Lettres de Chopin et de George Sand/Lettre 24

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Texte établi par Ronislas-Edouard Sydow, Denise Colfs-Chainaye et Suzanne Chainaye,  (p. 50-54).

24. — George Sand à Mme François Buloz, à Paris.

[Palma, novembre 1838].

Ma chère Christine, je suis à Palma depuis quatre jours seulement. Mon voyage a été fort heureux, mais assez long comme vous voyez et pénible jusqu’à la sortie de France.

En mer, nous avons été très vaillans [sic], sauf Solange qui a eu un peu de mal au cœur, comme on dit. J’ai pris vingt fois la plume (comme on dit encore) pour terminer les cinq ou six pages qui, depuis six mois, manquent à Spiridion.[1] Ce n’est pas la chose la plus facile du monde que de donner la conclusion de sa propre croyance religieuse et je vous assure qu’en voyage c’est tout-à-fait impossible. Je me suis arrêtée dans vingt endroits avec la volonté de me recueillir et d’écrire. Mais ces repos ont été les pires fatigues du voyage. Les visites, les dîners, les promenades, les curiosités, les ruines. La fontaine de Vaucluse, Reboul et les Arènes de Nismes, les cathédrales à Barcelone, les dîners à bord sur les vaisseaux de guerre, les théâtres italiens d’Espagne (quels théâtres et quels italiens !) Les guittares [sic]. Que sais-je moi ? Le clair de lune à la mer et Palma surtout, et Mallorque la plus délicieuse résidence du monde. Voilà qui m’écartait terriblement de la philosophie et de la théologie. Heureusement, j’ai rencontré ici de superbes couvents en ruines avec des palmiers, des aloès et des cactus, au milieu des mosaïques brisées et des cloîtres délabrés, et tout cela m’a remis sur la voie de Spiridion. De sorte que depuis trois jours, j’ai une rage de travail, mais jusqu’à présent impossible à satisfaire, car nous n’avons ni feu ni lieu. Pas d’auberges à Palma, pas de maison à louer, pas de meubles à acheter. Quand on arrive, on commence par acheter un terrain, après quoi, on fait bâtir, et puis on commande des meubles. Ensuite on obtient du gouvernement la permission de demeurer quelque part, et enfin, au bout de cinq ou six ans, on commence à ouvrir sa malle et à changer de chemise en attendant qu’on obtienne de la douane la permission de faire entrer des souliers et des mouchoirs de poche. Voilà donc quatre jours seulement que nous allons de porte en porte demander à ne pas coucher dehors, et nous espérons dans trois jours être installés, car un miracle s’est opéré en notre faveur. Pour la première fois de mémoire d’homme à Mallorque, une maison meublée s’est trouvée à louer ; maison de campagne charmante dans un désert délicieux mais le propriétaire, juif à ce que je crois, nous fait marchander… Le bateau à vapeur d’aujourd’hui vous portera ma lettre seulement, ce qui ne charmera pas Buloz, mais le prochain bateau (il en part un par semaine) portera mon manuscrit au consul de Barcelone pour le faire passer à Buloz par la voie la plus courte et la plus sûre.

Mais, malgré les promesses de toute navigation, les vents et les flots de Neptune peuvent retarder l’envoi car quand le vent du nord souffle sur Palma, on y est bloqué. Cependant quoiqu’il arrive, la fin de Spiridion n’y manquera que d’un N° si elle manque toutefois. Je mets tout au pire.

Voilà de nos nouvelles. En attendant, Buloz fera la grimace ; vous qui n’êtes point éditeur, mais une petite amie bien gentille et bien aimable, vous m’en saurez gré et vous prierez pour que l’hiver nous soit favorable car les cheminées sont totalement inconnues à Mallorque. Jusqu’ici Maurice va très bien. Il s’amuse comme un bienheureux. Sans les mosquites [moustiques], nous serions tous délicieux. Mais nous avons tous la figure et les mains tachetées comme des truites, et nous nous grattons comme des… suffit. Bonsoir, chère enfant. Embrassez pour moi le beau petit Paul. Mes enfants l’embrassent et vous embrassent aussi. Pensez à nous quelquefois et aimez-nous toujours..

Je vous ferai un roman sur Palma qui pourra être divertissant. Depuis le peu de temps que j’y suis, j’ai déjà vu des coutumes et des habitudes dont on n’a plus d’idée en France. C’est un pays en arrière de trois cents ans au moins. Voilà les voitures à la dernière mode [ici un dessin représentant un carrosse juché sur de hautes roues].

Ajoutez à cela quatre mulets et des rues en escalier. Quand on va au grand trot, on fait scandale et on est traité de casse-cou. Du reste, palais arabes, orangers, citronniers, palmiers, montagnes magnifiques, la mer comme un beau lac, des vallées délicieuses, et une population excellente. Si nous pouvons nous caser commodément nous y passerons l’hiver.

PS. — Mercredi :

Le courrier c’est-à-dire le paquebot n’est pas revenu de Barcelone, c’est-à-dire que ma lettre ne partira d’ici que demain. Je la laisse au consul pour qu’il l’envoye et je pars pour la campagne, où je me suis installée avec maison meublée et jardin dans un site magnifique pour 50 francs par mois. J’ai en outre arrêté une cellule, c’est-à-dire 3 pièces et un jardin, pour 35 francs par an dans la Chartreuse de Valdemosa, immense et magnifique couvent désert, au milieu des montagnes.

Notre jardin est jonché d’oranges et de citrons, les arbres en cassent. Nous avons des troncs de cactus de 20 et 30 pieds de haut, la mer à une demi-lieue, un âne pour aller à la ville, des chemins inaccessibles aux visiteurs, des cloîtres immenses et de la plus belle architecture, une église charmante, un cimetière avec un palmier et une croix de pierre comme celle du 3e acte de Robert le Diable, des parterres de buis taillé, le tout habité par nous seulement. Une vieille femme pour nous servir et le sacristain porte-clefs, intendant, jardinier, majordome, maître Jacques en un mot. J’espère que nous aurons des revenans [sic]. La porte de ma cellule donne sur un cloître énorme et quand le vent pousse la porte on entend comme une canonnade dans le couvent. Je suis dans l’enchantement et je crois que j’habiterai la cellule plus que la maison de campagne, qui est du reste éloignée de deux lieues. Vous voyez que la solitude et la poésie ne me manqueront pas. Si je ne travaille pas bien, il faudra que je sois une f… bête.

  1. Commencé en France, Spiridion fut donc terminé à Majorque. Dans la dernière partie de cet ouvrage, la description de l’ermitage de St. Hyacinthe est visiblement inspirée par l’admirable ermitage qui s’élève, non loin de la Chartreuse de Valdemosa, sur un rocher dominant la mer.