Lettres de Madame Roland de 1780 à 1793/Appendices/Q

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Imprimerie nationale (p. 736-752).

Appendice Q.



BANCAL DES ISSARTS.

§ 1er.

La biographie de Bancal des Issarts a été faite avec soin et compétence par M. Francisque Mège[1]. Il ne saurait être question de la recommencer ici. Mais nous devons préciser tout ce qui concerne les rapports de Bancal avec les Roland et leurs amis, en complétant le livre de M. Mège sur un certain nombre de points[2].

Jean-Henri Bancal naquit le 3 novembre 1750 à Saint-Martin-de-Londres, en Languedoc, où son père dirigeait une fabrique de bas de soie, qu’il transporta en 1756 a Clermont-Ferrand. Des trois fils du manufacturier, l’aîné continua son industrie, le second, Jean-Louis, entra dans l’armée, où il devint général de brigade et inspecteur général du génie. Le plus jeune, Jean-Henri, après avoir fait ses classes au collège de Clermont, alla étudier à l’Université d’Orléans, où il eut Garran de Coulon pour condisciple et ami.

Le 11 novembre 1783, il acheta une étude de notaire à Paris[3], mais il se lassa assez vite du notariat et revendit son office le 21 octobre 1788[4].

C’est de ce premier séjour de cinq années à Paris que datent ses liaisons avec les amis de Roland. Dès 1787, une lettre de Paul de Lamanon, citée plus haut (p. 674), nous le montre en relations d’amitié avec Creuzé-Latouche et avec Bosc, ses voisins de quartier. (Il habitait en effet rue du Four, près Saint-Eustache) Bosc lui fit connaître Lanthenas , Lanthenas dut le conduire à Brissot, et il semble bien que Bancal soit entré des premiers dans cette Société des Amis de noirs fondée par Brissot aux premiers mois de 1788. Nous avons déjà dit ailleurs (p. 675) qu’il était de ces « promenades philosophiques du dimanche » que Bosc conduisait dans la forêt de Montmorency. Nous l’avons aussi montré faisant partie avec Lanthenas, certainement avant 1789, de ces groupes ou « Sociétés » plus ou moins secrètes ou on se préparait à la Révolution.

En décembre 1788, devenu libre par la vente de son office, il prépara, en vue des événements qui s’annonçaient, une Déclaration des droits et se rendit en Auvergne pour la communiquer à ses compatriotes. C’est là qu’il reçut de Bosc une lettre datée du 20 décembre 1788 (ms. 9533, fol. 112-113), contenant les nouvelles politiques du jour et se terminant par une plaisanterie qui atteste la familiarité de leur liaison. Il rentra à Paris en février 1789, fit imprimer sa Déclaration’' et la lut chez Brissot, « dans une assemblée nombreuse », le 20 avril suivant (Voir le Patriote français du 1er septembre.)

Le lendemain, 21 avril, il était nommé électeur de Paris par son district de Saint-Eustache.

Du 26 avril an 22 mai, diverses pièces de la collection Picot[5] nous le montrent travaillant activement à l’élection des députés de Paris ; ce sont, presque tous les jours, des billets échangés entre Brissot, Lanthenas et lui, on tient chez Brissot des assemblées fréquentes, où se rencontrent le baron de Servières, amené par Lanthenas, le député La Métherie, amené par Bosc, Augustin Debourges, ami de Brissot, Garran de Coulon, etc.

L’élection, des députés terminée (22 mai), les électeurs décidèrent de continuer à siéger et chargèrent trois commissaires, dont Bancal, de chercher une salle[6]. Cela prit un mois, car c’est seulement le 26 juin que Flesselles livra la grande salle de l’Hôtel de Ville.

Une lettre de Lanthenas à Bancal, du 4 juillet[7], montre que celui-ci, avec son ami Garran, électeur du district de l’Abbaye Saint-Germain, et le chimiste Darcet, électeur du district des Petits-Augustins, marchaient de concert à l’extrême gauche de l’assemblée des Électeurs. À cette date, Bancal avait déjà quitté, depuis un mois au moins, son district de Saint-Eustache pour aller demeurer au district des Carmes, chez son parent, le notaire Bro[8], rue du Petit-Bourbon (aujourd’hui rue Saint-Sulpice), n° 15.

Le 10 juillet, Bancal avec Carra, Bonneville, etc…, dépose une motion pour demander le rétablissement de la « garde Bourgeoise » (Tuetey, I, 149.)

Surviennent les événements du 11 (renvoi de Necker), du 12 (Camille Desmoulins au Palais-Royal). Le 13, à cinq heures et demie du matin, Lanthenas envoie à Bancal une lettre où il lui décrit le frémissement de son quartier (ms. 9534, fol. 216-217). La lettre est curieuse ; plus curieux encore les commentaires ardents que Bancal y ajoute : « … la rage, l’indignation, le mépris… » contre la « tyrannie intérieure et étrangère… ». Et il agit en conséquence : il se rend à l’Hôtel de Ville, il est un des trois commissaires qui vont chercher Flesselles et l’amènent au milieu des Électeurs. Puis il est élu membre du Comité permanent qui est alors constitué et qui décrète la formation de la « milice parisienne ». Dans la soirée du 14, on le charge d’aller à Versailles avec Ganilh, demander à l’Assemblée nationale d’intervenir auprès du Roi pour éviter la guerre civile. C’est à onze heures du soir qu’il fut entendu par elle (Robiquet, p. 26-27). C’est donc dans la nuit du 14 au 15 que, « chargé de délibérations de l’Assemblée »[9], il revint trouver le Comité qui lui vota des remerciements. (Tuetey, I, 255, 257).

Le 16, le Comité permanent, dont Lafayette était venu prendre la présidence en le renforçant de sept membres de l’Assemblée nationale, ordonna la démolition de la Bastille et nomma, pour veiller à l’approvisionnement de la grande ville, un Comité des subsistances dont Bancal fit partie. (Robiquet, p. 29) Tâche très lourde, plus lourde que jamais aux jours ou l’émeute peut naître de la disette et la disette de l’émeute. Le 17, Bancal est des vingt-cinq Électeurs chargés d’accompagner Bailly au-devant de Louis XVI..

Le même jour, Lanthenas lui écrivait une lettre (ms. 9534, fol. 218-219) qui nous révèle diverses particularités : 1e que les deux amis étaient ensemble à l’Hôtel de Ville dans la soirée du 14, au moment où Bancal en sortait pour sa mission de Versailles, tandis que la foule arrachait Flesselles de la salle du Comité et le traînait dans la grande salle ; 2e que Lanthenas, dans toutes les journées des 15 et 16 ne put parvenir à rejoindre Bancal à l’Hôtel de Ville. Là, comme toujours, son mauvais sort le laissait en arrière ; 3e qu’il se préoccupait déjà d’être élu à cette Commune dont la création ne devait cependant être votée que le lendemain, et qu’il était candidat dans son district de Saint-Jacques-l’Hôpital.

