Lettres de ma chaumière/Veuve

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A. Laurent (pp. 217-242).
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Veuve





VEUVE


À M. Paul Bourget.




Je me préparais à sonner au presbytère, quand la porte s’ouvrit. Je dus m’effacer pour livrer passage à une femme en deuil qui sortait. Elle me parut très pâle sous son voile de crêpe anglais, mais il me fut impossible de distinguer ses traits. D’ailleurs, elle passa rapidement, reconduite par le curé jusqu’à la voiture — une vieille calèche de campagne attelée d’un gros percheron — qui stationnait à la porte.

— Ainsi, monsieur le curé, c’est bien entendu comme cela ? Voyons, nous n’avons rien oublié ?

— Je ne crois pas, madame la marquise.

— Faudra-t-il vous envoyer quelqu’un de la ferme pour vous aider, monsieur le curé ?

— Merci, merci, madame la marquise… Gaudaud, mon sacristain, est habitué… Je l’emmènerai.

— Eh bien ! au revoir, monsieur le curé.

— Je vous présente mes respects, madame la marquise.

Le curé referma la portière, et la voiture partit, dans un bruit de ferrailles, vénérable et disloquée.

— Quelle bonne dame ! me dit le vieux curé, comme nous entrions au presbytère. Si celle-là ne va pas tout droit en paradis, c’est que personne n’ira.

— Qui est-ce donc ? demandai-je. Il me semble que cette figure ne m’est pas inconnue.

— C’est Mme la marquise de Perseigne.

— Comment, la marquise de Perseigne ? la célèbre et belle marquise de Perseigne ?

— Oui. Depuis son malheur, elle habite, pas loin d’ici, une espèce de ferme qui lui appartient de sa mère, et qu’elle n’a même pas pris la peine d’aménager en maison bourgeoise. Et elle vit là, toute seule, ne s’occupant que de charités… Justement elle venait aujourd’hui régler avec moi les dispositions de la semaine. Ah ! avec Mme la marquise, je vous affirme que la cure de Saint-Sulpice n’est pas une… sinécure, conclut le curé qui de temps en temps aimait à rire. Et dites-moi, mon jeune ami, que faisons-nous en politique ?…

Cela n’étonna personne à Paris, quand la nouvelle du mariage de Jacques, marquis de Perseigne, et de la comtesse Marcelle de Savoise, née des Radrays, fut officiellement connue. Il n’était que temps. Dans les salons où l’on jase, on commençait à trouver que l’affaire durait, durait… Même il s’en était fallu de peu — de la largeur d’une langue de femme — que l’on ne causât sérieusement, et que la malveillance ne quittât le domaine de l’allusion timide, pour entrer dans celui de la brutale affirmation. « Ah ! c’est un vrai soulagement ! », avait dit Mme de Grandcœur, à qui on ne donnait pour le moment que quatre amants : un banquier israélite, un général de cavalerie, un sportsman et un comédien, sans compter le mari, lequel, encore que sénateur, ne passait point pour la cinquième roue de ce carrosse si bien attelé. Du reste, de toutes parts, on approuva et on applaudit. Nom, fortune, jeunesse, beauté, tout en cette union paraissait le mieux du monde assorti. L’amour lui-même la parfumait ; l’amour, cette fleur douloureuse, qui souvent n’éclôt que dans les larmes, l’amour, cette fleur rare, qui, si rarement, fleurit au front des nouveaux époux.

Le mariage fut célébré à Sainte-Clotilde en grandissime pompe. Il y eut orgie de fleurs et de cierges, toilettes folles, chants d’orgue délicieusement énervants, et Sa Grandeur Mgr de Parabère, le plus jeune et le plus joli prélat de France, prononça, au milieu de l’assistance pâmée, une allocution qui fut jugée divine, et que trois reporters, qui ne l’avaient point entendue, prétendirent être tout animée du souffle le plus chrétien et de la mondanité la plus exquise. Entre des énumérations de noms mal orthographiés ou de pure fantaisie, ces mêmes reporters remarquèrent aussi que le marquis de Perseigne et la comtesse de Savoise avaient la gravité émue et la solennité inquiète qui conviennent aux grands bonheurs. Donc, rien ne manqua et ce fut charmant. Et les dernières lumières de l’église éteintes, et le lunch terminé, et les nouveaux mariés enfuis, on pensa à d’autres choses, c’est-à-dire qu’on ne pensa plus à rien, ce qui est, à Paris, et dans ce milieu, la façon de penser la plus communément répandue.

