Lettres de Fadette/Cinquième série/47

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Imprimé au « Devoir » (Cinquième sériep. 142-145).

XLVII

Dans les bois d’Automne


L’été qui s’en allait à regret est revenu pour un dernier adieu. Dans l’air chaud le doux parfum des feuilles sèches ajoute une tendresse triste à la beauté de toutes les belles choses qui vont mourir. Je croyais les jolis oiseaux partis, mais deux geais des montagnes, sur la fine pointe de sapins voisins, se font leurs confidences en roulades charmantes. Les gazons fleuris sont encore de velours vert ; les nuages ourlés d’argent et les arbres roses se mirent dans le lac clair ; les cigales chantent éperdument pendant que les sauterelles dansent comme des folles.

C’est encore l’été, la forêt nous attire, plus belle que jamais dans ses couleurs d’automne. Mon amie, active et gourmande, apporte un panier, et nous allons dans un endroit où est assemblé tout un peuple falot de champignons. Il y en a de toutes les formes et de toutes les nuances : gris, bruns, verdâtres, beiges, noirs, roses, blancs, orangés. Il y en a qui ressemblent à des petits nains coiffés de chapeaux chinois ; d’autres, à des parapluies de poupées ; quelques-uns ont l’air de minuscules tables plates et rondes, et les champignons roses sont pareils à des petites danseuses aux jupes finement plissées, à la japonaise. Parmi tous ces fantasques personnages, il y en a de meurtriers dont il faut avoir grand’peur ! Mon amie fait paisiblement sa cueillette et son panier se remplit : je prédis des empoisonnements tragiques, elle annonce un souper succulent. Et voilà que, mise en demeure de répondre à une question directe, je déclare sans rougir, que je veux partager le souper mirobolant ! Et de rire de mon manque de logique !

Les heures passent trop vite dans la forêt bruissante que les petits « Suisses, » les perdrix, les insectes et les oiseaux remplissent de bavardages et d’appels. Comme tout est vivant ! On a peine à croire que dans quelques semaines ce sera l’hiver. Pendant que nous causons, le vent s’élève : il vient de loin avec un bruit de marée qui croît et décroît. Bientôt l’onde mystérieuse atteint la cime des arbres qui frissonnent, et peu à peu, tous, sapins, érables, tilleuls, chênes se mettent à vibrer d’un chant grave, lent, vieux comme le monde. — « C’est la prière du soir de la forêt, » dit mon amie. Et nous prions avec elle. Là-bas, au couchant vers lequel nous allons, le soleil, qui disparaît derrière les montagnes, strie le ciel de couleurs ardentes comme des reflets d’incendie. Le clocher de l’église se détache sur le fond, splendide comme un bijou étincelant, et le son adouci de l’angelus met une musique pieuse dans cette belle fin de jour. Comme ce serait impossible de nier Dieu quand II respire dans toute cette beauté du ciel et de la terre ! Il la prodigue et c’est le trop plein de son amour qui s’exprime dans ces couleurs, ces formes gracieuses jetées partout, moins pour manifester sa puissance que pour nous dire, de mille manières ingénieuses et délicates, qu’il s’occupe de nous et qu’il veut conquérir nos cœurs, nos pauvres cœurs errants, lassés et déçus, avides de perfections et de durée introuvables ailleurs qu’en Lui.

Nous nous taisions, écoutant Dieu tout près de nous : une grande douceur nous enveloppait avec l’ombre qui s’étendait sur la nature recueillie.