Lettres de ma chaumière/Le Crapaud

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A. Laurent (pp. 135-150).





LE CRAPAUD


À M. Aurélien Scholl.




J’avoue que j’aime le crapaud. Bien qu’il soit hideux et couvert de pustules, qu’il rampe sur un ventre jaune sale, qu’il ait la démarche grotesque et qu’il se plaise au fond des vieux trous ou sur la bourbe des eaux croupies, cet animal ne m’inspire aucune répulsion. Je n’ai nul dégoût à le prendre dans ma main et à lui dire les paroles de tendresse niaise que murmurent les concierges aux oreilles de leurs affreux roquets. Que de poignées de main j’ai données à des hommes dont la peau était peut-être plus blanche et lavée au champa, mais dont l’âme était infiniment plus immonde que celle du crapaud ! Car, n’en doutez pas, s’il est vrai que l’homme possède une âme, le crapaud, le pauvre crapaud, en possède une aussi, et combien meilleure ! L’avez-vous observé quand, après avoir aidé sa femelle à se débarrasser de ses œufs, il enroule lui-même autour de ses propres cuisses, les précieux chapelets ? Il les porte partout avec lui, plus prudent, plus ingénieux que jamais, de façon à ce qu’aucun de ces œufs ne se détache, et lorsqu’ils sont près d’éclore, il les dépose dans une mare, au meilleur endroit, et les défend courageusement contre les salamandres et les mourons.

Il n’y a pas, dans toute la création, un être plus haï que le crapaud. Les femmes, à sa vue, poussent des cris d’horreur, et si, par malheur, son corps a frôlé le bout de leurs jupes, elles s’évanouissent. L’ignorante brutalité du passant lui déclare une guerre sans merci. Quand, après les averses, on le rencontre par les chemins, qui sautille gauchement sur ses pattes courtes et plissées, on l’assomme d’un coup de bâton, on lui lance des pierres qui l’écrasent. C’est un maudit, maudit comme le sergent de ville que les surins guettent au détour des rues nocturnes ; comme le gendarme dont on retrouve le corps mutilé, au fond d’une marnière, près du bois hanté des braconniers ; comme tous ceux-là qui se dévouent à une œuvre juste, utile et bienfaisante, sans autre récompense que le mépris et la haine des foules. Ce n’est point seulement à cause de sa laideur qu’on le déteste, c’est surtout à cause de la mission, à la fois protectrice et justicière, qu’il accomplit dans la nature. Le crapaud détruit les larves qui coupent les moissons par la racine, font se flétrir les blés et se dessécher l’herbe des prairies ; il pourchasse impitoyablement les insectes qui dévorent les bourgeons, les limaces, les chenilles, les vers immondes qui corrodent les fleurs de leur bave, et pourrissent, sur les branches, les fruits encore verts : besogne ingrate et qui, semblable à celle de ces Don Quichottes imbéciles qui veulent préserver des larves humaines les beaux fruits d’intelligence, les belles fleurs d’art, les belles semences de patriotisme, ne rapporte que des horions et des risées. Malheureux crapaud, quand donc cessera-t-on de te poursuivre, de te jeter des pierres, de t’assommer ainsi qu’une bête malfaisante, toi, l’auxiliaire résigné du laboureur, le protecteur honni des jardins, le conservateur des trésors de la terre, toi qui, malgré ta mine basse et les verrues de ta carcasse rugueuse, devrais être le premier, parmi les animaux sacrés, comme tes sœurs les hirondelles et les cigognes, comme tes frères, les roitelets ?