Les élections pour la commune parisienne se firent rapidement ; Bancal ne fut élu ni dans son ancien district de Saint-Eustache, ni dans son nouveau district des Carmes où il était trop peu connu ; Lanthenas ne fut pas élu davantage. En revanche, leur ami Brissot entrait dans la nouvelle assemblée, dite des Cent-Vingt[10], qui commença à siéger dès le 25 juillet et remplaça définitivement, le 30, l’assemblée des Électeurs. Elle maintint d’ailleurs les divers Comités qu’ils avaient institués et particulièrement le Comité des subsistances où Bancal continua à siéger. Il y était encore le 18 août. (Tuetey, t. I, n° 3186.)


§ 2. Bancal au Patriote français.

Après avoir été ainsi au premier rang des Électeurs de 1789 et des vainqueurs du 14 juillet, Bancal se retrouvait au second plan. Mais il resta un des lieutenants les plus actifs de Brissot, dont le Patriote français, plusieurs fois annoncé et retardé, venait enfin de paraître (28 juillet). Brissot ayant proposé, le 12 août, à l’assemblée des Cent-quatre-vingt, un plan d’organisation de la future municipalité de Paris, Bancal publia, le 3 septembre, une brochure intitulée : « Arrêtés proposés au comité de la municipalité du district des Carmes, par M. Desissarts, membre de ce comité ». (Tourneux, 7034.) « Il prétendait bien ne pas se laisser oublier ; déjà, le 26 août (voir Patriote du 1er septembre), il écrivait à Brissot pour rappeler qu’il avait réclamé, dès le 20 avril, « avant Mirabeau », le droit de réunion et qu’il contestait à l’Assemblée nationale le droit de faire une Constitution. Elle devait, selon lui, après avoir proclamé le droit nouveau, et épuisé par là son mandat, faire place à une autre assemblée qui rédigerait la loi constitutionnelle. Cette singulière interprétation du serment du Jeu de Paume était la thèse des Roland (voir lettre 326) et de leurs amis. On est toujours enclin à restreindre le mandat des assemblées dont on ne fait pas partie au profit de celles qui leur succéderont et où l’on espère entrer.

Pendant un voyage que Bancal fait en Auvergne, en octobre et novembre 1789, sa correspondance avec les amis de Paris ne s’interrompt pas. Deux lettres que lui adresse Bosc (ms. 9533, fol. 114-117), les 11 et 20 octobre, attestent une fois de plus l’amitié étroite qui existait entre eux, Garran de Coulon et Creuzé-Latouche. La collaboration au Patriote continuait également. Le numéro du 19 octobre contient une « lettre d’un voyageur », datée de Clermont, 8 octobre[11]. Mais en même temps Bancal travaillait à se faire, dans sa province la situation politique qu’il avait laissé échapper à Paris. Le 3 novembre, il faisait voter par les citoyens de Clermont, réunis en assemblée générale, une Déclaration des principes et droits sur lesquels doit être fondée la constitution municipale de la cité, et il était élu « membre du Comité permanent de la ville de Clermont pour le mois de novembre ». (Mège, p. 15 et 173.) Il envoya aussitôt sa Déclaration à Brissot, qui lui répondit, le 11 novembre (collection Picot) : « Je reçois, mon cher ami, votre Adresse et votre lettre… Je parle de l’Adresse dans le numéro de demain… [Suivent des nouvelles du jour]… Adieu, continuez à me donner des nouvelles de votre province… Ces dames [Mme Brissot, Mme Dupont, etc.] ont été bien sensibles à votre souvenir et vous disent mille choses… ». On voit, par ce simple mot, que les amis politiques de Brissot étaient aussi ceux de son modeste foyer[12].

Le 18 novembre, le Comité permanent de Clermont faisait voter, dans une assemblée générale de tous les citoyens, l’envoi à Paris de trois députés extraordinaires, pour y défendre l’intégrité de la province d’Auvergne. Le comité de division de l’Assemblée nationale travaillait alors au partage de la France en départements, et il s’agissait d’obtenir que l’Auvergne n’en fit qu’un seul.

Bancal fut un des trois commissaires désignés. Il arriva à Paris, avec ses deux collègues, dans les derniers jours de novembre : disons tout de suite que leur mission aboutit, sinon à un succès complet qu’on ne pouvait espérer, du moins à un résultat suffisamment avantageux, la création du beau département du Puy-de-Dôme, avec Clermont pour chef-lieu. Aussi furent-ils reçus triomphalement lorsqu’ils rentrèrent, le 13 février, dans leur ville. (Mège, p. 18.)

C’est durant ce séjour à Paris (fin novembre 1789-février 1790) qu’il se fit recevoir membre de la Société des Amis de la Constitution, c’est-à-dire du Club des Jacobins. La Société naissait à peine (Aulard, Jacobins, t. I, p. xvi). Il peut donc être considéré comme un de ses fondateurs.

Il fut également, avec Sieyès, un des fondateurs, en janvier 1790, du Club de 1789, où ne devaient pas tarder à prévaloir les influences exclusivement constitutionnelles, ce qui l’amena à s’en retirer bientôt[13].


§ 3. Son rôle à Clermont.

En cherchant tour à tour son point d’appui à Clermont et à Paris, Bancal risquait de voir le terrain lui manquer. Il s’en aperçut bien lors de son retour à Clermont en février 1790. Alors que ses deux collègues de mission, Monestier et Dijon, venaient d’être, lors de l’application de la loi du 14 décembre 1789, nommés officiers municipaux, quoique absents, on ne l’inscrivit même pas comme électeur primaire ! On feignit de le considérer comme domicilié à Paris. Il dut réclamer son inscription avec insistance et, après avoir fini par l’obtenir (Mège, p. 20 et 176), il sentit que c’était à Clermont même qu’il fallait se faire chef de parti. Le 17 mars 1790, il organisait à Clermont une Société des Amis de la Constitution. La première assemblée, comptant 34 membres, — dont Couthon, — se tint chez lui ; il en fut élu président : dès le lendemain, il faisait demander l’affiliation à la Société de Paris : il obtenait, pour les séances, le couvent des Jacobins. — toujours comme à Paris, — et on s’y installait le 9 avril (Mège, p. 18 et suiv., 175 et suiv.). Il se maintenait d’ailleurs en communication permanente avec Paris ; Lanthenas lui écrivait presque toutes les semaines (ms. 9534, passim), faisait ses commissions auprès de Brissot, auprès de Pétion, s’occupait de faire insérer ses articles au Patriote, tantôt dans le journal même, tantôt en Supplément (aux frais de l’auteur)[14] ; Bosc écrivait de son côté (ms. 9533, fol. 120, lettre du 1er avril) ou bien, en transmettant les lettres de Lanthenas, y ajoutait de longs post-scriptum. Ce n’est pas sans émotion qu’on manie ces autographes, au bas desquels Bancal, plus d’une fois, d’une écriture fiévreuse et confuse comme sa pensée, jette les sommaires de ses réponses.