Marcelle des Radrays avait, à dix-huit ans, épousé le comte de Savoise, l’unique héritier du nom célèbre et de la belle terre de Savoise en Normandie. Très joli homme, mince et blond, de manières correctes et parfaitement élégantes, d’une ignorance aussi complète que possible et d’une insignifiance d’esprit qui lui faisait accepter, sans réflexion et sans révolte, les modes du jour, les idées reçues du moment et, en général, toutes les opinions bien portées, le comte de Savoise était ce qu’on appelle, dans les milieux spéciaux du chic, un gentleman accompli. Il montait en perfection ; aucun n’était plus habile que lui à mener un drag et à courre un cerf, et, dans les réunions sportives où il se prodiguait, lui, ses voitures et ses chevaux, on ne cessait d’admirer l’harmonie délicate de ses pantalons, la suavité de ses boutonnières fleuries. On le citait en toutes occasions. Il s’en montrait très fier, et sa femme l’adora.

En cet amour, Marcelle avait apporté, sans compter, tous les trésors de bonté passive et de vertu soumise qui étaient en elle. Elle ne voyait que son mari, n’entendait que lui, n’était heureuse que par lui, et, bien qu’elle fût très belle et, partant, très courtisée, elle passait, au milieu des hommages du monde, indifférente à ce qui n’était pas son mari, sourde à ce qui ne venait pas de lui, sans retourner la tête, une seule fois, aux désirs qui suivaient la traîne de ses robes et toujours voletaient autour d’elle. Ce qui faisait dire aux femmes, avec des moues de léger dédain, que « la petite » manquait d’esprit, comme si la bonté et la vertu n’étaient pas le véritable esprit de la femme. Marcelle eut ainsi trois années d’un bonheur que pas un nuage ne vint, un seul instant, assombrir.

Un jour, à la chasse, le comte de Savoise, sautant un mur, tomba de cheval si malheureusement qu’on le ramena au château, le visage sanglant, le crâne fendu, se mourant. Il succomba dans la nuit. De ce coup terrible et si imprévu, on crut que Marcelle deviendrait folle. Elle ne pouvait arracher ses yeux à la vision horrible de ce cher cadavre. Hagarde, elle suppliait qu’on l’ensevelît avec lui. Pendant plusieurs jours, en proie à des attaques de nerfs, elle emplissait le château de ses cris de douleur. Cette première crise apaisée, la pauvre femme s’abîma en une prostration qui avait tout l’effrayant et tout l’inquiétant de la mort. Elle demeurait, des journées et des nuits entières, couchée sur sa chaise-longue, la tête vide, les yeux fixes, la bouche ouverte, les lèvres froides et raidies, immobile ainsi qu’une statue de cire. Refusant les soins de sa femme de chambre, ne prenant aucune nourriture, ne parlant pas, ne dormant jamais, Marcelle, dans le néant de sa vie semblait attendre le néant de la mort. Elle ne mourut point, pourtant. Peu à peu, et sans efforts, le passé qu’elle se prit à revivre, les souvenirs qu’elle se prit à rappeler, un par un, lui coulèrent dans l’âme quelque chose de la douceur indécise et triste d’un rêve. Et, comme il ne se mêlait à ses souvenirs que des images riantes, des résurrections de joies tranquilles et sans remords, au bout d’une année, la douleur s’endormit, en quelque sorte bercée par sa tendresse même.

Ce fut vers cette époque que Jacques de Perseigne, au retour d’un long voyage à travers le monde, s’en vint passer tout un été chez sa mère, à Perseigne. Perseigne n’était éloigné de Savoise que d’une lieue. De même que les deux domaines se touchaient, se confondaient presque, de même une étroite intimité unissait les deux familles qui, durant les mois de villégiature, avaient accoutumé de se voir, à peu près chaque soir. La marquise, surtout après le malheur de Marcelle, avait redoublé de dévouement, et cette affection vigilante, mêlée de tendresses et de bourrades, ces caresses endormeuses qu’ont les vieilles gens, avaient été pour beaucoup dans l’apaisement des souffrances de la triste veuve. Aussi, en ce grand château, maintenant si abandonné, Marcelle se trouvait-elle presque heureuse, entre la marquise de Perseigne, qui essayait de ramener le sourire à ses lèvres pâlies, et Jacques, qui la regardait de ses yeux doux et profonds, l’intéressait en lui contant ses aventures et ses travaux.