Je marchais dans un chemin de traverse, bordé à droite et à gauche de bourdaines épaisses et de souches d’ormes courtes, trapues, mangées de polypes monstrueux et creusées de trous noirs. Il avait plu. Maintenant l’eau s’égouttait à la pointe de chaque feuille, en perles brillantes que le soleil irisait. Derrière les haies, les champs, mouillés par l’averse, fumaient, et l’on apercevait sur une branche morte de pommier des oiseaux bouffis qui secouaient leurs plumes. Sur le talus du chemin, entre les ronces et les brins d’herbe, quelque chose de sombre s’agita. Je m’approchai et je vis un crapaud, un vieux crapaud à la peau grumeleuse et crevassée qui, fort empêtré dans la broussaille, fuyait vers un gros tronc d’orme dont les racines à nu posaient sur le talus comme les serres d’un immense épervier. J’observai le crapaud. Après beaucoup de difficultés, il arriva au pied de l’arbre, juste au-dessous d’un trou qui, à la hauteur de cinquante centimètres, bâillait tristement dans l’écorce de l’orme. De ses deux pattes de devant, le crapaud s’appuya fortement contre l’arbre ; lorsqu’il se sentit bien suspendu, il fit un mouvement et son ventre se colla contre l’écorce, faisant l’office de ventouse ; ses pattes alors se détachèrent pour s’élever plus haut. C’est ainsi qu’il atteignit le trou, par où il disparut. Cet exercice m’avait émerveillé et je pensai que le crapaud qui l’avait aussi délicatement exécuté devait être un vieux routier, habile en plus d’un tour et d’une intelligence rare, comme sont les vieux crapauds. Je cueillis une belle mûre sauvage, je la piquai au bout d’un brin d’herbe et l’introduisis dans le trou de l’arbre, en ayant soin de la faire aller et venir pour exciter la curiosité et la gourmandise de mon batracien. Au bout de quelques minutes, je sentis que la mûre avait été gobée. J’en pris une nouvelle, et celle-ci ne tarda pas à être mangée ; à la troisième, le crapaud se présenta au bord du trou.

Qu’il avait une bonne et vénérable figure, avec sa gueule large et plate, ses gros yeux ronds qui lui sortaient de la tête, des yeux à la fois pleins de bonté, de malice et de résignation !

Je lui donnai encore quelques mûres, des vers et des mouches, qu’il avala avec une visible satisfaction, en me regardant d’un air de reconnaissance ; et, lui ayant laissé une provision de nourriture, je continuai mon chemin…

Tous les jours, je passais en cet endroit, et je m’arrêtais auprès du vieil orme. Le crapaud ne tardait pas à paraître. Je le gorgeais d’insectes, et lui, pour me remercier, me racontait toutes les aventures de sa vie, ses longs sommeils d’hiver sous les pierres gelées ; la cruauté des hommes quand, après les pluies chaudes, il sortait de sa retraite et s’égarait dans la campagne, foulé par les pieds, poursuivi par les dents des fourches ; tous les coups de bâton et tous les coups de sabot dont sa peau gardait encore les traces ; et j’admirais combien ce patriarche avait dû dépenser d’adresse, de prudence, de véritable génie, pour arriver, sans trop d’encombres, à travers les dangers et les embûches, malgré la haine des hommes et des animaux, à traîner sa misérable existence, qui devait être longue de plus de cent années.

— Notre histoire, me dit le crapaud, est pleine de choses lamentables et merveilleuses. On nous déteste, mais nous intriguons beaucoup les gens… Il faut que je te raconte quelque chose d’extraordinaire… Un soir de printemps, je fus pris par un savant, un vieux savant, qui cheminait sur la même route que moi. Tu connais sans doute cette espèce d’hommes farouches et barbares qu’on appelle des savants ! Il paraît que cela ne vit que du meurtre des pauvres bêtes, et que cela ne se plaît que dans le sang et les entrailles fumantes… Mon savant avait des lunettes et un grand chapeau de paille, sur lequel il avait piqué au moyen d’une épingle trois papillons qui battaient de l’aile de douleur… C’était affreux… Il m’enveloppa de son mouchoir et en me fourrant dans une boîte en fer blanc qu’il portait en bandoulière, je l’entendis ricaner et se dire : « Voilà un fameux crapaud ! Ah ! nous allons pouvoir nous amuser un peu, voilà donc un fameux crapaud ». Je passai la nuit en cette boîte que le bourreau, sans plus de façon, avait accrochée à un clou, dans son cabinet. Le lendemain de grand matin, le savant me retira de ma prison. Il me déposa sur une table, où se trouvaient beaucoup d’instruments et d’objets inconnus, puis, après m’avoir examiné en tous les sens du bout de sa pince d’acier, il me jeta au fond d’une sorbetière et me gela… Oui, il me gela !… Quand je sortis de la sorbetière, j’étais inerte et plus dur qu’une pierre. « Je crois qu’il est gelé, tout à fait gelé, je le crois », dit le savant. Et, pour s’en assurer mieux, il me frappa à plusieurs reprises avec une règle et me précipita durement trois fois, sur le parquet. Mon corps claquait comme une planchette de bois sec : « Parfaitement gelé, mon garçon », reprit-il. Et l’on me mit au frais.