À ce moment-là, son esprit mobile, se détournant de Clermont, où il ne prenait pas autant d’ascendant qu’il l’eût voulu, était occupé de deux idées : voyager dans le centre et le midi de la France, en apôtre de la liberté, pour y établir des affiliations, et en même temps y découvrir quelque bien d’église d’un achat avantageux pour la « Société agricole d’amis » dont nous avons déjà parlé à propos de Bosc, de Lanthenas et de Brissot. Dès le mois de mars, en vue de son apostolat, il s’était fait recommander par Bosc à Faujas de Saint-Fond, alors à Montélimar (ms. 9533, fol. 118). Un mois après, voulant aller au Puy, il se fait envoyer par Lanthenas une lettre de recommandation (ms. 9534, fol. 224) pour son cousin, M. de (Chazos, conseiller au Présidial du Puy, et pour M. de Pouzol, alors maire de la ville. Lanthenas lui envoie aussi « des lettres pour Lyon », c’est-à-dire pour les Roland (ms. 9534, fol. 225). C’est quatre jours après, le 28 avril (Ibid. fol. 226), que Lanthenas l’entretient pour la première fois de son projet d’association agricole ; « J’ai proposé à quelques philosophes de faire une association dans le genre de celle des Frères Moraves pour réunir quelques familles qui se connussent et qui fussent s’établir dans quelques-unes de nos provinces… ». Bancal s’éprend de cette idée, et lui, l’ennemi des prêtres, qui demandait un décret pour les exclure des affaires publiques (lettres de Lanthenas des 24 et 28 avril, Ibid.), écrit au bas d’une autre lettre (du 14 mai) ces lignes où se révèle son âme rêveuse, toute imprégnée du naturalisme religieux de Rousseau :

« Je n’ai point vu de situation où il soit plus facile de réunir à l’histoire naturelle les agréments et les avantages des arts utiles. Je ne croirai jamais à la philosophie, à la liberté, si elles ne déterminent l’homme à s’occuper de son bonheur pendant le court trajet de la vie, à préférer à la fumée de la gloire des plaisirs réels et à rechercher ces plaisirs dans la nature.

« Les bons patriotes doivent donner l’exemple et s’opposer à la corruption des villes qui auront longtemps sur les campagnes une influence funeste…

« La Fédération a tenu mon cœur dans l’ivresse pendant plusieurs jours. Je n’ai pu encore vous parler de mon voyage. J’ai vu que les patriotes peuvent faire beaucoup de bien… »[15].

Dans toutes ses lettres de mai 1790, Lanthenas presse son ami d’aller à Lyon, pour y assister à la fédération du 30 mai et y faire la connaissance des Roland. Mais Bancal avait des motifs de ne pas s’éloigner encore de Clermont ; les élections pour les premières administrations départementales étaient proches : le 29 mai, il fut nommé électeur du second degré (Mège, p. 20), mais son succès s’arrêta là ; le 16 juin, on lui préféra le médecin Monestier pour la place de procureur général-syndic. Par compensation, on le désigna pour aller représenter le district de Clermont à la Fédération parisienne du 14 juillet ; on avait l’air de voir toujours en lui l’Électeur du district de Saint-Eustache !

C’est alors que, pour se consoler, et n’ayant plus rien à faire à Clermont, il se décida à aller voir enfin les Roland, en passant par Lyon pour se rendre à Paris.


§ 4. Au Clos.

L’ami de Bosc, de Lanthenas, de Brissot, était impatiemment attendu ; depuis plus d’un mois, les lettres de Lanthenas l’avaient annoncé. On avait à s’entretenir avec lui du grand projet de Société agricole ; on savait qu’il pouvait y apporter une mise de fonds assez considérable. D’autre part, le collaborateur du Patriote français, le membre du Comité permanent de 1789 apparaissait avec un certain prestige. Dès le 22 juin, Madame Roland avait ouvert la correspondance directe par une lettre très étudiée (lettre 352).

Bancal arriva à Lyon dans les premiers jours de juillet, descendit à l’hôtel du Parc et resta plusieurs jours avec les Roland ; puis, le 7 juillet, il les accompagna au Clos, et en repartit le lendemain pour Paris, où il arriva le 13, la veille du grand jour de la Fédération.

Ce premier et rapide séjour avait suffi pour faire naître, entre Madame Roland et lui, une vive sympathie, dont l’écho se retrouve dans une lettre qu’elle lui adressait un mois après (lettre 369). Le 4 août, après avoir traversé à cheval les bois d’Alix, pour aller s’informer à Lyon des troubles où elle craignait que Roland ce fût impliqué, elle écrivait, le soir, à son nouvel ami ; « J’ai quitté aujourd’hui au soleil levant ma solitude et mon ami [Roland]. Comme il faisait bon dans les bois, doucement abandonnée aux impressions de la nature à son réveil !… J’ai beaucoup songé à vous, j’ai repassé sur une partie du chemin que nous avons fait ensemble… Vous êtes appelé à connaître tout ce qu’il y a de félicité en ce monde, car vous sentez le prix de la vertu : il n’y a rien au delà ! »

Bancal, de son côté, avait subi le charme. Il avait promis de revenir pour un plus long séjour et de ramener Lanthenas. En attendant, la correspondance marche aussi activement, avec autant d’abandon aimable que si on se fût connu depuis des années (voir les lettres 360 à 377). « Les deux voyageurs » — c’est ainsi que leur écrivait Madame Roland — arrivent enfin au Clos le 28 août ; deux lettres de Roland à Bosc[16] nous les montrent déjà installés ; il écrit en effet, le dimanche soir [29 août] : « Je ne vous dis rien de nos amis communs ; ils arrivèrent hier et ils vous écrivent… ». Et, le 31 : « Nous sommes tous distribués, chacun à son laboratoire, chacun écrivant, on ne sait à quoi ni à qui… ». Et le temps se passe doucement. On fait jouer Bancal au volant, on le mène promener sur les coteaux boisés qui environnaient le Clos, on évangélise avec lui le vicaire et le maître d’école ; il s’intéresse aux pauvres gens qu’assistait la rustique châtelaine, et, avant de partir, il lui laissera quelque argent pour ses pauvres. Puis on va passer quelques jours à Lyon ; Roland et sa femme y arrivent le 14 septembre ; Lanthenas et Bancal viennent les y rejoindre le lendemain, et tous repartent ensemble pour le Clos le 19 ou le 20[17]. On correspond toujours avec les amis de Paris ; Brissot écrit les 6 et 18 septembre (ms. 9534, fol. 45 et 343) ; dans sa dernière lettre, il disait à Lanthenas : « J’ai lu avec plaisir les détails que vous m’envoyez sur les abbayes que vous avez vues. Continuez. Le plan est bien entre vos mains et celles de Bancal… ». Les 25 et 28 septembre, Lanthenas écrit à Bosc, au nom de Bancal comme au sien (coll. Morrison).

