Lettres d’un jeune mécanicien aux auteurs du Républicain

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LETTRE


D’UN JEUNE MÉCANICIEN


AUX


AUTEURS DU RÉPUBLICAIN.


16 JUILLET 1791.




Messieurs,


Un jeune homme, à qui on donne six livres par feuille pour travailler aux bons numéros de l’Ami des patriotes, disait hier, au café, que ces scélérats de républicains allumeraient infailliblement la guerre civile, si le zèle prudent des honnêtes amis de la liste civile ne parvenait à sauver la monarchie. Comme j’aime beaucoup la paix, ces discours m’ont empêché de dormir ; mais j’ai été assez heureux pour trouver un moyen de concilier tous les partis.

J’ai étudié la mécanique sous Vaucanson, sous l’abbé Mical, auteur des têtes parlantes, même sous le baron de Kempel, qui a fait le joueur d’échecs, et je puis promettre de faire sous quinze jours, au comité de constitution, un roi avec sa famille royale et toute sa cour.

Mon roi ira à la messe, se mettra à genoux dans les moments convenables. Il fera ses pâques suivant le rite national, et on aura soin de faire en sorte que cette partie de la mécanique royale, de même que celle du grand aumônier, se détachent, afin de pouvoir en substituer une autre, dans le cas d’un changement de religion. Il soutiendra aussi bien qu’un autre roi, une conversation avec ses grands officiers. Un chambellan automate lui présentera sa chemise, un grand maître de la garde-robe lui mettra le col. Mon roi sanctionnera les décrets à la pluralité des voix de son conseil ; il signera les ordres que ses ministres lui présenteront. Si l’on décide qu’il est de l’essence de la monarchie qu’un roi choisisse et renvoie ses ministres, comme on sait qu’en suivant la saine politique, il doit toujours se déterminer d’après le vœu du parti qui a la majorité dans la législature, et que le président en est un des chefs, il est aisé d’imaginer une mécanique au moyen de laquelle le roi recevra la liste des ministres de la main du président de la quinzaine, avec un air de tête plein de grâce et de majesté.

Si quelqu’un doutait de la possibilité de cette machine, il n’aurait qu’à supposer madame de Maintenon à la place du président, et le cordon qui fait jouer l’automate royal, attaché d’une manière un peu différente : alors il aurait l’histoire des trente dernières années du règne glorieux de Louis XIV.

Pour que la cour fût un peu brillante, il ne faudrait qu’environ deux millions de dépense première ; on aurait difficilement à moins deux cents personnages de grandeur naturelle. L’entretien coûterait environ cent mille livres par an, ainsi la liste civile n’en passerait pas deux cent mille. C’est marché donné, et chaque Français ne payerait qu’environ un demi-denier par année pour le bonheur d’avoir un roi.

Il existe depuis longtemps, chez plusieurs nations, des rois héréditaires ; qu’on en lise l’histoire, et qu’on ose dire ensuite qu’elles n’auraient pas beaucoup gagné à suivre ma méthode. Mon roi ne serait pas dangereux pour la liberté, et cependant, en le réparant avec soin, il serait, éternel, ce qui est encore plus beau que d’être héréditaire. On pourrait même le déclarer inviolable sans injustice, et le dire infaillible sans absurdité.