Je restai ainsi deux ans. L’été, j’avais un supplément de glace car le savant craignait que je ne dégelasse. Quand un ami venait rendre visite à mon savant, on descendait à l’endroit où je me morfondais en mon gel. Celui-ci me prenait dans sa main et me jetait violemment contre un mur : « Qu’est-ce que c’est ça, le savez-vous ? », demandait-il. « C’est un crapaud en bois. » — « Pas du tout, c’est un crapaud gelé, et il vit, et je le dégèlerai, et cela fera une révolution à l’académie ». C’étaient, à ce propos, des discussions qui n’en finissaient plus. Je fus, en effet, dégelé en grande pompe et me mis aussitôt à sauter comme un cabri. Tout l’Institut était là ; on n’en revenait pas. Je profitai de l’effarement général pour m’enfuir, car je ne doutais pas que tous ces gens ne voulussent recommencer des expériences sur mon dos… On m’a conté depuis que le savant a écrit trois volumes in-quarto, sur mon aventure… Quelle pitié !


Je ne sais pourquoi l’idée me vint de lui donner un nom, et je l’appelai : Michel. Il parut très flatté de cette attention, le pauvre crapaud, et peut-être prit-il ce vocable pour un ennoblissement, pour quelque chose qui devait désormais le sauvegarder du mépris. Il répondait très bien à son nouveau nom, et quand je disais : « Michel ! », son corps se trémoussait, et ses yeux, plus vifs, roulaient avec un reflet de joie dans leurs orbites saignantes. Le bruit de mes pas sur le chemin lui était familier et connu, et il ne l’eût pas confondu avec celui des autres passants. Du plus loin qu’il l’entendait, vite il se présentait à l’entrée du trou, impatient et frémissant comme un chien qui sent approcher son maître. Quelquefois, je faisais mine de ne pas m’arrêter, et Michel me suivait de ses yeux devenus tristes tout à coup.

Un jour, je ne trouvai plus Michel. En vain je l’appelai, en vain je frappai sur l’arbre, en vain je mis dans le trou noir des insectes et des mûres. Le trou était vide : Michel était parti. Je repassai le lendemain. Une chauve-souris avait élu domicile dans la maison du pauvre crapaud. Elle s’envola tout effarée par la lumière, se cognant aux branches des arbres et poussant de petits cris. Je ne doutai pas que Michel n’eût été assommé. Pourtant la broussaille n’avait été dérangée ni foulée ; aucun savant, aucun chien n’était venu là. Je ne pensais plus à Michel, quand, un beau matin, je l’aperçus qui me regardait du seuil de son antre. Mais, combien changé ! Sa peau ridée, flasque, autour de son corps, faisait de gros bourrelets verdâtres ; son œil était atone ; à peine s’il pouvait remuer ses membres, réduits à l’état de chiffons visqueux.

— Eh bien ! Michel, lui dis-je d’une voix sévère, vous vous êtes mis dans un joli état ! Voilà donc où vous mène l’inconduite.

Michel me regarda d’un air craintif et honteux. Pourtant il mangea avidement des insectes et de belles mûres. Nous reprîmes nos conversations.

Hier encore, je ne vis pas Michel, et je remarquai que les ronces avaient été, au pied de l’orme, piétinées, saccagées, arrachées. Et soudain je l’aperçus, le corps en bouillie, ses entrailles étalées, attaché sur la terre, par une brindille de coudrier pointue comme une épée. Je le couvris de quelques feuilles de ronces et l’ensevelis dans son trou.

Une fauvette chantait au sommet d’un arbre voisin.