Bancal quitta ses amis le 2 octobre, pour rentrer à Clermont, où l’appelait l’élection des juges aux nouveaux tribunaux (lettre de Lanthenas à Bosc du 4 octobre, coll. Morrison). Ce séjour de cinq semaines, dans le calme et la liberté de la campagne, avait singulièrement resserré l’amitié vive, si soudainement née dès la première rencontre de juillet, et dont nous avons déjà noté l’expression attendrie. Mais il est visible que Bancal, en septembre, avait souhaité et demandé davantage ; non moins visible que Madame Roland, sans se défendre d’être émue, marque résolument à son hôte les limites où sa sensibilité devra se renfermer (voir particulièrement les lettres des 8 et 28 octobre 1790, 24, 26 janvier et 11 février 1791)[18].

§ 5. En Angleterre.

Bancal, en se rendant à Clermont, avait annoncé qu’il poursuivrait ses recherches pour un domaine à acquérir ; le 16 octobre, il avait en effet envoyé des renseignements sur deux de ces domaines, Beauregard et Moupeyroux, voisins de Clermont. On pouvait donc croire, bien qu’il eût déjà parlé d’un séjour en Angleterre (lettre du 16 octobre), qu’il prolongerait son séjour en Auvergne, quand on reçut, tout à coup, le 28, une lettre de lui, datée de Paris : il avait dû quitter Clermont vers le 22 et arriver à Paris le 25.

Là aussi, il ne fit guère que passer trois semaines au plus. Une lettre adressée par Brissot au libraire James Philips, de Londres, pour lui recommander Bancal, est du 6 novembre 1790[19]. Un calcul approximatif des dates éparses dans la Correspondance permet de croire qu’il partit de Paris vers le 12 et arriva à Londres vers le 16.

Qu’allait-il faire en Angleterre et pourquoi un départ si subit ? Son esprit inquiet, son humeur voyageuse, son désir de voir de près les unitariens anglais dont Brissot lui avait tant parlé et de travailler avec eut à la confédération universelle des peuples donnent une explication générale qui pourrait suffire. Mais il y avait certainement d’autres motifs : d’abord, la déception politique, Bancal n’avait pas rencontré à Clermont plus qu’à Paris le rôle qu’il ambitionnait ; toutes les élections s’étaient faites sans qu’il y eût trouvé sa part ; les positions étaient prises pour un certain temps, et le dépit, qui est toujours mauvais conseiller, le poussait à quitter la place. Il y avait aussi une déception de cœur : cet honnête homme, rappelé par Madame Roland à la raison et au devoir, voulait s’aider de la distance pour revenir à la ligne d’amitié qui lui était doucement imposée. Ajoutons (car les déterminations humaines sont toujours complexes, surtout dans de telles natures) que ce brusque départ était peut-être un moyen de se dégager, vis-à-vis de Brissot et de Lanthenas, du projet d’association agricole, qui décidément ne marchait pas ; Robert Pigott, qui eût été un des principaux bailleurs de fonds, s’était finalement dérobé et Bancal — on n’a pas été notaire impunément — alliait à son sentimentalisme sincère un sens pratique très réel (Madame Roland aussi, voir lettre du 5 novembre 1790).

Bancal, arrivé à Londres vers le 16 novembre 1790, y demeura jusqu’au 2 juin 1791. Il y reçut de Madame Roland dix-sept longues lettres ; il continua de correspondre avec Lanthenas, avec Bosc qui, comme d’ordinaire, faisait passer les missives[20], avec Brissot[21], etc… Il ne nous reste rien, malheureusement, de ses réponses. Nous n’avons, pour y suppléer, que des notes inscrites par lui au bas de quelques-unes des lettres de Madame Roland, ainsi que les dates de la réception et de la réponse.

Logé d’abord chez mistress Margrave, 40, Bury Street, Saint-James, jusqu’au commencement de mars, puis Frith Street, no 7, Soho Square, il se répandit dans la société des amis de Brissot, quakers, déistes, unitariens, amis de la France et de la Révolution. Nous avons dressé, à l’aide de la correspondance, des papiers de la collection Picot et du livre de M. Mège, la liste des personnes qu’il vit ou fréquenta. Il nous a paru qu’elle pourrait être utile à qui voudrait étudier les rapports, trop peu connus, des « patriotes » des deux pays avant la funeste rupture de 1793. À côté de chaque nom, nous placerons la référence, P pour la collection Picot, C avec le chiffre de la lettre pour notre recueil, M avec le chiffre de la page pour le livre de M. Mège :


Aldis, P.

Addington, P et C. 437.

J. Bevan, P. et C, 419 (c’est Joseph Gurney Bevan, écrivain quaker, ami de James Philips).

Beauvais, P.

Bridel, P. (compatriote et ami de Brissot, fixé à Londres).

Bush, P.

Christie (Thomas), P et M, 30 (publiciste anglais)

Clarkson, C, 422, 423 et M, 30 (publiciste anglais).

Grandville Sharp, P. Cf. C, 392 (publiciste anglais)

Herman, P.

Harris, P.

Hillier, P.

Knowles, P.

Mme Macauley, M, 30 (publiciste anglais)

Mackay, P.

Philips, P. et C, 414, 423 ; M, 30 (James Philips, libraire et publiciste).

Siddelot (misstress), P.

Sinclair, P.

Smith, P et C, 413 (sur James Edward Smith, botaniste, fondateur de la société Linnéenne, ami de Bosc)

Stone, P.

Stanhope (Lord), C, 392 et M, 30.

Vaughan, P.

Williams, P et C, 392 ; M, 30 (le publiciste David Williams).

Williams (mistress et miss), P (d’une autre famille que David Williams).

Young (Arthur), C, 400 et M (le célèbre voyageur et agronome).

Bancal vit en outre des voyageurs arrivant de France, Abauzit, Baumgartner, à lui adressés par le quaker français Marsillac, Mathieu Bertrand, l’associé de Lanthenas, etc…

La mort de son père, survenue à la fin de 1790, le fit songer un instant à avancer son retour en France ; mais Madame Roland elle-même, après l’y avoir d’abord engagé, l’en dissuada discrètement, surtout quand elle eut à lui annoncer son propre départ pour Paris (lettre du 11 février 1791). Il se mit alors à parcourir l’Angleterre. Un plan de voyage, tracé par lui précisément au bas de cette lettre, indique qu’il serait allé jusqu’aux Highlands. Une pièce de la collection Picot nous apprend qu’il passa par Cambridge.

Au commencement de mars, il était de retour à Londres, mais semblait devoir repartir (lettre 414).

Pour avoir une idée des projets aussi généreux qu’impraticables auxquels se vouaient alors Bancal et quelques-uns de ses amis, il faudrait pouvoir citer ici la lettre que lui écrivait, le 15 avril 1791, Claude Fauchet, l’orateur du Cercle social, s’intitulant « Procureur général de la Confédération des amis de la vérité », ainsi que la réponse de Bancal (ms. 9534, fol. 197-202).

On le chargeait d’établir des liens entre la Société de Paris et des Sociétés anglaises qui ont des principes semblables et des desseins aussi cosmopolites », de « conspirer pour l’unité du genre humain », et Bancal ne se refusait pas à l’entreprise. Il ne semble pas d’ailleurs l’avoir conduite bien loin ; Madame Roland et Brissot lui-même ne l’y encouragaient guère (voir lettre 418), et nous avons déjà remarqué que l’esprit de suite n’était pas sa qualité maîtresse[22].

