Lettres de Blaise Pascal et de ses correspondants/XXXVI
XXXVI
De Huygens à Blaise Pascal[1]
Le gentilhomme inconnu ne vous peut avoir fait entendre que la moindre partie de l’estime que j’ai pour vous ; et, si vous n’en croyez pas beaucoup davantage, vous ne saurez non plus combien j’ai eu de joie en recevant celle que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. Ne la pouvant exprimer dignement, je vous dirai seulement que je me crois bien plus heureux qu’auparavant je n’étais, après avoir reçu les offres de votre amitié, et que je répute cette acquisition pour la plus insigne que j’aie à faire jamais. Je suis si loin de croire de l’avoir méritée par le peu d’accueil que j’ai fait à cet excellent homme, qu’au contraire je sais bien qu’il faut que j’en demande pardon, ne l’ayant pas reçu, ni selon sa condition, ni même selon que méritaient celles de ses qualités qu’il n’a pu me celer. Je le prierai de ne s’en souvenir point, et vous, Monsieur, de croire qu’à l’avenir je tâcherai de m’acquitter mieux envers ceux qui m’apporteront de vos nouvelles. J’ai été bien aise de voir que mon invention des horloges est dans votre approbation, quoique les éloges qu’il vous a plu lui donner sont beaucoup au-dessus de ce qu’elle mérite. Il y a beaucoup de hasard à rencontrer des inventions semblables, et fort peu de science ou de subtilité ; aussi ne sont-elles propres que pour acquérir du crédit aux mathématiques parmi le commun des hommes, au lieu que de telles comme vous nous allez produire seront suivies avec raison de l’admiration et de l’étonnement des plus savants. Je ne suis pas de ce nombre ; mais j’ai un désir incroyable de voir la suite de cette admirable lettre dont vous m’avez fait la faveur de m’envoyer le commencement, et d’autant plus que ce commencement me fait espérer que nous verrons les choses les plus sublimes traitées avec toute la clarté et évidence possible. Vous ne devez donc pas craindre de grossir vos paquets de ces feuilles si précieuses, mais croire au contraire que vous m’obligerez de le faire le plus tôt que vous pourrez. J’ai essayé quelques-uns de vos problèmes, mais sans prétendre aux prix, et je me crois heureux de n’avoir entrepris la solution des plus difficiles, parce que, tant de personnes plus intelligentes que moi n’en ayant pu venir à bout, cela me fait conclure que ma peine aussi bien que la leur aurait été perdue. Même dans ce que je crus avoir trouvé j’ai commis une erreur insigne, de laquelle je ne me suis aperçu que depuis avoir vu que mon calcul ne répondait pas au vôtre. Je parle de la proportion que vous avez trouvée de 7 fois le diamètre à 6 fois la circonférence, qui est vraie, et non pas la mienne, que je crois que vous aurez vue dans la lettre que j’ai envoyée à Monsieur de Carcavi. Vous jugerez bien pourtant que je ne me suis abusé qu’au calcul, et non pas dans la méthode, laquelle je connais assurément être sans faute, puisqu’elle confirme votre proposition susdite. Et je pourrais par là même trouver encore le centre de gravité de la moitié du solide que fait le double espace B C G dans votre figure[2] à l’entour de sa base, mais non pas aux autres cas, faute de savoir le centre de gravité de certaines pièces de cylindre. J’ai prié Monsieur de Carcavi de vous communiquer aussi ce que j’y avais ajouté dans ladite lettre touchant les superficies des conoïdes et sphéroïdes, et de la longueur de la ligne parabolique ; et peu de temps après avoir envoyé cette lettre, j’ai encore trouvé le centre de gravité de la ligne cycloïde et des parties coupées par une parallèle à la base, qui ont cette propriété étrange, que leur centre de gravité divise leur axe toujours en la raison de 1 à 2, comme vous savez, Monsieur. Mais vous saurez aussi que je ne vous parle de ces choses que pour vous faire voir l’inclination que je garde toujours pour la science en laquelle vous excellez si fort, afin que vous m’en estimiez d’autant plus digne de profiter de votre instruction. Je souhaite que ce puisse être bientôt, et il me tarde fort de pouvoir joindre la qualité de votre disciple à celle de