Jacques avait-il aimé la comtesse de Savoise ? On le disait, mais on n’en savait rien. Il est vrai que son brusque et si long voyage ressemblait bien à un exil, et l’on pouvait croire qu’il ne l’avait entrepris que pour se guérir d’un amour impossible. Il s’expliquait aussi par le caractère naturellement mélancolique de ce très particulier jeune homme, et le dégoût qu’il avait sans cesse manifesté pour l’existence servile qui va des amitiés menteuses des clubs aux vaines amours des salons. Un poète de ses amis avait dit de Jacques : « Il y a en lui du lion, du fakir et de la sensitive ». Du lion, il avait les colères superbes ; du fakir, les contemplations entêtées ; de la sensitive, les exaltations, les découragements et les larmes.

Il détestait le monde parce qu’il n’y trouvait rien de ce qu’il cherchait dans la vie : des idées, des croyances, des dévoûments. Et il n’y rencontrait que des bavardages odieux, des préjugés, des rancunes, des abdications morales, des comédies d’alcôve, et des drames d’écurie, tout un scepticisme pourrissant, mal dissimulé sous l’hypocrisie des protestations timides et des lâches révoltes. Ces races épuisées, à qui, au milieu de l’effarement du siècle, il ne restait que la conception du plaisir, et qui, sans remords, sans luttes, assistaient à l’agonie définitive de leur histoire, n’étaient plus, pour lui, que les courtisans avilis du Millon cosmopolite, les pèlerins apostats de ces temples nouveaux, aux sommets desquels, brille, non pas la Croix de rédemption, mais le Chiffre d’or. Et c’était avec un déchirement de son âme tourmentée par le beau, qu’il voyait cette société, dégringolant dans l’abîme au bruit des orchestres et des fêtes, emportée par un vertige d’imbécillité et de folie.

Marcelle, écoutant cette voix chaude et vibrante, tantôt enflée comme un tonnerre, tantôt caressante comme un chant d’oiseau, se trouvait profondément troublée et remuée dans tout son être. Un monde de sensations et d’idées nouvelles se leva du fond de son cœur, se dressa devant son esprit. Et un beau soir, elle découvrit, sans un scrupule, sans une pensée pour le mort qu’elle avait tant pleuré — elle découvrit, avec une joie délicieuse, qu’elle aimait. Comme elle avait aimé Savoise, ce jeune homme futile et banal, elle aima Perseigne, ce jeune homme grave et mystérieux, et, par cette prodigieuse et inconsciente intelligence des situations qu’ont les femmes, son amour, qui n’avait point dépassé le pauvre idéal de Savoise, monta d’un coup d’ailes jusqu’à la hauteur de cet esprit rare, de cette âme d’élite qui était Jacques de Perseigne.

La belle saison finie, Marcelle rentrait à Paris. Quelques mois après, ainsi qu’on l’a vu, elle se mariait.

C’est le soir dans leur hôtel de la rue Barbet de Jouy. Ils sont seuls, tous les deux, oh ! bien seuls ! Marcelle, assise derrière un paravent à fleurettes pâles, le bras accoudé à la liseuse, lit un livre, distraitement. Ses paupières sont un peu rougies et gonflées. Est-ce la fatigue ? On dirait qu’elle a pleuré. Jacques renversé dans un fauteuil, les mains pendantes, une cigarette éteinte entre les doigts, semble suivre, d’un œil accablé, les dessins qui courent sur les poutrelles dorées du plafond, et le reflet rose et vert des lampes qui, de place en place, se joue sur les tentures et éclaire des coins de choses étranges, noyées d’ombre.

Un an à peine a passé depuis leur mariage. Et ils ne se disent rien, comme s’ils craignaient de réveiller des tristesses endormies ; et ils ne se regardent pas, comme s’ils avaient peur d’apercevoir au fond de leurs regards des pensées de douleur, montant sur un flux de larmes. Et l’on n’entend rien, dans ce grand salon, que le froissement des feuillets du livre que Marcelle retourne toutes les cinq minutes, et les heures qui, jadis, furent si brèves et qui maintenant sonnent si longues, entre des éternités de silence.

