoie le ’’petit Bigorre’’, pour le plaisir des heureux augures. Vous y verrez toutes ces vues qui commencent à se démêler, et il m’entraîne à espérer que ’’Rome, Savoie et la mer’’ se termineront selon nos désirs. Cette Savoie me tient bien au cœur, par rapport à vous et à votre époux.

Ma très chère bonne, je crois que votre enfant a besoin de ce qu’il vous demande ; la difficulté, c’est de lui pouvoir donner. Votre état est une mer où je m’abîme, et qui me fait peur pour votre santé. Quand j’y compare mes affaires réduites au petit pied, je crois regarder par un microscope, et je me crois riche et ne songe plus à moi.

Vous me soulagez bien l’esprit en me disant vos pensées pour Pauline, en cas que vous alliez à Paris. Ce sont précisément celles que j’avais, et je n’osais vous les dire ; je voulais que les vôtres parussent les premières. Toutes vos raisons sont admirables, ma bonne. C’étaient celles qui m’étaient venues ; n’en changez point. Aimez cette petite créature ; rendez-la digne de votre tendresse. Vous en serez toujours la maîtresse ; elle ne sera point difficile à gouverner. J’ajoute à toutes vos raisons la liberté que vous aurez encore de me la donner de certains jours que vous n’en aurez point affaire. Elle ne sera point en mauvaise compagnie, et je ne vous serai peut-être pas tout à fait inutile pour faire que jamais vous ne puissiez vous repentir de l’avoir amenée. Je ne sais si je me brouillerai avec elle par ce conseil que je vous donne. Voilà une affaire vidée ; il n’est plus question que d’aller à Paris. Ce sera, ma bonne, selon que votre requête civile sera jugée. Nous sommes d’accord de nos faits sur cet article ; nous n’avons plus rien à dire. Mme de La Fayette me mande que je n’ai qu’à songer à graisser mes bottes, que, passé le mois de septembre, elle ne me donne pas un moment. Sur cela je mange des pois chauds dans ma réponse, comme disait M. de La Rochefoucauld, et je n’en ferai pas moins tout ce que je vous ai dit ma chère bonne, mais il faut se taire jusqu’à ce qu’il soit temps de parler.

J’approuve et j’honore les bouts-rimés des auteurs d’Aix, mais ce sont des sonnets, c’est un opéra pour moi. Ces rimes me font peur. Je ne suis point animée par vos ouvrages à tous, ni par Rochecourbière et M. Gaillard, que j’aime. Ainsi je pense que j’en demeurerai à la simple approbation, quand ce ne serait que pour faire voir à Pauline qu’il y a des choses où mon esprit ne prend pas.

Vous parlez, tout comme bien des gens, des succès de nos armées navales et des combats navaux : c’est quasi toujours le vent qui les décide ; autant en emporte le vent ! Je vous ai dit que depuis la bataille d’Actium, jamais aucune affaire n’avait été décidée par cette manière de combattre, mais ce fut une belle décision que celle-là. Notre flotte est dans la Manche. Nous attendons ce que Dieu nous garde de ce côté-là. Toutes ces galères, qui ont fait partir M. de Grignan, sont devenues à rien. Il fallait que M. de Janson chaussât mieux ses lunettes.

Adieu, ma chère et mon aimable bonne. Je vous aime, je vous embrasse, je vous souhaite de la force, du courage, de la santé, pour soutenir votre vie. Je pense à vous mille et mille fois, mais toujours inutilement ; c’est ce qui m’afflige. N’êtes-vous point trop bonne d’avoir écrit à Mlle de Méri ? Mon Dieu ! je lui ai écrit aussi. Que deviendra tout cela ? Elle fera de grands cris, et vous trouvera trop généreuse, comme vous l’êtes en effet, et moi bien vilaine, bien crasseuse, bien infâme ; enfin, ma mignonne, nous verrons sa réponse. Nous parlerons de vos quittances à la première vue. Vous êtes estimable en tout et par tout.

De Charles de Sévigné

Vous me demandez mon avis, ma petite soeur. Le voici : il faut des autels pour ma divinité, mais il ne faut point envoyer ma divinité au service des autels pendant que vous serez à Paris. Toutes vos raisons pour la mener avec vous sont décisives, et les autres ne me paraissent pas mériter que vous y fassiez seulement attention. Je suis bien assuré que vous ne me voudrez point de mal de décider comme je fais, et si je suis mal avec vous, je m’en prendrai à d’autres choses qu’à cette décision.

Vos entrailles auront été bien émues en entendant parler de tant de morts, et en apprenant que l’armée de M. de Boufflers avait joint celle de M. de Luxembourg. Cependant notre Marquis n’était point au combat, et j’en suis ravi ; il me semble qu’il était funeste aux jeunes gens de conséquence, et je serais bien fâché de vous voir figurer avec Mme de Soyecourt et Mme de Cauvisson. Je laisse ici deux dames qui sont moins affligées que celles-là, mais qui m’assurent qu’elles le sont. Je n’oserais vous en dire la raison, car, ma foi, elle n’en vaut pas la peine. Je vous dirais bien, moi, pourquoi je suis triste de mon côté, et vous le comprendriez plus aisément. Adieu, ma petite soeur. Je salue tout ce qui est autour de vous, et continue toujours d’adorer la déesse Pauline.

Il s’en va, l’infidèle ! J’ai vu, ma bonne, que j’étais comme vous : je me moquais de Copenhague et des gazettes, mais la campagne, et l’intérêt qu’on prend aux affaires générales, fait changer d’avis. Je les lis toutes avec empressement, et vous aime de même. Mille amitiés sincères à vos chers consolateurs. N’écrivez-vous pas à Mme de Meckelbourg et à M. de Pomponne, et M. de Grignan au Roi ?

Nous trouvons les deux sonnets fort jolis, et si beaux que nous en serions effrayés. Nous donnons à M. de Grignan le plus parfait, qui commence par : ’’La base veut monter au rang de la corniche’’, et finit par : ’’Juste ciel !’’

Suscription : ’’Pour ma chère Comtesse.’’