Lettres de Fadette/Première série/62

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Imprimerie Populaire, Limitée (Première sériep. 147-149).

LXI

La bonté vivante


« J’ai vu disparaître la vieille année : elle s’était fait si jolie sous sa parure de frimas, si douce et si émue, que de toutes les forces de mon être j’ai voulu la retenir ; inexorable, elle a glissé dans le passé, en emportant de mon cœur, de ma vie, tant de choses précieuses qu’il me semble être au seuil de la nouvelle année avec des mains vides, sans but, désemparée, détachée, désintéressée de tout, comme une étrangère dans un pays qui lui déplaît. »

Je relève seulement ces lignes de la petite lettre bleue reçue dans l’agitation d’un départ ; mais je l’ai lue à tête reposée dans le train qui ne voulait plus arriver, et où il faisait si froid, que je comprenais toutes les lassitudes et tous les découragements. Oui, ma petite amie, il y a des heures où l’on se sent les mains vides, le cœur vide et la tête vide ; des heures où tous les efforts semblent trop pénibles quand on entrevoit les résultats probables, des heures où le cher passé vous tire en arrière, vous force à le regarder, et vous détourne du présent, de la tâche quotidienne, du devoir qui vous attend.

Car, vous pouvez bien me dire que vous n’avez pas de but, que personne n’a besoin de vous, que vous vous sentez si inutile que cela vous décourage : vous croyez que tout cela est vrai, mais vous vous trompez ; vous ne savez pas voir et vous n’avez pas encore compris qu’il n’y a pas d’êtres qui ne soient au monde pour un but bien déterminé. Notre mission est modeste parfois, notre ambition et aussi notre bonne volonté nous porteraient à faire des actions importantes et qui comptent, et nous dédaignons trop le petit programme discret qui nous est assigné.

« Si j’avais un mari, des enfants, une maison à diriger, je saurais que je suis bonne à quelque chose !… » Soyez bonne autrement ; aidez votre amie à soigner son bébé malade ; elle ne peut sortir, faites ses commissions : ce vieux parent s’ennuie, allez lui lire ses journaux tous les jours.

Et la misère de cet hiver ! Y avez-vous pensé ! Croyez-vous que cela ne vous occuperait pas d’essayer d’aider quelques pauvres ?

Dans votre maison luxueuse et chaude, vous vous plaignez d’être inutile, et il y a près de vous des êtres humains qui ont froid et qui ont faim !

Tous, ma petite amie, nous avons des heures de faiblesse où notre égoïsme voudrait ne penser qu’à soi : faisons-le taire et occupons-nous des autres, c’est le grand remède de toutes les maladies morales, toutes les tristesse, les déceptions et les regrets.

Maeterlinck appelle « bonté morte » celle qui n’est faite que du passé : ayons la bonté vivante qui « transforme en beauté les petites choses qu’elle touche ».