Les événements de France hâtèrent son retour, la Constituante, considérait son œuvre comme achevée, s’était décidée à convoquer « la première Législative » et avait invité les assemblées primaires à se réunir du 12 au 15 juin pour nommer les nouveaux représentants. Bancal, qui voulait se porter à Clermont, quitta précipitamment l’Angleterre. Son départ de Londres doit être du 2 juin.


§ 6. Retour à Clermont.

Il ne fit guère que traverser Paris. C’est dans ce rapide séjour que se placent les lettres 430 et 431 de la Correspondance. Le 20 juin, il était déjà à Clermont et trouvait les Amis de la Constitution scindés en deux sociétés, séantes l’une aux Jacobins, l’autre aux Carmes. La nouvelle de la fuite de Varennes, qui rendait l’union plut nécessaire que jamais aux patriotes, lui permit de réconcilier les deux groupes (Mège, p. 34 et suiv.) ; dans une motion des 23 et 24 juin, « il se déclara ouvertement pour la République, sans toutefois en prononcer le nom ». (Ibid.) Le Patriote du 3 juillet donna un extrait de son discours.

Ce même jour (3 juillet), Bancal faisait une nouvelle motion contre la royauté et, en même temps, s’élevait avec force contre le décret du 24 juin qui venait de suspendre les élections et d’ajourner les assemblées primaires. Il n’était pas revenu de Londres pour voir ainsi ses espérances en échec ! Le 14 juillet, il fait signer à sa société une pétition demandant à l’Assemblée de rapporter son décret (Mège, p. 42), et la fait publier dans le Patriote du 20. Le 19, il se fait donner, par une « assemblée des citoyens libres de Clermont », mandat d’aller poursuivre à Paris ces revendications et de réclamer en même temps « la convocation prochaine des assemblées électorales », en portant une pétition, datée du même jour, plus impérieuse que celle du 14 (Mège, p. 43 ; collection Picot), et que le Patriote du 30 reproduisit.

Il ne faut pas croire que Bancal, en prenant ainsi l’offensive, eût avec lui tous ses concitoyens. Les pièces publiées par M. Mège (p. 179-190) montrent que la municipalité et tous les corps administratifs étaient au contraire fort mécontents, et, doctrine politique à part, on se l’explique fort bien. En se mettant à la tête du parti avancé, Bancal, que les élections locales de 1790 avaient laissé à l’écart, ne travaillait pas seulement contre la royauté : il préparait aussi sa propre revanche.

Il semble n’être parti de Clermont pour Paris qu’avec un retard de quelques jours, car Madame Roland lui écrit encore le 22 juillet, et c’est seulement le 29 qu’il se présenta, avec sa pétition, à la barre de l’Assemblée constituante.

Il fut mal reçu. Depuis l’affaire du Champ-de-Mars (17 juillet), l’Assemblée n’était disposée à tolérer ni qu’on attaquât la royauté, ni qu’on l’invitât elle-même à s’en aller. De plus, Gaultier de Biauzat, député de Clermont, avocat des autorités locales, oubliant ses anciennes relations d’amitié avec Bancal, fit une charge à fond contre lui, soutint que la pétition était « l’œuvre de quelques intrigants qui voulaient se porter à la prochaine législature » (Mège, p. 45), et la fit renvoyer au Comité de recherches, menace grave à cette heure-là.

Bancal, déconcerté, adressa le lendemain à l’Assemblée une lettre de protestation, qui ne fut pas lue ; puis il la fit imprimer et la porta le 31 aux Jacobins, priant la Société d’en accepter 500 exemplaires et d’en envoyer 500 autres à ses Sociétés affiliées. Même là, il n’eut qu’un demi-succès. Les Jacobins, par une prudence que leur inspiraient les récents événements, dans lesquels ils avaient failli disparaître, ajournèrent la seconde partie de sa demande (Aulard, Jacobins, t. III, p. 63).

Les choses finirent toutefois par s’apaiser. D’une part, le décret du 5 août, convoquant les assemblées primaires pour le 25 donna satisfaction aux impatients, et, le 13, sur la demande de Biauzat lui-même, l’Assemblée rapporta le décret qui renvoyait la pétition au Comité des recherches, — ce qui n’empêcha pas Bancal de publier, dans le Patriote du 20, un article contre Biauzat.

Bancal retourna alors à Clermont pour travailler à sa candidature. Nous avons, par l’interruption de la correspondance de Madame Roland entre le 22 juillet et le 29 août, les dates extrêmes de son séjour à Paris. Mais il ne dut pas attendre jusqu’à la fin d’août pour aller retrouver ses électeurs.

Les opérations des assemblées primaires du Puy-de-Dôme commencèrent le 2 septembre. Couthon, alors ami de Bancal et l’un des signataires de sa pétition du 19 juillet, — Maignet, qui était aussi un de ses amis de 1790 (coll. Picot), Romme, un ami de Bosc, — furent élus. Mais Bancal échoua.


§ 7. Bancal voyage.

Pour se consoler, il se remit à voyager et à s’occuper en même temps des projets d’acquisition rurale auxquels ses amis et lui semblaient revenir. Déjà, le 27 juillet 1791[23], il avait acheté la terre ecclésiastique de Bonneval, près de Clermont, sur une pente du plateau de Gergovie. Bosc, en septembre, soumissionnait pour lui l’acquisition plus modeste de Sainte-Radegonde. Lanthenas, dans deux lettres des 14 octobre et 21 novembre, allait l’entretenir longuement du dessein d’acheter en commun l’abbaye de Mortemer, pour laquelle Robert Pigott promettait de verser 100,000 livres.

Les lettres de Lanthenas permettent de suivre Bancal dans sa vie errante. Le 22 septembre (ms. 9534. fol. 268-269), il lui recommande de passer au Puy, en lui donnant des commissions pour cette ville. Une autre lettre du 14 octobre (ibid, fol. 270-271) nous apprend que le voyageur venait de traverser les Cévennes, de passer par Viane, le pays de Bosc, par Saint-Martin-de-Londres (son propre village natal) et d’arriver à Montpellier, d’où il avait donné de ses nouvelles. Une autre, du 21 novembre (coll. Beljame), nous montre que, de Montpellier, il s’était rendu à Bordeaux. On trouve, d’ailleurs, au Patriote français du 25 novembre, un article de Bancal résumant les nouvelles de Saint-Domingue, de Bordeaux, etc., et prouvant qu’il venait de passer dans cette ville.

Dans cette lettre du 21 novembre, Lanthenas pressait son ami de revenir au plus tôt et ajoutait : « Nos amis de Lyon seront ici au commencement de décembre ». Aussi Bancal, qui d’ailleurs devait tenir rigueur à ses ingrats compatriotes, revint-il directement de Bordeaux à Paris, « au commencement de décembre », dit M. Mège.


§ 8. Bancal aux Jacobins.