Pourtant ces deux êtres qui sont là, tristes et mornes, ainsi que les ménages coupables ou ceux que la lassitude est venue séparer de chair, comme elle les a déjà séparés d’âme, ces deux êtres s’adorent. Jeunes, bons, ardents, Dieu les avait créés pour la joie de vivre et pour les célestes ivresses des passions bénies. Il n’était pas possible qu’une seule année eût vidé leur cœur de tout l’amour qu’ils y avaient entassé.

Non, ils s’adorent comme au premier jour, plus qu’au premier jour même, et pourtant ils comprennent que leur bonheur est à jamais perdu, et qu’elles sont défuntes à jamais, les espérances promises d’un avenir si beau. Jacques est jaloux, non d’un homme vivant, mais d’un mort, et, dès le lendemain de son mariage, une image s’est dressée entre sa femme et lui, une image implacable et maudite, l’image du premier mari.

Quand cette vision, subitement, se présenta à lui, il éprouva au cœur une serrée douloureuse, puis comme un étranglement dans la gorge. Il crut qu’il allait défaillir. Ainsi cette femme, sa femme à lui, Marcelle enfin, n’était pas tout à lui. Un autre l’avait possédée, et c’était cet autre qui avait éveillé la femme dans la jeune fille et bu, à s’en griser, les prémisses délicieuses du plaisir ignorant et révélé ! Ce qu’elle lui avait dit, lèvres à lèvres, elle l’avait dit à un autre. Ces baisers, ces étreintes, ces abandons, cette impudeur superbe de la femme qui se donne, tout ce par quoi il venait d’être affolé ? Une habitude, une continuation. Ainsi elle sortait des bras d’un homme, souillée ; et retombait dans les bras d’un autre homme, prostituée, sans une hésitation, sans un remords, sans une révolte, pareille à la femme de l’Écriture qui essuya ses lèvres et dit : « Je n’ai pas mangé ». Et c’était maintenant seulement qu’il pensait à cela, à cela, l’irréparable ! Il essaya de raisonner. Marcelle l’aimait ; que craignait-il ? Marcelle l’aimait. Ah ! l’autre était enterré dans le cœur de Marcelle plus profondément encore que dans le caveau de la chapelle de Savoise. Marcelle l’aimait, Marcelle l’aimait… Et il se répétait ces mots, à haute voix, comme si la vertu de leur charme dût éloigner les fantômes qui les enfonçaient dans la chair leurs serres griffantes… Mais ce fut en vain qu’il fit appel à la raison. La jalousie l’avait mordu au cœur et le poison coulait, coulait à plein, en ses veines.

À partir de cette heure détestée, Jacques avait compris que sa vie était désormais brisée. Cependant, il se promit bien de cacher le trouble de son âme à la pauvre femme qui n’était point, elle, coupable de cette folie de délicatesse. Hélas ! cache-t-on quelque chose au cœur des femmes aimantes ? Marcelle ne fut pas longtemps à deviner la cause du mal qui rongeait Jacques et mettait autour de ses yeux brillants de fièvre, ce cerne bleu des gens qui vont mourir. Elle en demeura cruellement atteinte. Mais elle espéra aussi qu’à force de tendresses, de soumissions et de dévouements, elle parviendrait à panser les blessures de cette âme et à ramener le calme dans cet esprit torturé.

— Je suis un vilain égoïste, ma chère Marcelle, disait Jacques, et je vous prive de toutes les distractions. Retournons dans le monde, voulez-vous ?

Marcelle voulait ce que voulait son mari. Tous deux d’ailleurs, comptaient que le bruit du monde, le brouhaha de la vie de plaisirs, les occupations multiples, incessantes, auxquelles cette existence vous astreint, l’étourdiraient, le distrairaient de cette pensée unique, et finiraient par chasser l’image implacable. Mais, là, l’image grandissait, liée plus étroitement encore à celle de Marcelle. Sa femme, n’était-elle pas ainsi, jadis, avec Savoise, qui l’entraînait à toutes les fêtes ? Et il la revoyait à son bras, parée du même sourire et du même bonheur. Et puis ces yeux qui la dévisageaient, la fouillaient, la déshabillaient, ses hommages du monde au fond desquels s’allument les désirs adultères et qui laissent tomber tant d’ordure autour de la femme qu’on admire, tout cela exaltait, exaspérait sa folie au point que, bien souvent, des ivresses homicides flambèrent dans son cerveau.