Cependant les électeurs de Clermont, pour lui offrir une compensation de son échec de septembre, venaient, au renouvellement partiel de la commune, de le nommer officier municipal. Sa lettre de remerciements (Mège, p. 21) est datée de Paris, 13 décembre 1791. « En arrivant ici, de mon voyage dans nos contrées méridionales et occidentales, j’ai reçu la lettre dont vous m’avez honoré pour m’apprendre ma nomination comme l’un de vos collègues de la municipalité… » Il demandait d’ailleurs un répit de deux ou trois mois avant de se rendre à Clermont.

C’est à Paris, aux Jacobins, avec ses amis, Roland, Bosc, Lanthenas, Brissot, etc. qu’il voulait relever sa fortune politique.

Le 30 décembre 1791, il est nommé commissaire de la Société, avec Lanthenas, Bosc et Tournon, pour faire des lectures et des conférences populaires (Aulard, t. III, p. 303). Le 1er janvier, il prononce un discours sur la guerre, dont le Patriote du 15 donna un extrait. Le 17, il entre au Comité de correspondance avec Lanthenas, Bosc et Louvet. Du 24 janvier au 1er février, il est secrétaire avec Bosc, Lanthenas étant vice-président et Guadet président. Le 15 février, nous le retrouvons au Comité de correspondance avec Lanthenas, Roland et Louvet, Bosc étant secrétaire ; le 29 février, il est délégué par les Jacobins aux sociétés fraternelles du faubourg Saint-Antoine, avec Lanthenas, Robespierre et Chabot. Le triumvirat de Bancal, Bosc et Lanthenas était plus uni que jamais, et plut que jamais marchait avec les Roland. Bancal semblait donc assuré, si ses amis arrivaient un jour au pouvoir, d’y entrer de plain-pied avec eux. Mais sa malechance d’être toujours absent au moment opportun le poursuivit jusqu’au bout. Lorsque Roland, le 23 mars, fut subitement appelé au ministère de l’Intérieur, Bancal venait de retourner en Auvergne !


§ 9. Pendant le ministère de Roland.

Bancal, à Clermont, continua à travailler de son mieux à la Révolution : le 15 avril, il reçoit Frossard, venant inaugurer à Clermont le culte protestant dans l’église des Carmes et le présente à la Société des Amis de la Constitution. Le 8 mai, réalisant une idée chère à Lanthenas, il fait créer une Fédération des Sociétés populaires, dont il est élu président ; le 29, il va planter un arbre de liberté à Ambert ; en même temps, il étudie les moyens de faire créer à Clermont un Lycée (le plan de Condorcet proposait sous ce nom ce que nous appllerions aujourd’hui une Université[24]).

Mais il attendait toujours des nouvelles de Paris. Madame Roland, en lui annonçant le 23 mars la formation du ministère Brissotin, lui avait déjà dit qu’on avait songé à lui pour le ministère de la Justice. Bosc, dans ses lettres, tout en lui donnant des nouvelles du petit domaine de Sainte-Radegonde, dont il s’occupait pour le compte de l’absent, l’engageait à revenir et l’entretenait des mêmes espérances : « Madame Roland nous a parlé du projet qu’on avait eu sur vous pour le ministère de la Justice. Hier, Lanthenas me sondait pour savoir si vous accepteriez la place de secrétaire général de ce ministère… » (lettre du 12 avril). « J’étais invité à aller dîner chez Roland, pour causer de votre personne » (lettre du 26 mai). Enfin, le 30 mai, arrive une lettre de Roland rappelant d’urgence Bancal à Paris (voir Avertissement de l’année 1792). La fraction avancée du ministère, Roland, Clavière et Servan, voulait évincer l’autre (Duranthon et Lacoste), et l’on songeait définitivement à Bancal. Il accourut donc et arriva à Paris le 6 juin…[25] pour assister, le 13, au renvoi de Roland !

Il resta à Paris deux mois et demi, entretenant une correspondance active avec la municipalité et la Société des Amis de la Constitution de Clermont[26], — allant aux Jacobins (séances des 13 et 25 juin, Aulard, t. III, p. 690. et t. IV. p. 46), — travaillant, à Paris comme en Auvergne, à préparer la revanche de ses amis. Quand cette revanche fut venue au Dix août et que l’Assemblée eut décrété l’élection d’une Convention nationale, il quitta Paris, le 20 août, pour aller à Clermont poser sa candidature[27]. Cette fois, le succès n’était pas douteux : officier municipal de Clermont, représentant du système qui venait de triompher, ami intime de Roland, dont la polarité était alors immense dans les départements, Bancal fut choisi comme président de l’assemblée primaire de Clermont, puis comme secrétaire de l’assemblée électorale de Riom, et enfin, le 7 septembre, élu député à la Convention, le 7e sur 12 avec Couthon, Maignet, Romme, Soubrany, Thomas Paine et Dulaure, tous ses amis à cette heure de la Révolution.

Il arriva à Paris le 16 septembre ; Madame Roland, entre le double péril des massacres des prisons et de l’invasion prussienne en Champagne, le rappelait à grands cris (lettres des 30 août, 2, 5, 9 et 11 septembre).


§ 10. À la Convention.

Le rôle de Bancal à la Convention fut assez effacé[28]. Estimé de tous pour sa probité palitique, aimé pour la courtoisie de ses manières, il était considéré un peu comme un rêveur (ainsi que son ami Lanthenas) et laissé le plus souvent en dehors de la bataille des partis. On trouvera, à la Table du Moniteur, le relevé de ses actes. Voici ceux qui nous intéressent le plus :

Dans le Patriote du 9 octobre 1792, il proposa d’établir la censure dans l’Assemblée, pour empêcher des scènes scandaleuses, comme il s’en était déjà produit.

Le 16 octobre, Madame Roland le presse de morigéner Couthon, sur lequel elle avait cru pouvoir compter, et qui venait de se séparer (voir lettre 500).

En décembre, Anacharsis Cloots ayant lancé sa fameuse brochure contre Roland, où il mettait Bancal en cause, celui-ci lui riposta vivement (voir Mège, p. 75 et 76). Il n’en était déjà plus aux rêves démesurés de Fauchet : « Je crois plus, disait-il, à la paix universelle qu’à la République universelle ». Cf. Patriote du 16 décembre.

Le 24 décembre, il prononça à la Convention un long et remarquable discours sur l’éducation nationale, qu’on trouvera dans le recueil de M. J. Guillaume (t. I, p. 247-263). Ce sont assurément les plus belles pages qu’il ait écrites. Elles sont d’un patriote et d’un libéral. Le succès fut très vif, et Bancal lui dut sans doute d’être appelé, en janvier 1793, au Comité d’instruction publique, où il devait retrouver Lanthenas. Mais il fut assurément un membre négligent, car c’est à la séance du 19 mars qu’il parut pour la première fois (Guillaume, t. I, p. vii-ix).

Il fut secrétaire de l’Assemblée du 10 au 24 janvier et eut, en cette qualité, à donner lecture, le 14 janvier, de l’« opinion » de Thomas Paine sur le procès de Louis XVI.

De même que son ami Paine, il se prononça contre la mort du Roi, proposant l’emprisonnement jusqu’à la paix et le bannissement ensuite. Helena-Maria Williams, dont nous allons parler bientôt, assure, dans ses Souvenirs de la Révolution française (p. 39), que c’est sur ses « remontrances » que Bancal se détermina[29].

Il était membre du Comité de constitution, et deux pièces de la collection Picot nous le montrent travaillant, avec Paine et Condorcet, en janvier et février 1793, à cette Constitution girondine que la Montagne fit alors ajourner[30].

Bien qu’il fût d’ordinaire parmi les membres les moins bruyants de la Convention, il prit la parole, dans l’orageuse séance du 26 février, amenée par les furieuses excitations de Marat pour le pillage des boutiques, pour demander que Marat fût expulsé provisoirement de l’Assemblée et enfermé « afin que l’on examine s’il est fou ». Mais, à part ce mouvement d’indignation, il se tient paisible à son rang dans le parti girondin, restant fidèle sans fracas à Roland, à Brissot et à leurs amis.

À ce moment-là, Madame Roland travaillait à le marier. Les sentiments trop tendres que Bancal lui avait témoignés en septembre 1790 et qui l’avaient elle même quelque peu troublée, avaient fait place, — dès le milieu de 191, semble-t-il. — à une paisible et franche amitié. Une jeune anglaise, Helena-Maria Williams, qui avait fait avec sa mère un premier séjour à Paris en juillet 1790, que Bancal avait vue en Angleterre en mai 1791 et qui était revenue s’établir à Paris au milieu de 1792, avait été introduite par Brissot dans le monde girondin. Elle était liée avec Madame Roland, elle recevait, dans l’hôtel de la rue de Lille où elle s’était installée avec sa mère et sa sœur, Brissot et Girey-Dupré, Achille de Chastellet et Miranda, Lasource et Sillery, Grégoire et Rabaut-Saint-Étienne, etc… Bancal, conduit chez elle, ne resta pas insensible au charme de cette jeune fille de vingt-quatre ans (il en avait quarante-trois), si généreusement éprise de la France et de la Révolution. Il voulut demander sa main et Madame Roland s’offrit pour faire les ouvertures (lettres 521, 522, 523). Ses démarches restèrent infructueuses. Trois ans après au retour de sa captivité d’Olmutz, Bancal fit réitérer sa demande par Grégoire, le 3 juin 1796 (Mège, p. 165). Il ne fut pas plus heureux Hélène Williams était alors engagée dans une liaison intime, ou un mariage secret avec son compatriote John Hurford Stone[31], enthousiaste comme elle de notre Révolution.


§ 11. La captivité, les dernières années.

Le 30 mars 1793, un décret de la Convention mettait Bancal au nombre des quatre commissaires chargés d’aller avec le ministre de la Guerre, Bournonville, sommer Dumouriez de se soumettre à lui. Dans la nuit du 1er au 2 avril, le général rebelle consommait son crime en livrant aux Autrichiens les cinq délégués de la République. Bancal fut conduit à la forteresse d’Olmutz.

Le guet-apens de Dumouriez préserva Bancal de périr avec Brissot ou de plier avec Lanthenas.

Après plus de vingt mois de captivité, les prisonniers, échangés contre la fille de Louis XVI, purent rentrer en France (27 décembre 1795), et Bancal, le 2 janvier 1796, venait prendre place au conseil des Cinq-Cents[32], un décret de la Convention, du 19 août précédent ayant décidé qu’il serait, de droit, membre du nouveau corps législatif.

Il apparaissait comme un revenant : Brissot, les Roland n’étaient plus là. Il retrouvait Bosc, Lanthenas, mais séparés l’un de l’autre. Bosc malheureux, sans situation, le cœur profondément troublé, et bientôt partant pour l’Amérique. Lanthenas, membre du Conseil des Cinq-Cents, mais plus effacé et plus mélancolique que jamais, traînant le poids de ses souvenirs. Bancal resta l’ami de l’un et de l’autre.

Il y a aux Papiers Roland, ms. 9534, fol. 273-304, dix-sept lettres à lui adressées par Lanthenas depuis octobre 1794 jusqu’au 16 décembre 1798, trois semaines avant la mort de celui-ci. Elles mériteraient d’être publiées ou analysées. Les unes se rapportent à la période pendant laquelle ils continuèrent de siéger ensemble au Conseil des Cinq-Cents, jusqu’à ce que le sort les en eut éliminés (20 mai 1797). Les autres sont de la période suivante. Lanthenas étant resté à Paris dans un mince emploi et allant, quand il le pouvait, refaire à la campagne, près de Gisors, sa santé délabrée. Bancal étant retourné en Auvergne, puis voyageant en Italie (septembre-décembre 1797), à Genève (juin 1798), et revenant de temps à autre passer quelques jours à Paris. C’est dans un de ces moments que Lanthenas lui écrivait (10 mars 1798) : « Les Amis des noirs se réunissent aujourd’hui chez moi à 11 heures. Veux-tu t’y rendre ? Ils auront plaisir à te voir… » Le souffle généreux de 1788 animait toujours ces anciens amis de Brissot.

Bancal avait cependant changé sur un point essentiel : dans la solitude de sa prison d’Olmutz, il avait « prié Dieu », il avait relu l’Évangile, et, combinant sans effort ce retour à la foi avec sa fidélité aux idées de Rousseau, il avait composé un livre étrange, qui parut en vendémiaire an v (septembre-octobre 1796) : Du nouvel ordre social fondé sur la religion, Paris, Baudoin, 335 p. in-8°. Ce livre a été remarquablement analysé, autant que peut le permettre le décousu du plan, et des idées, par M. Francisque Mège (p. 140-148). Nous n’essayerons pas de le faire à notre tour ; ce serait d’ailleurs sortir de notre cadre. Disons seulement que Bancal, dans son mysticisme religieux, reste ardemment républicain. Ce qu’il veut, c’est que son catholicisme, d’ailleurs fortement imprégné de Rousseau, mène à la République et en soit la base.

Une page de son livre dut cependant lui coûter à écrire : c’est celle où il établit « que les femmes ne doivent jamais se mêler des affaires publiques »

Avec Bosc, les relations restèrent également affectueuses et confiantes. Nous avons, au ms. 9533, fol. 142-143, une lettre écrite par Bancal, le 9 mars 1797, à Bosc ; alors à Charleston, et la réponse de Bosc, du 7 mars 1798, se trouve dans la collection Beljame. Elle a été publiée par M. Auguste Rey (p. 54). Bosc s’y montre quelque peu surpris du nouveau tour qu’on pris les idées de son ami : « J’ai lu ton livre et j’y ai reconnut ton ardent amour pour la République, mais non les principes que nous discutions jadis dans nos promenades philosophiques des dimanches… » Il y a aussi, dans la même collection, trois lettres de Bosc à Bancal, de 1801 à 1803.

Au mois de janvier de cette année-là, Bancal épousa à près de cinquante trois ans, Mlle Girard, fille d’un notaire d’[illisible], près Clermont. Il en eut six enfants.