Son existence devint intolérable, martyrisée par le supplice qui le dévorait, le tenaillait, et lui faisait des nuits d’insomnies, pleines d’épouvantes. Chaque être, chaque chose, chaque manifestation de la vie, lui étaient une douleur. Il associait à tout l’idée de sa femme et de Savoise. Il ne pouvait passer devant un théâtre, un restaurant, un magasin, qu’il ne reçût aussitôt au cœur un coup affreux, car il se disait que Marcelle s’était certainement montrée là, avec l’autre, et il retrouvait leurs attitudes, leurs gestes, et il entendait ce qu’ils s’étaient murmuré.

Son égarement devint tel qu’il rechercha les occasions de savoir, prit des détours ingénieux pour interroger, et il connut d’effroyables jouissances à retrouver les baisers de l’autre, dans ses baisers, à elle, son odeur à elle, dans son odeur à lui. L’autre ! l’autre ! l’autre emplissait le bruit, le silence, la minute brève, l’heure lente, de son obsédante image. Pas un coin si lointain, si bien caché où l’autre ne fût toujours visible et toujours triomphant. Jacques rêvait de s’en aller dans des pays inconnus, ou bien de se retirer, au fond d’une campagne, perdue en un petit village de paysans, où il aurait bêché la terre.

Et c’est pourquoi, dans le grand salon de l’hôtel de la rue Barbet-de-Jouy, ils ne se disaient rien, pourquoi ils ne se regardaient pas, pourquoi les heures sonnaient si longues, entre des éternités de silence.

Marcelle referma son livre, se leva lentement et s’approcha de Jacques, qui n’avait point bougé et semblait sommeiller.

— Jacques, dit-elle, d’une voix tendre.

Il se souleva à demi, prit les mains de sa femme qu’il baisa et l’attira tout près, tout près de lui.

— Pauvre chère femme ! murmura-t-il. Pardon, pardon.

Marcelle lui ferma la bouche d’un baiser. Elle se pelotonna, se fit toute petite, et laissant tomber sa tête sur l’épaule de son mari, elle soupira :

— Je t’aime !

Elle lui passa les bras autour du cou et le serra dans une douce et passionnée étreinte.

— Je t’aime, répéta-t-elle.

Mais Jacques essaya de se dégager. Subitement ses yeux avaient pris une expression hagarde, sa voix tremblait :

— Laissez-moi, laissez-moi. Par pitié ! laissez-moi !

Et Marcelle, l’enlaçant plus fort, la bouche tout près de ses lèvres, répéta encore :

— Je t’aime.

— Mais laissez-moi donc ! cria-t-il. Vous voyez bien que vous me faites du mal… Ah ! va-t-en, va-t-en.

La jeune femme, agenouillée maintenant aux pieds de son mari, disait toujours :

— Je t’aime.

Alors Jacques, éperdu, poussa un cri sauvage. Et crachant au visage de Marcelle, il la souffleta.

Pas un pli de ce beau visage n’avait remué sous l’insulte. Les yeux seulement s’humectèrent de larmes ; la voix se fit plus douce encore et plus câline. Elle prit les mains qui l’avaient frappée, et les baisa ; elle mit sa bouche sur la bouche qui lui avait vomi l’outrage, et la baisa. Puis elle dit :

— Écoute-moi, mon Jacques adoré. Si pour ton repos, si pour ton bonheur, si pour ta vie, il faut que je meure… Oh ! tue-moi, je t’appartiens. Morte, tu m’aimeras peut-être comme tu eusses voulu m’aimer, je serai devenue la femme que tu avais rêvée, la femme que vivante, je ne puis être… Le corps qui te renvoie sans cesse l’image, le corps pourrit et s’efface, mais l’âme reste, plus pure, plus belle… Qu’importe de mourir, si la mort est pour toi la vie qui s’ouvre, si la mort est pour nous l’amour qui commence !

Jacques se précipita dans les bras de sa femme. Et longtemps, longtemps ils sanglotèrent…

Le lendemain matin, le domestique, en entrant dans la chambre de son maître, le trouva étendu sur le tapis, un couteau planté dans le cœur.