Il consacra le reste de sa vie à sa famille, à son domaine de Bonneval, à l’étude et à la prière. Il mourut au cours d’un voyage à Paris, le 27 mai 1826. « dans un hôtel de la rue des Maçons-Sorbonne où il avait l’habitude de descendre » (Mège, p. 270), à deux pas du dernier logis de Madame Roland.

L’aînée de ses enfants, Henriette Bancal, mariée en 1822 à M. de Diane du Pouget communiqua les papiers de son père au libraire Renduel, qui en tira, en 1835, le Lettres de Madame Roland à Bancal des Issarts, avec une très belle Introduction de Sainte-Beuve. Ce sont les autographes de ces lettres que Renduel vendit à M. Faugère en 1867 et qui sont entrés en 1899, par le legs de Madame Faugère, à la Bibliothèque nationale.

Une note de M. Mège (p. 167) nous apprend que le reste des papiers de Bancal a figuré à la vente qui eut lieu après la mort de Renduel, le 18 décembre 1875, et a été dispersé par les enchères. « Il y avait notamment des lettres de Brissot, de Lanthenas, de Thomas Paine, de Pétion et de Bosc d’Antic »

Une partie des papiers de Bancal se trouvait aussi, lorsque M. Mège publia son livre, en 1887, dans la collection de M. Fr. Boyer, de Volvic, où le savant historien de l’Auvergne put les consulter. Nous ne savons ce qu’est devenue cette collection. Il semble que la collection de M. Picot, conseiller à la Cour de Riom, marié à une petite-fille de Bancal, soir un reste de celle de M. Boyer.

  1. Un vol. in-8°, Paris, H. Champion, 1887.
  2. Quand nous ne donnerons pas de référence, C’est M. Mège, dont le travail a été fait avec des papiers de famille, qui sera notre autorité.
  3. Alm. royal de 1785, p. 404. Bancal y figure sous le nom de Desissarts, successeur de Me Cordier. Il avait ajouté à son nom patronymique, suivant un usage du temps, celui de Des Issarts, tiré d’une propriété de famille, et c’est ce dernier nom qu’il porta jusqu’au décret du 19 juin 1790.
  4. À Pierre-Nicolas Delacour, qui fut membre de la commune de Paris et fut guillotiné le 29 juillet 1794.
  5. Voir, sur cette collection, à laquelle nous nous référons plusieurs fois, une note de la page 168 de ce volume.
  6. Paul Robiquet, Le personnel municipal de Paris pendant la Révolution, 1890. Ce livre utile sera souvent mis à contribution dans cette notice.
  7. Ms. 9534, fol. 214-215. Le manuscrit porte 4 juin, mais c’est un lapsus, ainsi qu’il ressort du texte de la lettre.
  8. Bro était un vieux notaire (depuis 1766, Bancal avait des fonds chez lui, près de 20,000tt, à la date du 7 mai 1789, ainsi qu’il ressort d’une note de sa main (collection Picot).
  9. Coll. Picot, laissez-passer délivré à Bancal et à Gandilh, signé de Lafayette et de Lally Tollendal.
  10. Qui devint, le 5 août, l’Assemblée des Cent-quatre-vingt, dont fit partie le vieux notaire Bro, l’ami et le parent de Bancal, et qui fut remplacée, le 18 septembre, par l’Assemblée des Trois-cents.
  11. Voir, dans le Patriote du 23 novembre, une autre lettre de Clermont-Ferrand, c’est-à-dire de Bancal, du 17.
  12. Ainsi Lanthenas, Bosc, Valady (ms. 9534, fol. 343-344), et plus tard Girey-Dupré, Riouffe, Souqué, Marchena, etc.
  13. Nous avons traité ce sujet dans la Révolution française de septembre 1900, « Quelques notes sur le Club de 1789 »
  14. Une pièce de la collection Picot nous donne le tarif : 18tt par colonne d’impression. Le Journal de Paris prenait 36tt (Becq de Fouiquières, œuvres en proses d’André Chénier p xxxvii).
  15. Il s’agit ici du voyage du Puy que Bancal avait fait rapidement dans la première quinzaine de mai. Quant à la fête de la Fédération, c’était celle qu’on avait célébrée à Clermont et dont le Patriote du 28 mai donna un compte rendu.
  16. Coll. Morrison.
  17. Correspondance et coll. Morrison. — Cf. Patriote français du 6 octobre, Nouvelles de Lyon : « Des voyageurs instruits qui ont fait quelque séjour dans cette ville, nous marquent que l’aristocratie y a jeté le masque… »
  18. Cf. Sainte-Beuve, dans sa belle Introduction aux Lettres à Bancal, p. xlviii et suiv.
  19. Catlogue Morrison.
  20. Collection Morrison, lettres de Lanthenas à Bosc, ms. 9534, fol. 243 et 245.
  21. Patriote français du 26 décembre 1790, « Extrait de la lettre d’un voyageur français en Angleterre ».
  22. Il fit pourtant envoyer, le 18 avril, aux Amis de la Constitution de Clemont, une adresse par la Société de la Révolution [de 1688] qui existait à Londres (Mège, p. 32).
  23. C’est M. Mège (p. 26) qui donne cette date.

    Mais alors l’acte dut se faire par procuration, cat Bancal, le 27 juillet (avant-veille du jour où il se présenta à la barre de la Constituante), ne pouvait plus être à Clermont.

  24. Il s’en occupait encore plusieurs mois après. Il y a, dans la collection Picot, une lettre intéressante, du 28 août 1792, que Brissot lui adressa à ce sujet.
  25. Mège, P. 212.
  26. M. Mège a publié ses lettres, p. 212-237.
  27. À peine y était-il arrivé qu’il recevait une lettre de Lebrun, Ministre des affaires étrangères, du 26 août, lui proposant une mission en Angleterre (Mège, p. 57 ; collection Picot). L’ambassadeur anglais avait quitté Paris le 23 août ; on pensait que Bancal, par ses relations avec les libéraux anglais, pourrait retarder la rupture. Mais il préféra être député.
  28. Il continua à correspondre fidèlement avec la municipalité de Clermont (Mège, p. 237-274).
  29. On s’irrita de ce vote à Clermont et on parla de le rayer de la Société des Amis de la Constitution, devenue le club des Jacobins, Frossard, qui se trouvait à Clermont, prit sa défense (Mège, p. 205).
  30. Cf. Patriote du 19 décembre. — À ce moment-là, il avait quitté la maison du notaire Bro pour aller demeurer dans la « cour [ou cul-de-sac] de l’Orangerie, maison de M. Remon ». Il se trouvait là le proche voisin de Pétion. Il y était déjà en novembre 1792 (collection Picot), et cependant une lettre que lui adresse son frère, le 13 janvier 1793, porte encore « chez le citoyen Bro, près Saint-Sulpice », petit détail qui montre bien sa négligence ; il avait changé d’adresse depuis deux mois et n’en avait rien dit à son frère, bien qu’ils fussent restés unis.
  31. John G. Alger Englishmen in the French Revolution, p. 60.
  32. Il retourna demeurer dans la cours de l’Orangerie.